L’architecture comme paysage – Andō au Chichū Art Museum

Noashima est une petite île de la mer intérieure du Japon, sur laquelle travaille Tadao Andō, architecte autodidacte né en 1941 à Osaka, à la réalisation d’un complexe de musées et d’hôtels dont la Benesse House, le musée Lee Ufan, le Chichū Art Museum en constituent les temps forts.

Chichu Art Museum, by Iwan baan

Le projet est né dans les années 1990, de la volonté de Soichiro Fukutake grand collectionneur né à quelques kilomètres de Naoshima et ayant hérité de nombreuses œuvres d’art à la mort de son père. Soucieux de l’avenir de la région, il a eu le projet de faire revivre grâce à l’art, cette île en déclin ainsi que deux îlots voisins, Inujima et Teshima. Il est le directeur de l’établissement, sous l’administration de la Naoshima Fukutake Art Museum Foundation qu’il préside également. En vingt-cinq années, il a fait de l’archipel un lieu artistique de premier plan, avec des musées, des maisons traditionnelles investies par des artistes, des œuvres posées au beau milieu de la végétation. Un lieu où les arts, la nature et les hommes sont en lien direct, stimulés les uns par les autres… Il a collaboré a plusieurs reprises avec Tadao Andō, présent dès les 1990. Le musée Chichū est l’une de ses dernières réalisations, inaugurée en 2004, il la considère comme l’une de ses créations les plus personnelles, l’aboutissement de ses recherches en terme d’architecture muséale amorcée dès la fin des années 80. Dans ses écrits, il déclare que le rôle du territoire et de son environnement est comme préliminaire à toute architecture. Cette réflexion se retrouve au cœur du musée Chichū, situé sur une colline : le bâtiment est totalement enterré dans le sol, à l’écart du spectacle naturel de la mer en contrebas. Sur une parcelle de 9 900 m² Andō a conçu un bâtiment de 2573 m² entièrement en sous-sol où il se déploie sur trois niveaux. Sa composition est un jeu de formes géométriques – des carrés, des rectangles et des triangles, qui, vus d’avion, ont l’air désarticulés, même si les orientations et les lignes de force dialoguent les unes avec les autres. Le musée est spécialement conçu pour l’exposition permanente de l’œuvre de trois artistes : l’impressionniste Claude Monet et les artistes contemporains Walter de Maria et James Turrell. Architecture et œuvres sont indissociables. Un tel travail nécessite une collaboration étroite avec les artistes. Comment ses réflexions sur l’interaction entre paysage/architecture conduisent-elles Andō à repenser le musée contemporain ?

DE L’EFFACEMENT A L’INVISIBILITÉ : UNE ARCHITECTURE DE BÉTON DANS LE SOL

Dans l’évolution du travail de Tadao Andô, l’un des choix radicaux consiste à enterrer l’architecture dans le sol comme si l’architecte souhaitait effacer le poids de son architecture : « J’ai un penchant presque inconscient pour les espaces souterrains. Quelle que soit la nature du site, j’essaye de créer une architecture qui ne s’impose jamais dans son environnement… Travailler sur des volumes souterrains fait un lien avec la quête des origines de l’architecture. » On trouvait déjà dans les projets relativement anciens, des bâtiments partiellement enterrés ou incrustés dans le relief : la toiture escalier du musée Chikatsu-Asuka à Osaka (1990-1994) qui accompagnait la pente du terrain, du centre pour étudiants de l’Université (1991) à Kobé, de l’école d’art Benetton à Trévise (1092-2000). Au tournant des années 2000, ce désir d’effacement s’accentue, et Andô entreprend de faire littéralement disparaître ses bâtiments lorsqu’il intervient sur des sites naturels, le point d’aboutissement de cette recherche étant le musée enterré qu’il construit sur l’île de Naoshima. L’architecte a conçu un labyrinthe souterrain avec de subtils changements de niveaux et différents types de cours. Grâce à des cours, qui favorisent les apports de lumière, la relation entre l’intérieur et l’extérieur semble inversée. Les parallélépipèdes de verre introduisent eux aussi une lumière zénithale, contrastant avec le béton, ils accentuent l’effet d’inversion entre dessous et dessus et contribuent à l’effacement de l’architecture. Cette fois, le dessin obéit non pas à une logique articulée autour d’une forme ou deux formes géométriques mais davantage à une sorte de désarticulation qui épouse les caractéristiques du site. Trois cours, l’une carrée, la deuxième triangulaire, et une troisième rectangulaire, apportent de la lumière et établissent des liens entre le ciel et la terre. Leur traitement, en pierre pour l’une, en roseaux pour l’autre, en béton pour la troisième, renforce la texture du lieu et vise à instaurer un lien d’ordre mystique. De vastes verrières laissent pénétrer largement la lumière. « J’essaye de créer une architecture qui ne s’impose jamais dans son environnement…Travailler sur des volumes souterrains fait un lien avec la quête des origines de l’architecture ». Pourtant, le site est meurtri physiquement par la construction du musée. Les interventions de terrassements, de fondations, de remblais agissent contre la nature et leurs implications dans le site sont irréversibles.

COMPOSITION GÉOMÉTRIQUE UNIVERSELLE EN BÉTON : L’ESPACE COMME CHAMP DE FORCE

Je cherche à utiliser un matériau moderne – le béton et particulièrement les murs de béton – dans des formes simplifiées pour créer un type d’espace suscitant une certaine conscience esthétique. Celle-ci s’appuie sur des valeurs de simplicité qui me sont familières en tant que Japonais. Il me semble que le béton est actuellement le matériau le plus approprié pour réaliser des espaces crées par des rayons de soleil. Le béton n’a ni rigidité plastique ni poids. Au lieu de cela, il doit être homogène et léger, et créer des surfaces. Lorsqu’ils entrent en accord avec ma vision esthétique, les murs deviennent abstraits, ils sont niés et s’approchent de la limite ultime de l’espace. […] Les formes géométriques universelles déterminent clairement les espaces et élèvent l’architecture tout entière dans une direction unique. Les habitants d’espaces ainsi formés acquièrent peu à peu une conscience approfondie d’eux-mêmes. […] Seul l’espace a le pouvoir de stimuler les émotions.

Dès lors, il s’agit pour Tadao Andō de proposer un regard contemporain basé sur une confrontation entre une architecture s’appuyant sur des formes géométriques simples (cercle, carré, rectangle, triangle) et la nature. Dans ses espaces, pensés comme une architecture du shintai, du corps et de l’esprit, l’être est invité à ressentir le cycle des saison, le passage du temps. Si la notion de « nature qui a été rendue abstraite » que Tadao introduit dans son architecture, ne se comprend aisément que par rapport à une inspiration occidentale « ce que nous appelons la théâtralisation de la nature », il n’en est pas moins vrai qu’elle puise essentiellement à la source de la culture shinto. Ses œuvres se définissent à partir :

  • du « lieu » basho d’implantation qui devient un champ de « force » à découvrir et dont le bâtiment se doit de trouver la logique ; l’architecte prend bien en compte certaines particularités du site mais dans le même temps, il généralise et impose son propre système architectural et sa propre conception de la nature, souvent indépendamment des milieux dans lesquels il intervient. « Par nature, j’entends non pas une nature artificielle et domestique mais une nature vraie capable d’affronter l’individu. […] Lumière, vent, pluie affectent les sens et apportent des variations à la vie. »
  • la géométrie, corps, squelette du bâtiment : La confrontation avec « une nature faite par l’homme », modifiée à partir du « chaos » et abstraite selon un certain ordre : « une lumière abstraite », de « l’eau abstraite », du « vent abstrait ». à Les formes géométriques servent de support au phénomène d’abstraction.
  • la dématérialisation des édifices : Andō a été en mesure de construire une architecture en béton qui soit invisible. « Le béton que j’emploie n’a ni rigidité plastique ni poids. Au lieu de cela, il doit être homogène et léger, créer des surfaces. Lorsqu’ils entrent en accord avec ma vision esthétique, les murs deviennent abstraits, ils sont niés et s’approchent de la limite ultime de l’espace. » Le message de l’architecte a changé, après avoir durant des années conçu des sortes de temples vénérant la nature (le divin), il nous dit que c’est ici-bas qu’il faut agir, c’est pourquoi son architecture s’accompagne désormais de nombreuses interventions paysagères au delà de l’édifice.
  • la lumière, du vent, de la pluie, rendue abstraits par l’architecture.

ENTRE TRADITION & THÉÂTRALISATION DIMENSION SPIRITUELLE DU LIEU

La notion de « nature qui a été rendue abstraite », se comprend par rapport à une inspiration occidentale « la théâtralisation de la nature » et puise aussi à la source de la culture shinto. Ce processus consiste à donner une dimension spirituelle : attribuer un esprit qui pousserait les visiteurs à s’interroger sur eux-mêmes, les œuvres et le paysage alentour. Il dépasse ainsi la simple nécessité fonctionnelle du lieu pour accueillir les œuvres. Les bâtiments deviennent des révélateurs du lieu et font corps avec le paysage qu’ils mettent en valeur. Ainsi, la volonté d’Andō était-elle de créer une architecture qui ne s’impose pas dans son environnement, référence sûrement à la conception « d’habiter » nippon d’harmonie qui fait coexister le lieu et l’environnement.

La lumière met en scène la beauté ; le vent et la pluie colorent la vie par leur action sur le corps de l’homme. Ainsi, l’architecture est le médium qui rend l’homme capable de sentir la présence de la nature.

REPENSER LE MUSÉE CONTEMPORAIN : ESPACE DE L’ART ET LIEU DE L’ŒUVRE

L’architecture devient un véritable sanctuaire contemporain dédié à la nature et aux œuvres. Elle est prévue pour en un nombre limité dont certaines ont été spécialement conçues pour ce lieu. L’objectif est de créer « créer un endroit où l’art, l’architecture et l’environnement naturel peuvent dialoguer entre eux, à l’écart de la vie quotidienne ». Ainsi, seulement quatre artistes sont exposés au Chichu Museum. Chacun propose un dialogue entre nature, culture et lumière : Claude Monet, James Turell, Walter de Maria et… Tadao Andō figurant au titre d’artiste dans la présentation du musée car le musée est en soi une œuvre d’art. Walter de Maria s’est associé à Tadao Andō pour édifier une sorte d’escalier-cathédrale de béton au centre duquel repose une sphère noire en granite. Artiste incontournable quand il s’agit de lumière, James Turrell a réalisé plusieurs installations à Naoshima dont une spécialement conçue pour le ChiChu Museum. Fondée sur une illusion d’optique, elle conduit le spectateur dans une autre dimension par ses qualités immersives… Le musée est également conçu comme un écrin une imposante toile de six mètres par deux mètres de la série des Nymphéas. Le collectionneur qui a financé les travaux a alors décidé de l’accompagner de quatre autres petites toiles de Monet dont les tailles soulignent l’importance du tableau principal. Cette salle éclairée naturellement et tout en blanc se distingue de celle du musée de l’Orangerie à Paris, aussi bien sur le plan esthétique qu’émotionnel. Dans cette pièce au silence religieux, la lumière spectrale et l’atmosphère hors du temps, on s’avance, sur un sol constitué de minuscules carreaux de marbre blanc. Situé entre l’entrée et le bâtiment principal du musée, le jardin de Chichū est un espace d’environ 400 m² qui comporte environ 150 espèces de plantes et 40 espèces d’arbres qui apparaissent dans les œuvres de Monet ou ont été recueillies par l’artiste au cours de sa vie. Comme Monet était un jardinier passionné, ses propres créations ainsi que l’inspiration glanée directement à partir de certains de ses tableaux les plus célèbres sont utilisées pour concevoir le jardin et les étangs qui composent le jardin qui présente même certains des mêmes nénuphars qui apparaissent dans sa fameuse série. La raison d’être du jardin de Chichū est de permettre d’approfondir la compréhension et l’appréciation de l’œuvre de Claude Monet grâce à l’expérience physique. Les œuvres d’art favorisent un renouvellement de l’appréhension des espaces et de la nature environnante par les visiteurs. Un dialogue s’instaure entre l’écrin immaculé conçu pour les Nymphéas et le jardin de Chichu, écho à Givrent : l’appréciation des œuvres passe par l’expérience physique.

L’ARCHITECTURE COMME ŒUVRE OU LE PAYSAGE COMME ARCHITECTURE ?

Il est révélateur que Tadao Andō figure au titre d’artiste dans la présentation du musée. L’architecture est conçue comme une œuvre immersive, un espace à appréhender, à contempler, au travers d’un parcours sensible, émotionnel et méditatif. Les salles de béton armé semblent aspirer l’énergie d’en haut pour la réintroduire dans la terre. Le message de l’architecte a évolué, car Ando, en tant qu’artiste et architecte porte un regard sur la société et sur le monde : après avoir durant des années conçu des sortes de temples vénérant la nature, il nous dit que c’est ici-bas qu’il faut agir, sur notre planète et son écosystème.

Autrefois réputé pour ses mines de sel, le site a été entièrement reconverti. Entre Benesse House et le musée Chichū, la réputation de l’architecte a continué de grandir et il a conçu de nouveaux édifices où la dématérialisation semble s’être renforcée : la présence de miroirs d’eau, de façades en verre contribue à créer cette sensation. Ando a fait appel à la tradition pour justifier l’importance qu’il accorde aux liens entre la culture nippone et nature. Sa reconnaissance extraordinaire par le grand public témoigne de la bonne réception de son message.

Si ces dernières années, on observe une démocratisation des architectures souterraines, Ando semble ici faire figure de précurseur, d’un paradigme international qui supplante l’héritage nippon qu’il aime à mettre en valeur dans ses textes. En effet, musées, établissements publics nagent désormais en profondeur, une voie possible pour pallier à à la saturation des villes, due à leur surpopulation, alors que l’argument écologique renforce cette tendance : un phénomène que D. Perrault en est venu à baptiser « ground space ». Ainsi, entre le Chichū Museum d’Ando et le Jewische Museum de Daniel Libeskind à Berlin, les liens très resserrés, appuient-ils le caractère véritablement universel d’Ando et d’un nouveau concept spatial en cours de généralisation dans les espaces muséaux.

Marie Siguier et Léa Scotto

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