Au musée de l’Homme, payer pour exposer ?

À l’affiche au musée de l’Homme : Destins Dolganes, une exposition photographique de Nicolas Mingasson centrée sur la vie des Dolganes du Nord Taïmir, population isolée de l’Arctique russe. Une manifestation culturelle dont le financement interpelle.

Une programmation du musée

Sur le site internet du musée de l’Homme, l’exposition Destins Dolganes est présentée comme une programmation habituelle de l’institution. Elle prend place dans le foyer du musée (et non sur le Balcon des sciences comme l’indique le site) et nécessite l’achat d’un billet d’entrée qui englobe la galerie de l’Homme, le balcon des sciences et l’exposition temporaire. Si l’on fait abstraction de l’absence remarquée de la gratuité pour les étudiants et les jeunes de 18 à 25 ans, l’exposition se parcourt agréablement, la soixantaine de clichés exposés entrouvrent un véritable portail sur un peuple dont on ignore presque tout. Le quotidien des Dolganes du Nord Taïmir se dévoile, dans des paysages saturés de neige immaculée, qui contrastent avec les intérieurs où le cadrage serré crée une intimité avec les quelques habitants qui nous font face. Les photographies de Nicolas Mingasson témoignent de cette sédentarisation, de l’apparition d’internet et de certaines coutumes propres au monde occidental qui transforment un peuple isolé géographiquement, mais qui multiplie désormais les connexions avec le monde qui l’entoure, aussi loin soit-il.

Un financement par l’exposant

En cherchant quelques clichés du photographe et journaliste sur la toile, une page arrive en tête des recherches : un projet kisskissbankbank, à savoir une campagne de financement participatif intitulée sobrement « Destins Dolganes ». L’objectif à atteindre : 10.000€. Mais pourquoi faire appel au crowfunding pour une exposition qui prend place dans les murs d’un musée de France ?

C’est une opportunité rare et exceptionnelle ! Le Musée de l’Homme de Paris accueillera en effet mon travail sur le peuple Dolgane trois mois seulement après sa réouverture. Rare parce que le peuple Dolgane reste très largement inconnu, exceptionnelle car le Musée de l’Homme de Paris est l’une des plus belles institutions à travers le monde.

Aussi beau et prestigieux soit-il, le musée ne pourra financer l’exposition. L’ambition, pour nous, est de nous hisser à la hauteur d’un musée entièrement rénové après trois années d’un chantier titanesque et d’offrir aux futurs visiteurs, une exposition aussi exceptionnelle que possible. 

La collecte de 10.000 € vient s’ajouter à celle des 12.000€ financés par les partenaires (Fondation Mamont, Ushuaïa TV, l’Observatoire Photographique des Pôles et Look at Sciences). Elle doit servir à l’édition et au tirage des catalogues et des beaux livres, ainsi qu’a «faire tourner l’exposition.»

Cette campagne de financement participatif autour d’une exposition de déroulant dans un édifice public interpelle. S’agit-il d’une location d’espace ? D’une programmation d’une exposition dont le financement incombe au photographe ? Contacté par nos soins, le musée n’a pas donné suite. Nous avons néanmoins obtenu une réponse de Nicolas Mingasson, nous affirmant bien qu’il ne s’agit pas d’une location du foyer. Ce dernier est mis à la disposition du photographe, charge à lui et à son équipe de financer l’ensemble des coûts liés à cette exposition. Une réponse on ne peut plus claire. Si ce mode de financement ne remet pas en cause la qualité des clichés exposés, réunissant efficacement un regard scientifique et esthétique aux peuples Dolganes, elle laisse cependant perplexe sur la politique économique d’un établissement public, dont les soutiens financiers et techniques devraient provenir de l’État et non des exposants.

Commentaire posté sur la page du projet kisskissbankbank
Commentaire posté sur la page du projet kisskissbankbank

Il paraît incroyable qu’un exposant doive faire appel au financement participatif pour mener à bien son projet d’exposer dans un établissement public placé sous la tutelle du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche et du ministère de l’écologie, du développement durable et de l’énergie. Si le musée met à disposition le foyer et l’auditorium au photographe, on doute fortement qu’il verse à son équipe une part des recettes d’entrée des visiteurs venus voir spécialement cette exposition. Une supposition confirmé par le fait que l’exposition soit en accès libre … avec le billet d’entrée,  ne laissant que le choix au visiteur d’opter pour un tarif unique englobant toutes les programmations du musée. Un comble pour un musée désirant raconter et rendre l’aventure humaine à tous, mais qui incombe le financement des expositions aux artistes et fait payer à ses visiteurs le prix fort pour les découvrir.

Pour tempérer, le crowfunding peut néanmoins se présenter comme une alternative économique face au désengagement de l’État, permettant ainsi d’éviter certaines dérives commerciales bien connues par certains musées. Une mise en pratique pure et simple de la loi Aillagon qui a pour objectif premier d’impliquer dans la vie culturelle tous les acteurs de la société civile dont les particuliers. Un financement croisé public/privé qui risque de se multiplier dans les années à venir. De plus en plus, les institutions lancent des opérations de mécénat par le biais des sites de financement participatif. Si les nouvelles acquisitions d’oeuvres sont bien connues aujourd’hui, la programmation d’exposition reste un nouveau cas de figure, dont plus de transparence de la part du musée de l’Homme aurait été la bienvenue.

 

Nicolas Alpach

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