Taniguchi, un mangaka au Louvre

Le musée du Louvre et le neuvième art, une histoire d’amour propulsée par Fabrice Douar qui dirige la collection de bandes dessinées coéditées par les éditions du musée du Louvre et Futuropolis. Enki Bilal, Nicolas de Crécy, Marc-Antoine Mathieu, David Prudhomme (auquel nous avons déjà consacré un article) : de grands noms de la bande dessinée signèrent un ou plusieurs ouvrages dans cette collection qui regroupe déjà une douzaine de titres. Dernière collaboration en date, un grand nom du manga, Jirô Taniguchi.

Auteur de l’Homme qui marche, éloge de la contemplation dans un monde toujours plus en mouvement, cette série marqua le début de la carrière de Taniguchi en France en 1995, là où son travail et sa popularité au Japon n’étaient plus à prouver. Passionné depuis les années 1970 par les bandes dessinées occidentales et ayant toujours revendiqué une inspiration chez les grands peintres occidentaux, le mangaka semblait déjà tout désigné pour signer la dernière bande dessinée en collaboration avec le musée du Louvre, et c’est ainsi que naquit le manga Les gardiens du Louvre. Si sont format, la qualité du papier et la couleur évoquent la bande dessinée franco-belge, les codes propres au manga sont bien présents, en témoigne le sens de lecture qui vous obligera à changer vos habitudes et lire de droite à gauche.

Les gardiens du Louvre fait honneur à la contemplation, menée par la déambulation d’un homme dont nous ignorons le nom mais qui pourrait très bien incarner Taniguchi même. La pleine page d’ouverture pose le décor : perché sur les toits du Louvre, l’auteur brise le quatrième mur en nous fixant d’un regard calme mais néanmoins assuré, tandis que se dessine derrière lui toute la Rive gauche, sublimée par la plume du dessinateur qui fait émerger Saint-Sulpice, Saint-Germain-des-Prés et la tour Montparnasse d’une forêt d’immeubles en pierre de taille, se perdant à l’horizon. Cette pleine page introduit par ailleurs le côté surnaturel de la visite qui attend notre auteur japonais, car peu de personnes peuvent avoir le privilège de contempler la ville lumière depuis les toits du Louvre. Fiévreux, le personnage fatigué affronte vite la réalité des choses, et se retrouve au milieu d’une foule abondante dans un musée qui reste un haut-lieu touristique, le plus visité au monde. Taniguchi nous livre un musée sans concession, loin de l’image idéalisée que se fait tout visiteur s’y rendant pour la première fois. Dessiner le Louvre au plus proche de la vérité implique une observation poussée du bâtiment, que le dessinateur parvient à représenter à merveille. De la transparence de la pyramide de Pei aux bossages de l’ancien Palais-Royal, le mangaka nous livre aussi une représentation détaillée des intérieurs du musée,  en témoignent la Rotonde de Mars, l’escalier Daru ou encore la Grande Galerie vidée de ses visiteurs, ans laquelle Taniguchi parvient à capturer l’essence des toiles accrochées pour les redessiner sur le papier. La fièvre de l’auteur le plongera dans un musée désert, « dans les limbes oniriques de son imagination ». Cette seule phrase semble incarner tout ce qui fait l’essence même du musée : n’est-ce pas la véritable force de ces lieux, cette capacité d’appel à la contemplation et toute la puissance de l’imaginaire que les œuvres d’art peuvent susciter ?

Un Louvre vidé de ses visiteurs mais qui n’est pas abandonné pour autant : chaque recoin du palais regorge des gardiens du Louvre, ces âmes des œuvres omniprésentes donc chacune renferme « un temps de vie donné et une histoire particulière ». Parmi tous ces gardiens, l’âme de La Victoire de Samothrace, qui guide notre visiteur errant dans les salles du Louvre, entre rêve et réalité. Le second chapitre confronte l’auteur toujours fiévreux au Souvenir de Mortefontaine : le mangaka parvient en cinq cases, à nous renvoyer à l’émotion et au voyage que peut nous provoquer la contemplation d’une toile. Une brise légère qui soulève les branches d’un arbre, une lumière et une quiétude qui nous évoque « cette sensation de retrouver un précieux souvenir ». Taniguchi prend quelques libertés dans le chapitre suivant, et sors des murs du Louvre pour emmener son personnage à Auvers-sur-Oise qui l’amènera inéluctablement à rencontrer le peintre à l’oreille coupée. Ce choix peut laisser dubitatif et laisser penser au lecteur que se dessine finalement un Best of des lieux incontournables que tout Japonais se doit de voir en France. Mais le chapitre suivant balaye cet avis en plongeant le personnage principal au sein d’un Louvre où ce ne sont plus les visiteurs qui manquent à l’appel, mais les œuvres. Les couleurs des forêts et des champs de l’Oise, la contemplation et les cases larges laissent place à un chapitre essentiellement en noir et blanc, aux cases resserrées traduisant le rythme effréné dans lequel furent plongés les employés du musée du Louvre pendant la Seconde Guerre mondiale : il est ici question de l’évacuation des œuvres du Louvre menée d’une main de fer par Jacques Jaujard qui sauva du pillage nazi les chefs-d’oeuvre du musée qui font sa renommée aujourd’hui. Si l’épisode est plus que synthétisé, il a le mérite de présenter au lectorat japonais et français, un épisode trop méconnu de l’histoire de France et du musée qui nous rappelle que notre patrimoine et les œuvres que nous conservons ne sont pas immuables et peuvent être menacées à tout instant.

Taniguchi est-il inattaquable avec Les gardiens du Louvre ? Il serait trop facile de pointer du doigt la lenteur avec laquelle se déroule le récit, c’est justement ce qui fait la force de toute cette bande dessinée, qui se lit avec de longs arrêts sur certains pleines pages, sur certaines cases qui condensent toute la maîtrise du dessin du mangaka. Taniguchi, par moment, étire au maximum ses cases pour libérer ses paysages et ses vues du Louvre de toute la contrainte imposée par le médium, en présentant les champs d’Auvers-Sur-Oise ou Le jardin de Daubigny de van Gogh qui se dessine sous les yeux du lecteurs au fur et à mesure que l’artiste dévoile sa vision des couleurs qui occuperont toute la toile. Le reproche que nous pourrions faire à Taniguchi est plutôt le manque de cohérence entre chaque chapitre, qui nous plonge au Louvre, mais aussi à Mortefontaine, Auvers-sur-Oise et au cœur du Paris de 1944. Cette variété des sujets abordés traduit avant tout la volonté du mangaka de rendre hommage à ces lieux et artistes qui l’ont inspiré tout au long de sa carrière, mais la certaine absence de fil conducteur perd le lecteur qui ne parvient pas toujours à s’accrocher à l’histoire et à son personnage.

Il ne pouvait y avoir meilleur mangaka que Taniguchi pour nous livrer une vision japonaise du musée du Louvre. Ôde à la contemplation, à l’appel des souvenirs et des sentiments, les longueurs sont parfaitement assumées et il n’est pas rare de passer plusieurs minutes sur une page tant les détails dans les dessins sont nombreux, et les œuvres reproduites avec fidélité et talent. La variété des angles avec laquelle le mangaka aborde le musée peut déstabiliser et il est vrai qu’il est difficile de chercher un lien quelconque entre les chapitres qui pourraient très bien être lus dans le désordre. La présence de van Gogh et d’Auvers-sur-Oise laisse dans un premier temps perplexe et semble trahir le titre de l’ouvrage Les gardiens du Louvre, c’est pourtant l’un des plus beaux passages de l’ouvrage, et l’on pardonne cette liberté prise par l’artiste. « Entre rêve et réalité, j’erre encore à l’intérieur du Louvre » : ces quelques mots incarnent toute la puissance de l’expérience que peut proposer un musée comme le Louvre, nous arracher le temps de quelques heures de notre quotidien, pour nous élever un temps soit-il, parmi les plus belles créations laissées par nos ancêtres et les civilisations antérieures, à n’en plus savoir où se trouve la frontière entre ce rêve et cette réalité. Cette frontière floue, cette perte de repères est la plus belle chose que peut vous offrir un musée, et lire Taniguchi réveillera sans aucun doute votre envie de pousser à nouveau les portes du musée du Louvre.

Jirô Taniguchi
Les Gardiens du Louvre
Louvre Éditions – Futuropolis
160 pages
20€

Nicolas Alpach

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4 thoughts on “Taniguchi, un mangaka au Louvre

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