Velázquez au Grand Palais : l’Espagne à Paris

C’est un véritable rendez-vous qu’organisent conjointement le Grand Palais et le musée du Louvre avec le public français : la présentation d’une figure majeure de l’histoire de l’art, dont les œuvres réalisées de sa main et exposées en France se comptent sur les doigts de la main. Si Les Ménines et la Vénus au miroir sont dans toutes les têtes, connaît-on vraiment l’œuvre de Velázquez ? Pousser les portes des Galeries nationales du Grand Palais vous permettra de découvrir l’œuvre et la vie du peintre des peintres (c’est ainsi qu’il fût désigné par Manet), dont l’on sait finalement bien peu de choses.

■ Oubliez les Ménines

Il serait dangereux voire réducteur de résumer l’œuvre d’un artiste à une seule toile. Léonard de Vinci en sait quelque chose. Ainsi, n’espérez pas trouver le chef-d’œuvre du Prado à Paris, il n’y est pas. Pour des raisons évidentes dont la plus compréhensible est l’impossibilité pour un musée de se séparer, même pour un moment défini, de son chef-d’œuvre. Mais par son absence, l’œuvre offre à coup sûr aux autres toiles de l’exposition une meilleure visibilité, et les visiteurs avertis ne parcourront pas les salles avec comme arrière pensée unique : à quand Les Ménines ? L’exposition a bien entendu sa star, la Vénus au Miroir, mais elle ne fait en rien de l’ombre aux œuvres exposées au sein des Galeries nationales du Grand Palais. La toile la plus connue du public étant absente de l’exposition, tout reste encore à découvrir. Et cela tombe bien, nous sommes servis puisque l’exposition dresse un panorama de l’œuvre de Diego Velázquez, de ses premières années à la fin de sa carrière, jusqu’à ses influences sur ses contemporains. Un choix de parcours qui peut paraître facile à première vue, mais qui est le bienvenu dans ce contexte de présentation au public français du peintre espagnol, contemporain des plus grands artistes du XVIIe siècle tels que Van Dyck, Bernin, Vouet, Poussin…

■ Premier contact

Empli de curiosité mêlée à une certaine impatience, notre regard se pose sur les premières toiles et cartels et surprise, on ne tombe pas sur Diego Velázquez mais sur le nom de Francisco Pacheco, peintre et théoricien qui fût le maître et beau-père de l’artiste espagnol né en 1599 et qui entre dans son atelier en 1611, âgé de douze ans. Au terme de sa formation qui dura six ans, l’Europe est marquée en 1517 par le débat sur le culte de l’Immaculée Conception, réaffirmé par le Concile de Trente qui engendra en Espagne de très nombreuses représentations de la naissance de la Vierge au XVIIe siècle, non marquée par le péché originel. Aux Vierges de Pacheco, nous laissant deviner les talents de portraitiste de l’artiste, répondent celles de Velázquez, dont L’Immaculée Conception (ci-dessous) de la National Gallery nous présente un artiste qui nous apparaît comme un portraitiste certes, mais qui confère à sa figure un naturalisme troublant. Nous sommes loin de la Vierge en majesté et de sa frontalité brute avec le spectateur. Celle de l’artiste tout juste âgé de dix-neuf ans nous paraît beaucoup plus humble, détournant le regard et dont ses joues rosées contrastent avec les couleurs acides de ses drapés et du paysage surnaturel à l’arrière plan où derrière un flot de nuages saturés de lumière, règne une obscurité profonde. Mais Velázquez ne peint pas que des toiles religieuses et pour cause, celles qui nous sont présentées ensuite nous plongent dans des scènes de taverne, fréquentées par les couches les plus pauvres de la population appelées les picaros. Si l’on est loin des Bas-fonds du Baroque, ces sujets beaucoup plus représentatifs de la réalité autour de l’artiste nous confirment que Velázquez est un véritable touche à tout qui ne se destina pas uniquement à dresser les portraits de la famille royale. Mais à la cour du roi… Le peintre n’y est pas encore…

■ Premiers pas dans le grand monde

En 1622, l’artiste n’est pas parvenu à accéder à la personne du roi après avoir tenté sa chance à la cour. Mais rien n’est perdu pour autant, il découvre le caravagisme et les dernières tendances venues d’Italie. L’occasion pour le visiteur d’admirer des toiles de Jusepe Ribera ou de Bartolomeo Caravozzi et son sublime Saint Jean-Baptiste, avec un traitement qui s’éloigne en tout point de celui que Velázquez conféra à cette même figure en 1623. Cette même année, au milieu de cette effervescence artistique madrilène dans laquelle baigne l’artiste, il parvint à accéder de nouveau à la cour et à obtenir une séance de pose du jeune souverain Philippe IV. Velázquez fait mouche, le portrait plaît et le voici peintre du roi. Un saut fulgurant dans sa carrière, voici que le jeune peintre âgé de 24 ans est désormais l’un des artistes les plus importants du royaume. Au milieu de la galerie de portraits d’hommes de Cour réalisés par ses contemporains se détachent quelques œuvres exécutées par le peintre des peintres, dont Mère Jérónima de la Fuente (ci-dessous) : de loin, l’œuvre s’apparente à un portait de tout ce qu’il y a de plus solennel, mais le visage de la portraiturée affiche une expression empreinte d’une gravité saisissante lorsque l’on s’approche de la toile.

■ Voir Rome et Baltasar Carlos

Le premier voyage en Italie offre l’occasion au peintre de s’essayer à la peinture d’histoire et de paysage. Pour le premier genre, le peintre transforme l’essai sans aucun problème. La Forge de Vulcain (ci-dessous)monumentale composition sur toile, nous présente une scène issue de la mythologie grecque, avec un naturalisme tel que sans l’éclat qui émane de la tête d’Apollon et le caractère antiquisant de la figure, on jurerait se trouver face à une scène de genre qui lie une composition claire avec un traitement brillant des forgerons où la lumière dessine leur anatomie par un habile jeu de contraste, très léger. Le traitement des matériaux est lui aussi remarquable et l’artiste dévoile tout son savoir-faire à travers le plastron qui joue avec la lumière ou encore ce morceau de métal incandescent travaillé par le dieu cocu. À cette scène profane répond La Tunique de Joseph (ci-dessous), autre composition monumentale de l’artiste qui dépeint une scène sacrée, dénuée cette fois de tout signe surnaturel soulignant le caractère mystique de cet épisode. Passées ces toiles monumentales, le visiteur fait la rencontre du prince héritier, fils de Philippe IV : Baltasar Carlos. De retour de Rome, le peintre du roi dû consacrer plusieurs portraits de ce jeune garçon portant sur ses épaules tous les espoirs de la monarchie. Une des sections les plus saisissantes de cette exposition, une chronologie dans ce parcours chronologique, en quelque sorte, qui illustre à travers quelques toiles les divers phases de l’enfance du petit prince héritier qui ne porta jamais la couronne puisqu’il mourût à l’âge de seize ans, plongeant le roi dans une grande tristesse et privant le trône d’Espagne de son unique héritier. Au-delà des diverses années de l’enfance de Baltasar Carlos, cette série nous permet surtout d’admirer la remarquable continuité qui s’opère entre Velázquez et Juan Bautista Martínez del Mazo, son assistant et futur gendre. Cette partie de l’exposition contient le fameux Portrait de l’infant Baltasar Carlos sur son poney (ci-dessous). À ce portait équestre aux allures des plus grandes représentations des souverains, Velázquez s’autorise pourtant les plus grandes libertés, en témoigne le traitement de l’arrière-plan dont le paysage, qui affiche une touche beaucoup plus rapide et nuancée que le premier plan qui plonge les alentours de Madrid dans un amas de couleurs chaudes et froides.

■ Peindre Vénus et la Cour

Le reflet de la Vénus au miroir n’a rien à envier au sourire énigmatique de la Joconde, bien au contraire. Le visiteur confronté à maintes reproductions dans les ouvrages, ne peut s’empêcher de s’arrêter quelques instants sur cette toile qu’il a déjà tant vu, mais peut-être jamais véritablement regardé. Quelle est l’expression reflétée par le miroir tenu par ce putto ? Vénus est-elle admirative devant sa propre beauté ? Emet-elle un léger rictus, plein d’arrogance ? La pénombre dans laquelle est plongé son visage lui confère presque une beauté anxiogène, un corps parfait mais le vrai visage de cette figure demeure un mystère. La sculpture romaine de l‘Hermaphrodite endormi, a quitté la salle des Caryatides du musée du Louvre pour rejoindre la toile de la National Gallery. Une sculpture qui marqua l’artiste lors de sa visite à Rome de la collection Borghèse, qui serait selon certains critiques, une source pour la Vénus au miroir. À l’apogée de sa carrière, le peintre signe les plus prestigieux portraits de la famille royale, mais n’oublie jamais de prendre diverses libertés dans sa production notamment à travers les portraits de comédiens et bouffons. À côté des plus grandes œuvres achevées comme le célébrissime Portrait du Pape Innocent X, repris par Francis Bacon, et des portraits royaux tels que celui de L’Infante Marguerite en bleu du Kunsthistorisches Museum de Vienne où encore celui de La Reine Marie-Anne d’Autriche du Louvre, des portraits à l’apparence inachevée nous présentent Velázquez comme un véritable chef d’atelier, exécutant des modèles destinés à la reproduction par ses élèves pour satisfaire les demandes croissantes d’effigies royales.

■ Un dernier regard

C’est un autre rendez-vous qui attend les visiteurs du Grand Palais, celui avec Juan Bautista Martínez del Mazo. Si de nombreuses œuvres de l’assistant de Velázquez sont exposées dans les salles précédentes, la dernière partie de l’exposition tend véritablement à redorer le blason d’un peintre trop longtemps considéré comme un sous Velázquez. Si ses premières toiles s’inscrivent dans une certaine continuité avec celles de son maître, l’artiste affirma petit à petit une esthétique qui lui est propre, avec des formes plus simples accompagnées d’une palette plus vive, plus contrastée, que l’on retrouve dans son Portrait de l’infante Marguerite, ou encore dans Les Petits Cavaliers. Une surprise, encore. Une copie des Ménines, réduction du chef-d’œuvre de Velázquez, est présentée face à La Famille de l’artiste, citation évidente de la famille de Philippe IV, mais complètement réappropriée par l’artiste qui s’affirme non pas comme une figure majeure de l’histoire de l’art comme son maître, mais comme un excellent peintre espagnol du XVIIe siècle. Le final de l’exposition nous confronte à deux autoportraits de Velázquez. Un artiste dont nous connaissions une partie de sa vie à travers ses toiles les plus célèbres. Nous connaissons maintenant sa vie à travers une très grande partie de son œuvre.

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Loin de la scénographie théâtrale des Bas-fonds du Baroque, l’exposition du Grand Palais opte pour une scénographie minimaliste, mais qui ne laisse jamais place à la monotonie, grâce à un habile choix des couleurs. Velázquez est la première exposition monographique organisée en France autour du peintre espagnol, il serait dommage de manquer ce rendez-vous que l’on n’oubliera pas de sitôt, et qui présente avec intelligence la vie d’un artiste à travers ses œuvres et la création contemporaine de son temps. En cherchant la Vénus au Miroir à Londres l’année dernière, un agent m’adressa ces quelques mots dans la langue de Shakespeare : « Si tu ne viens pas à la Vénus, la Vénus viendra à toi à Paris ». Plus que la Vénus, c’est une grande partie de l’œuvre de Velázquez qui s’installe dans les Galeries nationales du Grand Palais, en provenance de Londres, Madrid, Vienne… La Vénus est venue à vous. Vous savez ce qu’il vous reste à faire.

Velázquez
25 mars – 13 juillet 2015
Grand Palais – Galeries nationales

Nicolas

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