Les Bas-fonds du Baroque au Petit Palais

Poussin au Louvre, Velazquez au Grand Palais, aucun doute possible, le XVIIe siècle sera très bien représenté à Paris. Et sous une multitude d’angles puisque le Petit Palais n’est pas en reste et nous livre l’exposition Les Bas-fonds du Baroque. La Rome du vice et de la misère, thème plus crapuleux représenté par des artistes gravitant autour de la figure de Caravage comme Valentin de Boulogne, Bartolomeo Manfredi, Jusepe de Ribera, Nicolas Tournier ou plus surprenant, Simon Vouet. Le Petit Palais nous transposait l’année dernière dans le Paris de la Belle-Époque, il nous transporte cette fois quelques siècles en arrière, au sein de la cité éternelle, siège de la papauté et des arts. Mais le parcours que nous allons emprunter est tout autre, et nous éloigne de cette vision première que nous avons de Rome…

■ Un saut dans la Rome de la débauche

Impossible de ne pas parler de la scénographie, élaborée par Pier Luigi Pizzi, avant tout metteur en scène qui s’est imposé dans le monde du théâtre et de l’opéra, avant de s’attaquer au monde des expositions. Il va jouer du début à la fin avec le visiteur, qui n’est ici pas un simple spectateur mais bien un acteur qui avance dans un parcours aussi illusionniste que judicieux. La première difficulté avec cette exposition est de définir ce qu’est le baroque. Terme fourre-tout dans lequel il est facile d’insérer des artistes que tout oppose, on verra ici dans le baroque cette volonté de mettre en scène le monde comme un véritable théâtre, au service du goût du faste de la papauté et des grands princes romains. Cette scène baroque accueille le visiteur d’entrée de jeu, qui pénètre dans une grande galerie au parquet rutilant, et aux murs placardés de reproductions d’estampes monumentales de Giovanni Battista Falda nous présentant cette Rome institutionnelle bien connue de l’imaginaire collectif : la Villa Saccheti, le Panthéon, l’église de Sant’Ignazio di Loyola : la cité des papes est ici représentée sous son meilleur jour. Tout au long de cette galerie, des reproduction en plâtres des marbres antiques les plus célèbres comme le Faune Barberini, mis au jour à la même époque. Par un jeu de miroirs habile, cette galerie qui ne semble plus finir à pourtant une fin. Et l’illusion d’une Rome immunisée de tous les vices s’installe, et c’est en quittant cette grande galerie, cette Rome institutionnelle, que le visiteur va véritablement pénétrer dans les Bas-fonds du Baroque.

■ In Vino Veritas

Le contraste avec la galerie précédente est saisissant, et nous rejoignons des salles aux lumières tamisées, sans nous plonger pleinement dans l’obscurité. Les murs semblent avoir ici vécu, et sont recouverts d’une peinture jaunâtre/orangée qui recouvre une paroi tout sauf lisse. Une évocation de murs de tavernes ? De bâtiments romains ? La Rome dans laquelle nous nous trouvons n’est en tout cas plus la même. La transition se fait pourtant toujours en douceur puisque les premières toiles ne représentent pas des scènes de genres peu nobles, mais nous confrontent à diverses représentation de Bacchus, dieu de l’abondance et de l’allégresse mais également inventeur du vin, qui est à la fois source de tous les maux et de toute l’inspiration créatrice qu’il peut insuffler. Le dieu se présente comme un véritable maître de cérémonie et arrache progressivement le visiteur à cette Rome de la papauté pour le plonger dans une réalité qui est tout autre, et qui va progressivement basculer de la mythologie à une véritable scène de genre. On trouvera ici le Bacchus et un buveur de Bartolomeo Manfredi (affiche de l’exposition), qui a fait le voyage depuis le Palazzo Barberini pour se présenter ici pleinement comme le déclencheur de cette ivresse chez les figures dépeintes par la suite, voire dans cette même salle puisque le visiteur pourra y trouver un putto urinant sur Silène, rien que ça. Les œuvres exposées dans la salle suivante font directement référence au dieu puisqu’elle mettent l’accent sur les Bentvueghels, véritables banquets entremêlés de rites initiatiques dont le but premier est très clair, la beuverie, suivit d’un pélèrinage sur la tombe de Bacchus. Nombreux artistes y participèrent, dont Le Lorrain et Joachin Von Sandrart : la toile de von Laer (ci-dessus) en dit long sur le déroulement de ces cérémonies, faisant passer vos soirées alcoolisées pour une simple réunion de curés.

■ L’autre XVIIe siècle

Dans les tavernes des quartiers mal famés de Rome, quand le chaland n’est pas plongé dans la boisson, dans la triche, la rixe, il peut éventuellement s’amuser à mettre sous le nez d’un compère assoupi, une drogue qui l’étourdira à coup sûr. Cette farce carnavalesque de Nicolas Régnier (ci-dessus) est située non loin d’une œuvre surprenante par son sujet, mais aussi par l’identité du peintre qui est derrière. Giovanni Lanfranco, essentiellement connu pour ces nombreuses toiles religieuses, nous livre ici un Jeune homme nu sur un lit avec un chat (ci-dessus), véritable « Vénus masculine » au regard aguicheur et dans une position sulfureuse. On retrouve également une symbolique récurrente parmi ces toiles, celui de la fica : ce pouce coincé entre l’index et le majeur forme un geste injurieux signifiant le sexe féminin ou la pénétration. Il est étonnant de voir que Simon Vouet accompagne ce geste d’une paire de figues, insérant sans aucun doute possible dans le Jeune homme aux figues, un symbole aussi irrévérencieux que surprenant. Mais ce doigt d’honneur de l’époque est parfois le sujet même de la toile, dénuée de toute narration ou spatialisation, la figure se contente de brandir son poing affichant une , accompagné d’un large sourire, c’est le cas de cette toile de cet anonyme caravagesque présentée ci-desssus. Quand la débauche sort des tavernes, c’est pour se réfugier dans les ruelles de Rome ou au sein de son patrimoine le plus ancien et sacré : celui de ses ruines antiques. Loin d’illustrer la continuité de la grandeur de la ville aux sept collines, elles abritent ici la mendicité, la prostitution : les habitués du musée du Louvre connaissent bien l’œuvre de Claude Lorrain et les nombreuses toiles exposées de l’artiste. Il découvriront ici une toute autre facette du peintre, dont une de ses toiles semble nous présenter à première vue une vue paisible de Rome, mais très vite le véritable sens du tableau se révèle au spectateur : dans Vue de Rome avec scène de prostitution (ci-dessous) une entremetteuse noue le contact entre un client et une prostituée, qui va probablement effectuer le plus vieux métier du monde au sein de ces ruines antiques dans lesquelles elle s’abrite. Si la représentation des ruines qui nous est livrée ici est loin d’être la plus flatteuse, elle peut se révéler méprisante, en témoigne le personnage de l’œuvre de Polenburgh (ci-dessous), où un jeune homme urine tout simplement sur les ruines antiques. Uriner all’ antica, rien n’est impossible dans les Bas-fonds de la Rome baroque.

■ De la taverne au palais

Après un bref retour dans la grande galerie, nous sommes invités à retourner dans les salles latérales pour replonger dans cette Rome débauchée. Mais la surprise se révèle être de taille et le contexte est tout autre. Loin des murs peints et de l’ambiance tamisée des premières salles, le visiteur se retrouve plongé dans un palais romain du XVIIe siècle, aux larges ouvertures et aux murs tapissés. Le sentiment de luxure ne fait pas oublier pour autant Pierre Luigi Pizzi qui œuvra pour le théâtre : les bas-reliefs font volontairement cartons-pâtes et le jeu d’illusion ne se limite pas à ces quelques éléments : la moitié des portes de cette salle n’en sont pas, et demeurent être de grands miroirs reflétant les œuvres de cette même pièce. Le résultat, troublant, désoriente aussi bien les spectateurs que le personnel du Petit Palais. En plus de donner une impression de spatialité beaucoup plus importante, le metteur en scène crée une sorte de vertige dans lequel le visiteur se sent embarqué, au sein d’un palais romain aux dimensions démesurées. Un cadre beaucoup plus prestigieux pour nous évoquer également la destination de ces toiles aux sujets ô combien crapuleux, mais destinées à des élites sachant pertinemment les lire. Cette salle consacrée au Portaits des marges parvient à nous surprendre une fois de plus, en témoigne une toile de Simon Vouet qui ne représente plus une bohémienne au sein d’une scène de genre, mais pour elle-même, avec son enfant, sur un fond neutre. La frontière se floue progressivement entre l’homme du peuple et l’allégorie, comme l’illustre ce Mendiant de Jusepe de Ribera, dont les traits et l’expression méditative voire mélancolique, pourraient le rapprocher d’un philosophe. Au sein de cette salle, une toile majeure de l’exposition, La Rixe de Rombouts (ci-dessous), où un homme probablement poussé par l’alcool et la folie du jeu, saisi un compagnon par les cheveux tout en brandissant un poignard pour lui assigner le coup fatal. On s’interrogera néanmoins sur la pertinence de l’avoir placé au sein de cette salle baroque consacrée à ces portraits de marge… une contrainte de place ?

■ Le bal est fini

Septième salle, la fête touche à sa fin. Comme si l’ivresse et l’esprit crapuleux qui s’était incarné dans les toiles et les salles du Petit Palais, s’estompaient au terme de notre visite. Et une fois encore, la scénographie et le choix des œuvres retranscrivent ce sentiment en plongeant le spectateur dans une pièce d’apparat mais cette fois relativement sombre, les murs tapissés arborent des tons parmes plus obscurs, l’esprit n’est plus le même. La taverne est pourtant toujours représentée dans les toiles qui nous entourent, mais l’euphorie laisse place à la mélancolie, comme celle que l’on ressent au terme d’une longue soirée qui touche à sa fin. La musique semble prendre une place plus importante. Envoutante, elle plonge les personnages dans une rêverie sans fin, qui ne peut mieux être illustrée que dans Le concert au bas-relief de Valentin de Boulogne (ci-dessous), sublimé ici par cette présentation qui le plonge dans une atmosphère en parfait adéquation avec le thème qu’il véhicule. Cette mélancolie dans laquelle se morfondent les figures, peut être facilement partagée par le spectateur qui mélangera à ce sentiment, une légère frustration : les thèmes abordés sont nombreux et nous présentent les multiples aspects de ces bas-fonds romains, mais l’on ne peut s’empêcher de rester sur sa faim au dénouement du parcours. Cette frustration est poussée par la scénographie qui ne cesse de jouer avec les visiteurs : tantôt plongés dans la Rome institutionnelle, tantôt dans des tavernes, ils se retrouvent dans de vastes salles d’apparat et ce plaisir de découverte à chaque nouvelle salle s’arrête aussi rapidement que brutalement. On en aurait voulu plus, cette visite dans la Rome de la décadence s’arrête trop vite, à l’image d’une soirée dans laquelle l’ambiance bat sont plein, mais qui se stoppe brusquement, engendrant une frustration immense. Ajoutons à cela un autre petit point fâcheux, qui n’enlève en rien le plaisir d’arpenter les salles du Petit Palais mais qui reste dans tous les esprits, il manque une chose à cette exposition : une toile de Caravage.

Une réussite. Prenant le parti de plonger le spectateur dans cette Rome du vice et de la misère, le Petit Palais opte pour une scénographie audacieuse qui décevra les amateurs des présentations didactiques et scientifiques, pour privilégier une mise en scène beaucoup plus théâtrale, sans tomber dans l’attraction de foire néanmoins. L’exposition nous offre une toute autre facette de ce XVIIe siècle qui paraît aux premiers abords si institutionnel, et les caravagesques ne manquent par de nous le prouver : des thèmes crapuleux mais des toiles de grande qualité, Les Bas-fonds du baroque. La Rome du vice et de la misère est une fête qui ne cessera de jouer avec les sens du spectateur, avant de brusquement s’interrompre alors qu’elle battait son plein.

Les Bas-fonds du baroque. La Rome du vice et de la misère
Du 24 février au 24 mai 2015
Petit Palais – Musée des beaux-arts de la ville de Paris
Avenue Winston Churchill – 75 008 Paris

Nicolas

tweet@

3 thoughts on “Les Bas-fonds du Baroque au Petit Palais

  1. J’ai visité l’exposition hier et je partage votre enthousiasme ! Devant les premières photos de la scénographie, j’avais eu quelques doutes, craignant le kitsch. Bien au contraire, c’est une réussite, tant les décors sont de qualité et justifiés !

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