Le Grand Condé à Chantilly : quatre questions à Mathieu Deldicque

À Chantilly, le Jeu de paume célèbre la personnalité de Louis II de Bourbon-Condé, duc d’Enghien puis prince de Condé, mieux connu sous le nom du « Grand Condé », qui fut le cousin de Louis XIV. Homme politique, guerrier, mais aussi amateur d’arts et de science, il sut, comme son illustre cousin plus tard, combattre pour son royaume, s’entourer des meilleurs artistes pour ses demeures, et constituer une collection remarquable. Grâce à de nombreux témoignages, qu’ils soient peints, sculptés, gravés ou écrits, Mathieu Deldicque, conservateur du patrimoine au musée Condé, a retracé les grandes actions de ce « héros des batailles ». Œuvres inédites, restaurées pour l’occasion ou réattribuées, mettant en lumière de nombreux artistes peu connus, l’exposition permet aussi de se rendre compte de ce qu’était le château de Chantilly au XVIIe siècle, et donne une idée de ce qu’était la collection du prince de Condé.

Damien Tellas : Ce Grand Condé, est-ce le rival de Louis XIV en armes ou dans les arts ?

Mathieu Deldicque : C’est un rival sur le plan politique et militaire à certains moments de sa carrière, notamment pendant la Fronde. Mais le Grand Condé est aussi son plus grand serviteur avant cet épisode, par exemple lorsqu’il sauve le royaume de France à la bataille de Rocroi en 1643, alors que le roi n’a que quatre ans et surtout après le traité des Pyrénées en 1659 quand il est de retour au service du Roi-Soleil pour ses premières guerres personnelles.

Sur le plan du mécénat, le plan artistique, les deux acceptions peuvent se trouver. Il peut rivaliser avec Versailles à Chantilly en bâtissant non pas un modèle opposé mais différent. Chantilly abrite une cour plus libre et tolérante, où l’on peut avoir des pensées hétérodoxes, où l’étiquette n’est pas corsetée comme à Versailles. Mais il va employer les mêmes artistes qu’à Versailles : André Le Nôtre, Jules-Hardouin Mansart, Pierre Mignard, Charles Le Brun entre beaucoup d’autres, ont d’abord été actifs à Versailles, ou alors ont été actifs à Chantilly et le seront à Versailles plus tard. On assiste à un chassé-croisé entre les deux châteaux.

Dans le sous-titre de l’exposition « Le rival du roi Soleil ? », j’insiste vraiment sur le point d’interrogation qui est une invitation offerte au public de réfléchir à la place qu’occupe le Grand Condé – un des premiers personnages du royaume après le roi –, à sa relation qu’il entretient avec le modèle royal. D’ailleurs, on finit l’exposition sur les pompes funèbres du prince qui ont été les plus glorieuses du règne de Louis XIV et certainement plus glorieuses que celles du roi. Là aussi il y a une concurrence, une émulation, mais pas tant une rivalité.

D. T. : Vous avez voulu retrouver cette dualité dans l’exposition, d’un homme de la guerre et un amoureux des arts. Comment prépare-t-on une exposition sur un personnage historique, qui ne soit pas un artiste ?

M. D. : C’est tout l’enjeu de ce type d’exposition qui est à la fois historique et artistique. Il y a de très belles œuvres qui sont liées à sa collection, mais aussi des représentations peintes ou sculptées et tous les grands artistes du siècle de Louis XIV sont réunis. Le défi est de ne pas se contenter de documents qui peuvent être rébarbatifs, et ne pas se choisir un parcours purement chronologique ou biographique. C’est un peu le parti pris de cette exposition, c’est d’avoir cette dualité, ce diptyque qui est matérialisé par une table-cimaise qui traverse en deux le Jeu de paume comme un coup d’épée et d’avoir des correspondances entre les deux facettes du Grand Condé, les deux versants de la légende « condéenne », c’est-à-dire d’une part l’épopée militaire, ce jeune héros dont l’aura va perdurer jusqu’à la fin de sa carrière, et, d’autre part, les facettes plus personnelles de ce protecteur des lettres, des arts et des sciences aussi – ce que l’on évoque plus dans le catalogue – qui est enfin un grand collectionneur de peintures.

D. T. : Un « prince des arts » donc. Comment a-t-il soutenu la création artistique de son temps ?

M. D. : En littérature, le Grand Condé va protéger – même physiquement – certains écrivains et dramaturges lorsqu’ils vont être menacés ; je pense à La Fontaine ou Molière. Il va s’enquérir de toutes les nouveautés littéraires et aura même des bibliothécaires qu’il dépêche régulièrement à Paris pour acheter les derniers ouvrages. On va lui en dédier certains, on va invoquer son nom dans des préfaces : c’est vraiment une figure du bon goût littéraire. En art, le prince de Condé va s’entourer largement pour procéder aux meilleurs achats, comme Pierre Mignard qui va être son grand conseiller, mais aussi des gens liés aux peintres, des marchands pour acquérir une œuvre qui soit digne de son rang. Il avait des goûts bien personnels, mais n’était pas seul dans ses achats, il avait beaucoup de gens autour de lui.

D. T. : Tournons-nous vers la Réception de Condé à Versailles en 1674, de Jean-Léon Gérôme, qui nous montre le prince chapeau ôté, en révérence devant son cousin qui trône en haut de l’escalier des Ambassadeurs. Le Grand Condé découvre un Versailles en plein chantier ; a-t-il eu envie d’avoir son propre Versailles à Chantilly ?

M. D. : On est toujours dans cette même dualité ou émulation. À Chantilly, le Grand Condé a construit un « anti-Versailles », un « contre-Versailles », qui est très luxueux malgré tout, et où se déroulent de nombreuses fêtes – il y a celle qui a causé la mort de François Vatel, pour parler de la plus célèbre. Il est toujours difficile de savoir quels sont ses grands modèles pour bâtir Chantilly. L’architecture et les appartements intérieurs sont très tardifs dans la vie du prince et tout ce qui se passe à Versailles est donc déjà en germe et il regarde beaucoup le château de son cousin. Mais pour les jardins, il a fait confiance à André Le Nôtre avant qu’il intervienne à Versailles. De même pour la constitution d’une collection d’œuvres d’art, je pense que Richelieu l’a beaucoup marqué dans sa collection, sa personnalité et ses domaines. Il a aussi regardé Mazarin, car bien qu’ayant été son plus grand ennemi, le cardinal demeure un modèle indispensable.

Le Gérôme est un tableau iconique que l’on a tous vu dans nos livres d’histoire. Condé y rend hommage à Louis XIV. Il traduit bien toute l’injustice qu’a connue le Grand Condé notamment dans les deux derniers siècles : c’est l’un des rares tableaux de grande qualité le représentant ainsi au XIXsiècle. Et si le duc d’Aumale n’avait pas été si actif à Chantilly, le Grand Condé aurait été encore plus passé sous silence qu’il ne l’a été. Finalement c’est rendre hommage et justice à ce destin fantastique du Grand Siècle que de lui avoir dédié cette exposition.

Jean-Léon Gérôme, Réception du Grand Condé par Louis XIV (Versailles, 1674), 1878, huile sur toile, H. 96,5 ; L. 139,7 cm, Paris, musée d’Orsay.
Jean-Léon Gérôme, Réception du Grand Condé par Louis XIV (Versailles, 1674), 1878, huile sur toile, H. 96,5 ; L. 139,7 cm, Paris, musée d’Orsay.
Le Grand Condé. Le rival du Roi-Soleil ?
Château de Chantilly, jeu de paume
5 septembre 2016 au 2 janvier 2017

Damien Tellas

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