Le massacre du Louvre médiéval

Cher musée du Louvre,

Je n’aurais jamais souhaité écrire cette lettre ouverte aujourd’hui. C’est toujours avec un léger pincement au coeur que l’on écrit une critique négative sur un lieu qui nous est cher. C’est justement parce que j’ai une haute estime de toi que je déplore aujourd’hui ce qui est à mes yeux, le massacre du Louvre Médiéval.

Si j’ai la chance de pouvoir écrire aujourd’hui ces lignes, qui seront lues par des personnes que je ne pensais jamais pouvoir atteindre il y a quelques années, c’est parce que j’ai parcouru tes salles très jeune. Sans suivre le rythme des sorties scolaires, j’ai pu arpenter le Louvre département par département, au rythme de visites régulières qui m’ont profondément marqué. J’ai beaucoup appris au contact de tes œuvres, mais j’ai également vécu, ressenti, rêvé.

Parmi ces expériences de visites qui marquent à vie, il y avait le premier contact avec les fondations de ton ancêtre, la forteresse du Louvre. Baigné dans une relative pénombre, cet espace revêtait l’aspect d’un trésor enfoui sous ton sol, que l’on découvrait dans une atmosphère mystérieuse, presque mystique. Tel un champ de fouilles interrompu, où chercheurs et archéologues se seraient retirés pour laisser aux visiteurs le soin de contempler leur merveilleuse trouvaille. Cet espace apparaissait intemporel, comme si sous les pierres de taille du palais de Lescot et des nombreux architectes qui le suivirent, le temps autour de ces pierres centenaires s’était arrêté. Légèrement suspendu, on admirait ces murs avec une certaine mise à distance, les vestiges de cette forteresse devenaient aussi inaccessibles qu’ils devaient l’être par le passé. Les pierres se dévoilaient progressivement aux yeux des visiteurs-archéologues, le faible éclairage ne permettait pas tout de suite d’identifier les marques des tailleurs de pierres sur les fondations. Cet espace était minéral, le bois cohabitait avec la pierre, le sol était laissé brut, on oubliait le temps de quelques instants, cimaises et cartels, salles et plans abandonnés sur les bancs. Nos artistes contemporains titillaient parfois ces vestiges, comme l’ont si bien fait Joseph Kosuth ou Claude Lévêque.

Il y avait aussi cette salle Saint Louis, seul vestige du corps de logis médiéval, que l’on découvrait presque par hasard. Seules les figures de monstres sculptés et les départs de voûtes, émanaient de la pénombre, éclairés en contreplongée. Saint des saints du musée, il appelait plus que jamais notre imaginaire et nous transportait dans ce Louvre dépeint par les frères Limbourg, que l’on rêverait tous de voir. Ce petit espace offrait aux visiteurs une expérience de visite complètement alternative, où, prit d’un désir de jouer les archéologues, certains éclairaient à la lampe de leur smartphone, les pierres des voûtes en berceau et le départ de cet escalier qu’une grille protège.

Tu inaugures aujourd’hui ton nouveau Pavillon de l’Horloge, sobrement nommé «Centre Sheikh Fayed bin Sultan al Nahyan». Je ne reviendrai pas sur ces nouvelles salles dédiées à l’Histoire du Louvre ici, je resterai sur ce Louvre Médiéval qui est à mes yeux, le dommage collatéral de tes nouvelles salles.

L’espace a bien changé aujourd’hui. De nombreux spots suspendus, chassent la relative pénombre du lieu, pour considérablement transformer son atmosphère. Les pierres centenaires ont perdu cette teinte dorée pour se retrouver saturées de lumière blanche. Le sol brut fût recouvert d’un carrelage écru, la mise à distance avec les fondations a disparu. Désormais, la seule séparation entre les pierres et les visiteurs, est marquée par des galets noyés dans du béton. Un cruel manque de respect pour les fondations de ton ancêtre qui se retrouvent intégrées dans un simple ensemble décoratif,  qui nie totalement l’esthétique précédente qui, avec peu de choses, faisait beaucoup pour donner à ces pierres centenaires, toute leur noblesse. Ces pierres qui aujourd’hui, soutiennent le poids de certains visiteurs, qui n’hésitent pas à s’asseoir dessus.

La Salle-Saint Louis ne fût pas épargnée. Ses habitants sculptés dans la pierre se retrouvent perdus au milieu des murs saturés par un nouvel éclairage, et pire encore, relégués derrière des vitrines habillées de panneaux contreplaqués. Les voûtes en berceau dans lesquelles on pénétrait légèrement courbés, avec le faux sentiment de braver un interdit, sont désormais condamnées par des plaques de verres, couvertes de traces de doigts.

Rien n’a bougé, mais tout à changé. La conception précédente du Louvre Médiéval offrait une noble mise en valeur de ce patrimoine avec peu de moyens. C’est avec peu de moyens, à coup d’éclairage, de galets et de vitrines que tu as sacrifié l’âme de ce lieu.

Une amélioration de la médiation autour de l’histoire du lieu était sûrement nécessaire. La Salle Saint-Louis semblait délaissée et méritait que l’on parle d’elle aux visiteurs. Mais aujourd’hui, le Louvre Médival ne semble être qu’une simple maquette géante, baignée dans une atmosphère muséale au service des nouveaux moyens de médiations développés pour les lieux. Fallait-il opposer de façon si diamétrale l’enseignement et l’émerveillement ? N’aurait-il pas été plus judicieux de conserver cette atmosphère mystique, en agrémentant l’espace de quelques dispositifs de médiations mis au goût du jour ?

Il faut aussi peut-être se rendre à l’évidence. De forteresse à palais, de palais à musée, tu n’as pas la réputation d’avoir un caractère figé, et tes changements multiples ont accompagné et ont fait ton histoire. Mais j’ai l’impression que dans le cadre de ce changement, ce dernier ne rime pas avec progrès.

Tu as toujours eu pour vocation d’enseigner, mais tu es aussi la plus belle usine à rêves qui soit. J’ai aujourd’hui l’impression, cher musée du Louvre, que tu ôtes la mention « à rêves » de ton statut, pour ne devenir que simple usine.

Nicolas Alpach

3 thoughts on “Le massacre du Louvre médiéval

  1. Je n’ai pas encore vu ces salles « relookées », mais je garde, tout comme vous, un souvenir ému de l’ancienne présentation que je trouvais particulièrement réussie.
    D’après les photos avant-après et vos descriptions, je crains que l’émerveillement ne sera plus au rendez-vous…. Malheureusement la rêverie, la poésie n’ont plus de place ou doivent être sacrifiées sur l’autel du commerce, comme c’est d’ailleurs le cas dans beaucoup d’autres monuments et lieux culturels.

  2. Ce sol brut « archéologique », originel, faisait tout le charme de cet espace médiéval ! Le recouvrir c’est tuer cette impression de remonter dans le temps qu’on avait en marchant dans les douves de cette fortification. Et cette nouvelle luminosité n’aide pas non plus… En partant du sol les lumières rendaient cette élévation perdue aux murs, un effet disparu à présent.
    Quelle stupidité !

  3. Hélàs, c’est bien l’esprit iconoclaste des responsables à la tête de l’urbanisme psrisien d’sujourd’hui. Un aspect paternaliste de leur ignorance rend le tout encore plus répulsif.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s