Sur les traces de Le Corbusier à Firminy

Charles-Édouard Jeanneret-Gris, dit Le Corbusier (1887-1965) est un nom de l’architecture qui laisse rarement de marbre. Visionnaire pour certains, fossoyeur de l’architecture pour d’autres, le père du Modulor, théoricien et peintre, fascine par sa conception de l’habitat collectif qui l’inscrit comme un des architectes les plus importants du XXe siècle. Nombreux sont ceux à connaître le nom de l’architecte derrière ces œuvres massives de béton, parsemées de touches colorées. Immersion aujourd’hui à Firminy, dans le département de la Loire, à quelques minutes de Saint-Étienne, pour découvrir son plus important ensemble architectural en France, mais aussi en Europe.

Habiter

Sous d’énormes pilotis de béton, soutenant 20 niveaux et atteignant les 57 m de hauteur, deux adolescents tuent le temps sur leurs smartphones. L’un deux interpelle un voisin de cette unité d’habitation conçue par Le Corbusier, pour lui demander du feu, tandis que l’autre tient la porte à une famille, chargée de sacs de courses. Au balcon de cette ville verticale construite entre 1965 et 1967, quelques habitants regardent d’un air interpellé les quelques journalistes qui ont fait le déplacement depuis la capitale pour contempler cette architecture de la seconde moitié du XXe siècle.

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Le quartier de Firminy-Vert

Cette tour de béton de 131 m de long, ville verticale de 1 500 habitants à l’origine, domine le paysage de Firminy-Vert, nouveau quartier de la ville élevé au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Cette ancienne ville minière, opta pour un urbanisme moderne qui ancra la ville dans une vaste opération de réhabilitation. Le Corbusier fut choisi pour élever un ensemble selon les principes de la Chartes d’Athènes, qu’il élabora en 1933 pour répondre aux réflexions et exigences au sujet d’une ville nouvelle et fonctionnelle.

Pour s’élever dans cette unité d’habitation, on emprunte un ascenseur que l’on nommera navette, qui dessert vingt étages, que l’on appellera rues. Dans les immeubles de Le Corbusier, tout le champ lexical de la ville est appliqué au bâtiment. Au milieu de cette barre de béton, des cages d’ascenseurs oranges, rectangles colorés dans ce béton brut, attendent d’embarquer les habitants de cette ville verticale. À l’image de la cité radieuse de Marseille, elle est toujours occupée et abrite plus de 400 logements. Au niveau de la première rue un appartement témoin, à l’intérieur figé depuis 1968, est ouvert à la visite.

Les rues de l’Unité d’Habitation sont plongées dans la pénombre, de laquelle émerge une succession de portes rouges, jaunes, bleues et vertes, les quatre couleurs récurrentes dans l’architecture de Le Corbusier. Toutes ces portes sont éclairées individuellement, la rue est baignée dans une fausse atmosphère nocturne où chaque maison se distingue par sa couleur et son éclairage individuel. Cette pénombre est mise au service d’une scénographie étudiée par l’architecte, qui joue sur les contrastes lumineux, comme à l’intérieur d’un paquebot.

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Unité d’Habitation, Le Corbusier

Au milieu de ces rues, les cages d’ascenseurs, routes verticales desservies par les navettes, colonnes vertébrales de ces immeubles qui entretiennent le lien social entre tous les individus résidants dans cette unité d’habitation. Un seul hall, une seul zone dédiée aux cages d’ascenseur, tout est fait pour que l’on croise son voisin, et ceux des quelques rues du dessus. Toujours dans la première rue, une habitante nous contourne après nous avoir salué, et pénètre dans son apparement. Nous l’imitons et poussons la porte de l’appartement témoin, ouvert à la visite. Le contraste lumineux est frappant. Une large baie vitrée, s’élève sur deux niveaux et immerge l’espace de lumière. Murs blancs, parquet clair, mobilier au lignes géométriques simples, la clarté de l’espace intérieur et la sobriété de l’appartement contrastent complètement avec l’aspect extérieur du bâtiment, de cette masse de béton de 20 étages.

L’Unité d’Habitation correspond parfaitement à la nouvelle esthétique fondamentale prônée par l’architecte, qui reposent sur cinq points essentiels : les pilotis, les toits-terrasses, le libre arrangement du plan, la fenêtre en longueur et le libre arrangement de la façade. Ce renouveau dans la maçonnerie et l’aménagement des appartements, permet à l’architecte de s’affranchir des murs porteurs et concevoir un espace intérieur entièrement modulable, avec une large palette de plan d’appartements.

Six types d’appartements sont disponibles, allant du studio au spacieux six pièces. L’architecture de Le Corbusier pourrait sans difficulté être comparée à un Tétris architectural. À la différence des tétriminos, blocs pixélisés conçus par Alekseï Pajitnov en 1984, ce sont les appartements qu’il faut assembler. Ces derniers s’incubent comme dans un puzzle géant, si bien qu’un jeu se crée parmi les habitants : qui est voisin avec qui, quel appartement passe au dessus du nôtre, et inversement. Au sommet de cette ville verticale, une école maternelle, conservée avec son mobilier, fermée en 1998. L’espace et les salles de classe, largement ouvertes pour laisser le plus d’autonomie possible aux élèves, sont scandés par des vitres colorées, toujours les quatre mêmes teintes, clin d’œil de l’architecte apposant sa signature sur cette école, dominée par un toit terrasse qui accueillait un théâtre en plein air, aujourd’hui inaccessible.

La navette nous redescend au rez-de-chaussée de l’immeuble. Le groupe d’adolescents à été rejoint par deux filles, qui lancent sur leur téléphone portable un morceau massacré par une voix vocodée. Ils s’abritent sous ses immenses piliers de béton, qui traçent une perspective, débouchant sur quelques arbres, début des larges espaces verts qui entourent cet immeuble. Le 21 mai 1965, Le Corbusier pose la première pierre de cette Unité d’Habitation, qui devait être suivie par deux autres, qui ne seront jamais réalisées, faute de moyens. L’architecte décèdera quelques mois plus tard.

Prier ?

À une poignée de minutes de l’Unité d’Habitation se trouve l’église Saint-Pierre de Firminy-Vert, dernier bâtiment conçu par Le Corbusier et belle arlésienne dans l’histoire de l’architecture. De l’avant projet de l’architecte à sa réalisation en 2006, 45 années se sont écoulées. Le projet, inachevé, laissant à ciel ouvert le socle de l’architecture, fut maintes fois menacé avant d’être classé Monument historique en 1996, sous l’impulsion du maire de l’époque, Bernard Outin. C’est José Oubrerie, ancien collaborateur de Le Corbusier qui œuvra sur l’édifice dès les premiers jours, qui termina le bâtiment tout en restant conforme à l’esprit d’origine. Au milieu d’une vaste pelouse s’élève cet édifice aux faux semblants de silo à grain conique, reposant sur une base carrée abritant aujourd’hui un centre d’interprétation Le Corbusier et un espace dédié à l’art contemporain.

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Saint-Pierre de Firminy

Une large rampe s’élève légèrement vers l’accès principal, dessinant une boucle qui encercle l’édifice. Au pied de l’édifice, une sculpture non pas de l’architecte, mais du Modulor, cette notion architecturale inventée par Le Corbusier en 1954, incarnée dans une silhouette humaine dont la proportion servait à concevoir la structure et la taille des unités d’habitation dessinées par l’architecte. Une balustrade, de béton évidemment, vient progressivement envelopper la rampe, assurant une transition entre l’espace profane et l’espace « sacré », qui ne fut jamais consacré. Une fois encore, un contraste lumineux un fois à l’intérieur, mais à la différence de l’Unité d’Habitation, la lumière laisse place à l’obscurité. Dans cette énorme cône de béton, quelques percées créent des étoiles de lumière, dessinant dans le béton la constellation d’Orion, un chasseur de la mythologie grecque aussi beau que violent.

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Intérieur de l’église

Orion est à l’image de cette architecture de Le Corbusier dans ces espaces de verdure de Firminy, bâtie sur une ancienne carrière de grès, violente de prime abord par l’aspect brut et froid de son matériaux de prédilection, le béton, mais qui dévoile une certaine beauté dans l’aspect minéral de ces couloirs, de ces murs qui cherchent à cohabiter avec la nature et l’espace environnant. Au-dessus de cette constellation, trois « canons de lumière », diffusant une lumière jaune, rouge et verte, couleurs chères à l’architecte qui descendent du ciel. Les œuvres contemporaines de la collection de l’Institut d’Art Contemporain de Vileurbanne trouvent une place privilégiée dans la partie basse de l’église, et cohabitent dans l’exposition Traverses, des œuvres de Kapoor, Grand, Boetti. L’espace cultuel devient culturel.

Se cultiver

Pour rejoindre le « temple de la culture » de Firminy-Vert, il faut contourner le seul stade dessiné par l’architecte en France, construit à la fin des années 60. Le béton se fond sur le terrain, et épouse la forme de cuvette de l’ancienne carrière. Quelques personnes courent sur la pelouse, calme le jour de notre visite, mais qui accueille habituellement toutes les manifestations sportives et d’envergure comme le feu d’artifice du 14 Juillet. Au-delà de leur apparence et de leurs caractéristiques propres à Le Corbusier, le point commun de ces architectures résident dans le fait qu’elles constituent aujourd’hui un patrimoine vivant, habité, fréquenté par les amateurs d’art, de culture ou de sport. Cette activité constitue probablement le meilleur hommage que l’on puisse rendre à l’architecte, qui cherchait à placer l’homme au centre de son travail.

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Stade de Firminy

Au monumental auvent de béton des gradins, répond la façade inclinée de la Maison de la Culture, seul bâtiment réalisé du vivant de Le Corbusier à Firminy, et qui est aujourd’hui encore toujours en activité selon son programme initial. Le bâtiment repose lui aussi sur une ancienne carrière de grès, et les murs de béton, minimalistes et rectilignes, s’appuient sur la roche, brute et instable en apparence.

Marc Petit, maire de Firminy et président fondateur de l’Association des Sites Le Corbusier, rejoint les journalistes dans la salle. Il se réclame « enfant du Corbu », pour avoir grandi dans son Unité d’Habitation pendant son enfance, et souligne sa volonté d’inscrire le site la Maison de la Culture de Firminy sur la liste du Patrimoine Mondiale de l’UNESCO. Au-delà de la reconnaissance internationale de l’œuvre de Le Corbusier, cette inscription se présente comme l’opportunité idéale pour la ville pour propulser le site sur les listes des tours-opérateurs internationaux, et donner un coup d’accélérateur au tourisme. Une candidature groupée et internationale, composée d’une liste de 17 architectures dessinées par Le Corbusier dispersées à travers le monde.

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Maison de la Culture de Firminy

Le Site Le Corbusier de Firminy-Vert incarne toute cette fantaisie utopique de l’architecte, associée à la volonté du maire de la ville en 1953, Claudius-Petit, de lancer une vaste opération de réhabilitation de la ville. La visite de ce projet démesuré, de ce forum du XXe siècle inachevé, ne cherche pas à faire adhérer tous les visiteurs à la conception architecturale de Le Corbusier, ou au contraire à jeter un voile pudique sur toutes les critiques qui lui ont été adressées, comme fossoyeur de l’architecture, faisant table rase du passé pour élever des ensembles architecturaux qui sacrifient toute notion d’individualisme. Elle offre un riche témoignage du patrimoine de la seconde moitié du XXe siècle, et un panorama complet de l’œuvre de Le Corbusier en pleine maturation. Qu’importe l’amour où le dégoût que l’on porte à ces architectures, elle suscitent toutes la curiosité et la fascination.

Nicolas Alpach

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Exposition TRAVERSES
Du 28 mai au 6 novembre 2016
Site Le Corbusier
> Informations sur le Site Le Corbusier

4 thoughts on “Sur les traces de Le Corbusier à Firminy

  1. Les ouvrages de Corbu, candidats au classement au patrimoine mondial de l’Unesco sont emblématiques et actuellement très vivants. Dommage que les photos des œuvres situées à Firminy-Vert (Saint-Etienne est juste à coté), qui illustrent cet article ne comportent pas de personnages.
    Ceci ne correspond pas à ce que je peux constater quand je m’y déplace.
    Je formule des vœux pour que ce classement mérité aboutisse prochainement.

    1. Merci pour votre retour Gérard. Personne sur les photos c’est vrai, cela vient de mon désir d’illustrer cette article de la manière la plus graphique possible, en donnant à l’architecture toute la place qu’elle mérite. Heureusement, comme il est dit dans l’article, ce patrimoine est vivant et cette activité est le meilleur hommage que l’on puisse faire à Le Corbusier.

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