Passionnée, Isabelle Huppert est Phèdre(s) aux 100 visages

Qui est-elle ? Cette Phèdre intemporelle qui traverse les espaces, renaît toujours avec les mêmes désirs et change de nom pour nous narguer. Cette blonde, rousse et châtain qui passe d’Euripide à Sénèque, mêlant Wajdi Mouawad, affrontant Sarah Kane et se métamorphosant sous la plume de J.M.Coetzee et de Racine. Une usurpatrice ? Une victime transformée en prostituée ? Un monstre de solitude ? Tant de visages et tant d’énigmes. Quel respect et quelle pudeur pour cet instrument de la vengeance d’Aphrodite ?

Projet ambitieux que celui de mêler autant de Phèdres. Un mélange explosif et parfois incompréhensible, orchestré par le metteur en scène polonais Krzysztof Warlikowski. Durant trois heures, Isabelle Huppert change de peau mais ne perd jamais sa cible. Sur la scène du Théâtre de L’Odéon elle se met à nue avec une puissance et un investissement déroutants. Elle renaît de ses cendres tel un volcan qui explose et déferle des vagues de désir et d’intensité. Huppert convoque Phèdre du fond de ses entrailles. A la fois maîtresse et esclave, elle passe, d’une scène à l’autre, de l’hystérie à la retenue. Attachante, agonisante, crue, cynique, folle, persévérante et maligne, elle porte tous les masques de femmes avec la même détermination. Femme de pouvoir et femme de tête, ses motivations ne changent jamais. Obsédée par Hippolyte, brûlant de l’intérieur pour ce beau fils qui tantôt lui cède, tantôt lui résiste, son rapport aux hommes interroge.

L’invention de Wajdi Mouawad

Phèdre désire plus que tout le fils de son mari absent, Thésée. Elle semble pourtant davantage dans un besoin irrépressible de posséder, quoiqu’il en coûte, que dans un amour véritable. Aphrodite se venge du mépris d’Hippolyte et Phèdre devient incontrôlable. Chez Mouawad, au travers d’une longue partie parfois insaisissable, Phèdre semble tellement se détester qu’elle provoque le pire pour faire passer son suicide comme un acte légitime. Prisonnière entre rêves et fantasmes, elle consomme avec Hippolyte, consentant, avant de l’assassiner sans retenue à coups de poignard. Une haine des hommes, mêlée à de la pulsion,  resurgie de son passé (Thésée a tué sous ses yeux toutes sa lignée avant de l’épouser). Reliée au sang et au meurtre, sa destinée semblait scellée. Femme sous l’emprise des dieux, son obsession pour Hippolyte est mise en lumière à travers son corps qui se désintègre d’attente et de souffrances. Fébrile, à l’allure bringuebalante, son teint est pâle et son esprit empreint aux délires. Blonde en mini-jupe, presque vulgaire, elle erre dans le silence et les abîmes de son passé. « Pour se délivrer d’un mal, il faut un mal plus grand ».

Le goût du rejet et de la solitude 

La seconde partie, celle écrite par Sarah Kane, est la plus limpide des trois. Rude, directe et brutale, la modernité du propos ébranle. Sarah Kane se concentre sur la relation entre Phèdre et Hippolyte, un dévoreur de sexes qui n’y trouve pourtant aucun plaisir. Il est facile pour celui qui a peu de désir de réprimander celui des autres. Semblable à un adolescent, il passe ses journées dans sa chambre, devant la télévision, à se masturber et à jouer avec une voiture électrique. Ici, toutes les frontières sautent. Il n’y a plus aucune loi du sang, aucun principe. Le sexe domine et prend le contrôle de tout. Même la religion est mise à rude épreuve et ne régit plus rien. Le prêtre qui prêchait le repenti se retrouve à commettre le pêché de chair avec Hippolyte, objet de toutes les envies. Hippolyte qui couche avec Strofe, la fille de Phèdre, mais rejette Phèdre qui, malgré tout, se jette sur lui à bouche perdue ; la haine des hommes réapparaît. Et pour le punir de cet affront, elle l’accuse de viol et se suicide. De par cette condamnation, elle le transforme en monstre, en sale chien qui sera battu comme un vieil animal sur la place publique. Bien que morte, Thésée, qui avait déjà violé sa fille Strofe, la viole à son tour. Phèdre est salie du début à la fin ; bannie et abusée, perçue comme un corps dont seul celui qui refuse d’être hypocrite envers le monde n’a pas voulu. Sous ses airs de bourgeoise guindée, en petit tailleur rose pâle, cette Phèdre est bafouée. Une femme sans honneur qui, même après être morte en victime, se voit souillée et réduit à son sexe. Isabelle Huppert excelle dans cette dichotomie entre visage pincé, ton calme et corps bouillonnant d’envie de l’autre.

Phèdre fut et sera 

La pièce s’achève avec une Phèdre moderne, rebaptisée Elizabeth Costello. La Phèdre de Coetzee, ose, après trois heures de zones d’ombre, de déboires et de transe, nous « remercier de notre attention ». Ecrivaine contemporaine, elle débat avec un chroniqueur radio sur les figures divines inventées par les mortels. Il faut se méfier de la jalousie des dieux et de leur courroux. Quelle place accorde-t-on à la jouissance chez les mortels et les immortels ? Malgré une prise de position tranchée et un ascendant sur l’homme qui  l’interviewe, elle semble plus proche de Phèdre qu’on ne l’imagine. Peut-on apprécier les peu de moments d’illuminations qu’ils nous restent ? Peut-on entrer dans cette danse, seulement dans un état de perdition ? Danse-t-on alors encore ? C’est alors qu’apparaît Racine et la flamme noire de l’amour impur de Phèdre. La plus sublime et la plus tragique de toutes. Un moment de dépouillement et de sensibilité qui nous fait oublier l’omniprésence de la forme qui, durant ces  trois heures, prend parfois le pas sur le fond.

L’invisible par le visible 

Warlikowski reste fidèle à un univers où le visuel prône. La scénographie et la mise en scène regorgent d’éléments qui s’additionnent. Il utilise la vidéo pour permettre à Phèdre de mettre en scène sa propre tragédie. Comme Jessica Lange, évoquée par Elizabeth Costello, elle se révèle icône. Ce dispositif scénique est également effectif dans une immense boîte en verre, un cube qui glisse sur le plateau, lieu de refuge des différents Hippolytes. Repère d’aveux et lieu des plaisirs charnels et de l’interdit, certains passages qui s’y déroulent sont filmés pour mettre de la distance et représenter l’inaccessible et le reflet sanguinolent du sort fatal. Au milieu de cette atmosphère épurée et cloisonnée, où les lumières font décor, se déplace une danseuse. Vêtue d’un ensemble cabaret argenté et brillant, elle se déhanche, langoureuse et provocante, mais jamais vulgaire. L’air d’être sortie tout droit du show d’un bordel warlikowskien, elle rythme les pulsions ardentes des Phèdres.

Un long périple qui de strates en strates, nous plonge dans les méandres d’une Phèdre qui nous trouble, nous émeut et nous terrifie. Bien qu’il soit parfois difficile de saisir son propos, loin d’être à la portée de tous,  Phèdre(s)  nous poursuit hors des murs de L’Odéon. Elle nous hante et nous questionne. Un mystère qui nous accompagnera encore longtemps.

Savannah Macé

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Phèdre(s),  de Wajdi Mouawad, Sarah Kane, J.M. Coetzee mise en scène Krzysztof Warlikowski – Au Théâtre de L’Odéon – Jusqu’au 13 mai 2016
Tournée 2016 27 au 29 mai : Comédie de Clermont-Ferrand — Scène nationale / 9 au 18 juin : Barbican – London & LIFT / 26 et 27 novembre : Grand Théâtre du Luxembourg / 9 au 11 décembre : Théâtre de Liège (Belgique)

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