Hommage aux chefs d’oeuvre inconnus – La collection de Budapest au musée du Luxembourg

Puisqu’il est en rénovation, le musée des Beaux arts de la capitale hongroise fait voyager une partie de sa collection à travers l’Europe. Elle a atterri au musée du Luxembourg à Paris pour cinq mois. L’occasion de découvrir des œuvres méconnues – ou peu vues – qui dessinent une histoire de l’art européenne. 

 Dès la première salle, un choc esthétique guette le visiteur. C’est une sculpture en bois taillée dans le royaume de Hongrie à la fin du Moyen-âge et pour laquelle les commissaires ont aménagé une petite niche dans les cimaises de l’exposition. Elle se tient là, Sainte Dorothée, la tête légèrement penchée, les yeux pleins, le visage de la dévotion et de la douleur du sacrifice (c.f. photo de couverture). On l’observe. Elle est remplie de vie. Elle est si justement réalisée pour l’époque, avec un geste si juste et si moderne – les lignes épurées et la silhouette qui fait penser à un totem des arts premiers. Déjà, on entre de plain pied dans ce qui fait la réussite de cette exposition: une découverte quasi permanente de chefs d’oeuvre insoupçonnés qui jalonnent un parcours chronologique.
Albrecht Altdorfer, Crucifixion, vers 1518-1520
Albrecht Altdorfer, Crucifixion, vers 1518-1520
La salle suivante est consacrée au début de la renaissance. Vous y verrez des toiles de Cranach l’ancien, d’Albercht Altdorfer ainsi qu’un très beau portrait d’Albrecht Dürer avant d’admirer dans la salle d’après les toiles de Boltraffio, Bassono ou encore l’une du Tintoret. Là encore, des réalisations surprenantes qui sont de purs chefs d’œuvre de peinture où la réussite du sujet tient aussi à la réflexion picturale et au savoir-faire de la couleur.
Tout autant, sinon plus encore, la suite est un régal pour l’œil: trois toiles du Greco, dont deux portraits magnifiques, qui font part si bien de l’extrême précocité du peintre dans le monde d’alors, où déjà se dessinent les révolutions des siècles d’après: l’impressionnisme, Cézanne, Picasso…
Doménikos Theotokopoulos, dit Greco, Saint Jacques le Mineur, entre 1585 et 1590 (fig. gauche) et Marie Madeleine pénitente vers 1576 (fig. droite)
Doménikos Theotokopoulos, dit Greco, Saint Jacques le Mineur, entre 1585 et 1590 (fig. gauche) et Marie Madeleine pénitente vers 1576 (fig. droite)
Le Greco donne ensuite sur un petit passage par l’art flamand des XVIIème et XVIIIème siècles. On admira une toile de Pieter de Hooch, contemporain de Vermeer qui, comme lui, fonde son art sur la lumière pénétrante et semble figer le temps, donner l’atmosphère d’une songerie dans l’intérieur sobre et sérieux d’un monde protestant.
Pieter de Hooch, Femme lisant une lettre devant la fenêtre ouverte, 1664
Pieter de Hooch, Femme lisant une lettre devant la fenêtre ouverte, 1664
Vient alors la dernière grande partie de l’exposition. Un arrêt devant une toile de Rubens s’impose. Le visage d’un homme d’un certain âge, plié par les rides et le poids du passé. On voit dans son œil inquiet la certitude de la flétrissure. C’est pénétrant et la toile souligne si bien le pas franchi depuis la renaissance: l’approche vers une représentation du réel et l’entrée d’un sujet moins noble, plus commun, qui annoncent les recherches postérieures du XIXème siècle.
En face, très justement, Goya s’étend en trois toiles, dont deux portraits en pied de paysans espagnols locaux, en anti-héros d’une peinture nouvelle. C’est dans la continuité et c’est l’une des pièces maîtresses de cette exposition: une grande toile de Manet qui représente l’amante de Charles Baudelaire, Jeanne Duval. La jeune femme est allongée sur une banquette, sa robe en crinoline qui déborde littéralement. Quand Manet l’a représentée, elle était infirme – ce que suggère sa jambe tendue sur la toile. Ainsi, le peintre s’est saisit d’une situation où son modèle n’est pas sous son meilleur jour – ou plutôt se trouve sous un jour blessé. Elle est rendue fragile, vulnérable, vivante. A cela s’ajoute l’étrangeté de sa jambe immobilisée, noyée dans la dentelle, qui donne un côté immobile à la vie, interroge sur l’inquiétante étrangeté quand l’instrument de l’animé se voit soudain statique.
Edouard Manet, La Dame à l'éventail ou La Maîtresse de Baudelaire, 1862 (détail)
Edouard Manet, La Dame à l’éventail ou La Maîtresse de Baudelaire, 1862 (détail)
C’est aussi naturellement que l’exposition donne un espace à quelques grands représentants de l’impressionnisme. Deux peintres hongrois font sourire avec bienveillance à côté des maîtres français. Deux toiles de Cézanne – dont une magnifique aquarelle. Deux de Monet – dont l’une représentant les barques d’Etretat sur la grève, où déjà l’empâtement du peintre des Nymphéas se voit particulièrement.
Paul Cézanne, Paysage provençal, entre 1895 et 1900 (fig. de gauche) et Le Buffet, 1877-1879 (fig. de droite)
Paul Cézanne, Paysage provençal, entre 1895 et 1900 (fig. de gauche) et Le Buffet, 1877-1879 (fig. de droite)
 La dernière salle revient aux peintres de l’Europe de l’Est. On prendra du temps devant un bel alignement où se côtoient notamment un portrait d’un modèle féminin de dos d’Egon Shiele et une toile de Kokoschka. Un portrait de Franz Litz signé du peintre hongrois Mihäly Munkäcsy raconte aussi le prodigieux bouillonnement créatif de la fin du XIXème et du début XXème siècle.
Béni Ferencsy, Jeune homme, 1919 (détail)
Béni Ferencsy, Jeune homme, 1919 (détail)
Il faudra enfin faire face à l’ultime pièce de l’exposition: un nu masculin du sculpteur hongrois Béni Ferenczy. Homme debout, maigre, le crâne rasé, qui rappelle les visages meurtris du XXème siècle. C’est aussi un écho à la Sainte Dorothée qui ouvre l’exposition. On dirait qu’ils ont les mêmes yeux et qui rappellent ceux des toiles d’Amédéo Modigliani: comme une vitre opaque tenue devant le monde et dont nous ne pouvons rien lire, mais qui indique si bien l’irrémédiable énigme de tout être humain.

Jean-Baptiste Gauvin

« Chefs-d’oeuvre de Budapest »
Musée du Luxembourg
19 rue de Vaugirard, 75006 Paris
Jusqu’au 10 juillet 2016

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