Walton Ford, l’animalier historien

Les aquarelles de l’artiste américain côtoient la ménagerie du musée de la Chasse et de la Nature. Amusant mélange où l’animalier d’aujourd’hui renouvelle le genre d’antan – et s’en éloigne…

À l’entrée de la salle, de grands crocs vous cueillent. Ceux d’un serpent géant qui danse de son corps longiforme et gluant, ses yeux qui vous assaillent d’un noir penchant et sa gueule ouverte, béante, pour engouffrer une nuée de volatiles. Au-dessus, une inscription : « Rhyndacus ». Elle vient d’une légende contée par l’historien antique Claude Elien d’un serpent doué de pouvoirs magiques qui parvenait à rendre sa mâchoire attirante pour que ses potentielles proies s’y aventurent par mégarde et envoûtement. Plus loin, c’est un rhinocéros qui glisse sur le pont d’un bateau, la jambe affolée par les flots. Une scène réelle. En 1516, le roi du Portugal envoie un spécimen au pape Léon X. Le bateau coule en cours de traversée.

Comme dans presque chaque tableau de Walton Ford, se cache un fait historique ou une légende. Dans le cas du Rhinocéros, le peintre animalier a même vu un détail que peu de connaisseurs ont remarqué. L’animal en question aurait inspiré celui de Dürer, l’un des plus connus de l’histoire de l’art. Quoi qu’il en soit, l’artiste présenté au musée de la Chasse cet automne aime le passé et les maîtres. Ses réalisations prennent pour appui le style très graphique du célèbre peintre animalier des XVIIIe-XIXe siècles, Jean-Jacques Audubon, considéré comme le premier ornithologue. Une de ses œuvres se réfèrent très explicitement à la statue de Barye : Le lion au serpent ; bien que le serpent prenne ici les traits d’un crocodile et sorte d’un bassin qui ressemble à l’un de ceux qui jalonnent le jardin des Tuileries.
C’est aussi l’une des caractéristiques de Walton Ford. S’il y a une référence très fournie – malheureusement peu explicitée par le musée – il y a aussi un esprit malicieux qui s’y glisse parfois et nous fait rire par des notes comiques. C’est surtout le cas pour la série qu’il a réalisée spécialement pour le musée de la Chasse en prenant pour thème la fameuse légende française de la bête du Gévaudan. Le musée joue le jeu jusqu’au bout et laisse un large espace d’expression au peintre animalier à l’étage, dans la salle du cerf et dans celle du loup notamment. On y voit la bête – un loup gigantesque – se ruer sur un couple dans une position particulière à l’orée d’un bois. On ne manquera pas d’observer que le couple est sur le point de copuler et la bête a un sexe rouge, dressé, immense comme une arme pointée sur la jeune femme. Que veut suggérer le peintre ? Rappelle-t-il le lien métaphorique entre le loup et l’appareil masculin ? La « bête » ? En tout cas, son oeuvre donne un côté bien étrange et cocasse à cette légende souvent – sinon tout le temps – dépoussiérée pour seulement faire frémir les chaumières.
Toutes les toiles de Ford n’adoptent cependant pas ce côté cartoon et quelques-unes révèlent même avec une certaine puissance la détresse que devaient subir des animaux tombés dans de mauvaises mains humaines. Tel est le destin de Suzie, cette femme gorille arrivée aux Etats-Unis en 1929 par le premier vol du Zeppelin pour être conduite au Zoo de Cincinnati après le massacre de sa famille au Congo… Walton Ford donne ici la dimension du drame. L’animal est assis sur une banquette luxueuse, une coupe de fruit à côté de lui, dans le confortable dirigeable et pourtant cette expression… ce regard vide, cette moue qui fait penser aux plus graves chagrins…
Walton Ford, The Graf Zeppelin, 2014
Walton Ford, The Graf Zeppelin, 2014
Il faut le dire, Walton Ford excelle dans la représentation des expressions faciales. Ses animaux ont des visages prenants, inspirants le souvenir primaire qu’on se fait des bêtes. Il faut ajouter le bonheur d’entreprendre la visite sous l’œil des spécimens empaillés qui peuplent le musée et notamment l’espace réservé à Walton Ford, deux beaux lions, un crocodile au plafond et quatre babouins qui jouent aux poker tout en fumant un cigare. C’est le décor dans le décor. Quand le graphiste Walton Ford rencontre les mises en scène cocasses du musée de la Chasse. On pourrait y voir une mise en abîme de tout le folkore qui entoure aujourd’hui la collection d’animaux et la mode de la taxidermie. Mais il y a aussi la réflexion et l’indication sur où nous en sommes dans la représentation de l’animal et de son rapport avec l’homme.
Car Walton Ford n’est pas un peintre animalier comme le veut la tradition. S’il s’en réfère, c’est peut-être justement parce qu’il en est affranchi. Il ne veut pas représenter l’animal ou la nature. Il veut représenter la manifestation de l’animal dans l’histoire humaine – et l’inverse. Il agit donc bien davantage comme un historien – ou un « archiviste-graphiste » si le mot est permis – que comme un artiste animalier. Par l’évocation, par le retour à la surface d’événements enfouis, il participe à la mémoire collective, il inscrit une ligne supplémentaire au récit de ce vécu commun entre l’animal et l’homme. Il interroge sur la bestialité, l’animalité, ces étranges « panthères à peaux d’hommes » comme l’écrit Rimbaud, notre sentiment d’étrangeté devant l’autre soi, l’animal.
Mais l’oeuvre manque de peaux, d’os, de plumes. Même si les bêtes du musée tentent de combler ce déficit, les toiles de Walton Ford restent très en dehors du souffle particulier d’un buffle ou du rugissement d’un tigre. Car il y aussi la vision fantasmée de l’animal et chez Walton Ford – qui reprend le graphisme d’un Audubon – un singe ou un lion apparaît comme une représentation de singe ou de lion, avec la retranscription approximative d’un explorateur qui tente de faire découvrir ce qu’il a vu à l’autre bout du monde sans l’aide de la photographie. D’ainsi, un visage uniforme se dégage et s’est davantage l’animal que nous avons vu dans les encyclopédies illustrés que celui du zoo ou du dernier voyage qui nous est présenté. Si le pari est de rendre une face commune nécessaire à l’élaboration d’une conscience collective autour de l’animalité, c’est plutôt réussi. Si c’est d’apporter l’émotion d’une beauté animale, moins.

Viseur nocturne

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Pour l’esthétique, pour la brutalité d’une rencontre avec la bête fugitive débusquée à la sortie d’un buisson, on préférera l’autre exposition que propose le musée cet automne et qui loin d’être opposable, est bien plutôt complémentaire. Les photographies d’un ancien chasseur américain reconverti en protecteur de la nature. George Shiras (1859-1942) a remplacé le fusil par le flash, pour le meilleur de nos yeux. Pendant des années, il est allé traquer les cervidés et autres bestiaux des forêts d’Amérique du Nord, souvent la nuit, pour immortaliser des instants rares. Disons-le d’emblée, nous n’avons jamais vu l’animal sous ce jour – ou plutôt sous cette nuit. Est-ce parce que le photographe est un ancien chasseur ? Est-ce parce que l’animal est pris à l’affût, dans l’heure vagabonde du soir ? Le résultat est en tout cas cette panoplie merveilleuse à voir au musée. Une oeuvre méconnue. Injustement.
Jean-Baptiste Gauvin

Walton Ford
L’intérieur de la nuit
Du 15 septembre 2015 au 14 février
Paris, musée de la Chasse et de la Nature

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