L’amour porcelaine de J.-H. Fragonard

Le musée du Luxembourg parcourt la veine sentimentale du peintre des Lumières (1732-1806). Du Libertinage au Romantisme, passage dans une multitude de tons et de motifs avec, en toile de fond, la permanente fragilité des amours et la froissure qu’elles causent à l’âme.

Le premier tableau de l’exposition est un jeu d’enfants. Des petites marquises et des petits barons sont assis à l’orée d’une forêt et forment comme un cercle. Au milieu, debout, un garçon tient une cuillère en bois et semble avancer vers deux filles. Ils jouent à la « Palette », un jeu libertin du XVIIIe siècle, aujourd’hui disparu. Ils portent des capes, des robes et des pantalons de couleurs dans une nature sombre et inquiétante. Au loin, des plus petits encore regardent, comme s’ils surprenaient quelque chose d’interdit ; confus, troublés. L’amour est ici en suspens, entre chaque prétendants, entre chaque enfant qui glisse doucement vers l’âge adulte, entre ceux qui regardent et ceux qui jouent, ceux qui réfléchissent et ceux qui agissent…

Plus loin, presque juste à côté, une toile intitulée Colin-Maillard. C’est le jeu qu’on connaît. Une jeune femme a le ruban sur les yeux. Un jeune homme lui chatouille la joue avec un brin d’herbe ou de paille. Il y a la métaphore : l’aveuglement de l’amour. Il y a les sourires – presque irréels et figés – d’une étrange joie rouge. Il y a les mains qui dansent et font comme si elles étaient en train de jouer du piano dans le vide.

Jean-Honoré Fragonard, Le Colin-Maillard, vers 1754-1756 (détail)
Jean-Honoré Fragonard, Le Colin-Maillard, vers 1754-1756 (détail)

C’est Fragonard qui parle de l’amour et réside déjà dans ces deux toiles toute la complexité du thème que le peintre ne cessera de parcourir jusqu’à sa mort. La légende dit qu’il lançait, comme ça, parfois, à la cantonade : « Je peindrais avec mon cul ! ». Il a en tout cas laissé une myriade de toiles où les idylles s’épanouissent, se confrontent, s’entrechoquent, s’abîment et se meurent.

Les débuts avec Boucher

L’exposition prend le parti chronologique. Ce n’est pas une mauvaise idée, puisque le peintre semble avoir été très perméable aux influences de son époque et au changement de ton autour des questions sentimentales et sexuelles. Il n’en demeure pas moins que Fragonard a résolument construit une façon très personnelle de voir l’amour à l’œuvre et que l’exposition nous le montre parfaitement.

François Boucher (1703-1770) donc, qui initie le jeune Jean-Honoré aux joies de la représentation amoureuse. Ce sont d’abord des idylles champêtres avant d’être très vite des fables mythologiques destinées aux nobles de la Régence, et même à Louis XV pour son château de Marly. Fragonard s’élance. Ce sont Jupiter et Calisto, la chair blanche, les joues rouges, assis et enlacés, les mains jointent, dans un dialogue discret. Ce sont Céphale et Procris ; Céphale lui tirant la flèche de toutes ses forces, Procris en train de mourir, le petit chien derrière eux… Déjà, l’amour qui aveugle… La flèche de cupidon qui se retourne contre les amants…

Par les truchements mythologiques, Fragonard accède au savoir-faire d’une mise en scène de l’amour qui continuera dans la suite de son travail et qui le fera sans cesse balancer entre la réalité – souvent prosaïque, parfois navrante et triste – à la légende – qu’elle soit personnelle ou le fait d’une société.

La Culbute et l’Orgie

A cette époque, le libertinage s’étend et s’émancipe. Les peintres sont sollicités. Certaines maisons closes cherchent à décorer les murs. Des nobles veulent s’enivrer de scènes érotiques. Fragonard trace les jeux des corps qui se courent dessus, s’attrapent, se rentrent dedans. Les Suites de l’Orgie montrent clairement une scène échangiste quand La Culbute ou L’Etable se focalisent sur les étreintes d’un couple. Plus loin, des dessins font penser à des instants pris dans des maisons closes. Non sans humour. En témoigne Les Pétards où des courtisanes affolées se lèvent d’un lit, une explosion soudaine…

Mais Fragonard ne cherche pas le grivois ni le grotesque. Même dans ces scènes libertines, il y a le tumulte de la passion et la vague du désir. Viennent ainsi des toiles où ce ne sont pas les étreintes charnelles en elles-mêmes qui intéressent le peintre, mais bien plutôt l’instant où tout peut/va basculer. Nus, sur un lit, s’embrassant. Lui, assis. Elle, allongée. Les draps qui tombent, chancelants, comme de la houle sous leurs corps dévoilés : L’Instant désiré. Plus loin, son visage englouti dans ses bras, sa bouche à elle qui semble le dévorer avec une farouche gourmandise comme si sa joue à lui était une part de gâteau et leurs cheveux qui s’échappent, tombent, dansent… : Le Baiser.

Ce sont les instants d’avant, les instants où les amants hésitent entre la tendresse et la cruauté, entre la conscience et l’abandon, entre le regard et l’oubli. A la vue de ces scènes, il y a comme quelque chose d’irréel. Les corps qui ressemblent à ceux des anges – très juvéniles et aux visages arrondis. La volupté qui s’en dégage : le rouge qui sort des joues, les touches bleutées qui rappellent les veines sous la peau…Le sang rouge et bleu. L’odeur et la sueur des amoureux… Il y a pourtant toute la réalité que le visiteur peut connaître de tels échanges et qui le toucheront d’emblée, comme si Fragonard, débarrassé des grands mythes ou des nécessités sociales, faisait don ici de son absolu talent d’observateur et d’amant.

Jeux, eaux et forêts sombres

Une certaine légèreté dans une certaine gravité. Si les personnages qui s’agitent dans les toiles de Fragonard ressemblent à des poupées de porcelaine, il y a le risque de la brisure et des corps en morceaux.

C’est ce que nous rappellent une série de toiles qui s’inspirent profondément des fêtes galantes d’Antoine Watteau (1684-1721). Fragonard poursuit, insiste, va à certains extrêmes du champ ouvert et inventé par Watteau. Les jeux continuent près de la forêt sombre. L’insouciance des amants dans un décor inquiétant. Une toile évoque plus particulièrement la résonnance avec l’œuvre de Watteau. Intitulée L’Île d’Amour, elle reprend le décor et plus ou moins le motif du célèbre Pèlerinage à l’île de Cythère. Chez Fragonard, les personnages sont presque effacés à la préférence du décor, un fleuve agité et une forêt effrayante.

Glissement mélancolique

La forêt sombre et, plus loin, la fin de la gaîté pour le début d’un amour qui n’est pas toujours léger et rose comme peuvent le laisser penser les gentilles scènes pastorales ou les étreintes passionnelles. Fragonard montre aussi les tourments et l’ambiguïté des sentiments. L’un de ses chefs d’œuvre, Le Verrou, est justement présenté à la fin du parcours. Un jeune homme tend le bras pour fermer le verrou d’une chambre quand son autre bras sert une jeune femme en robe jaune. Le lit est juste derrière eux… La jeune femme semble néanmoins contrariée, comme si elle hésitait, voire comme si elle se refusait. Sa main se lève pour aller vers le verrou. Veut-t-elle l’ouvrir et lui empêche-t-elle de sortir ? De là de multiples interprétations et notamment celle d’une scène de viol. Fragonard rappelle en tout cas brutalement que la passion possède un caractère sauvage et que l’homme brusqué par son désir prend d’un coup la peau d’une bête. Ce qui est frappant aussi, c’est le temps arrêté autour du verrou alors que les deux amants sont en plein mouvement. Le jeune homme n’a même pas posé la main sur le verrou. Il ne l’a pas atteint. Est-ce pour dire le chemin d’un amour qui n’a jamais moins de mystère et dont on ne pourra atteindre la clef, le verrou ?

C’est en tout cas une tonalité plus sombre et qui nourrit définitivement la suite de l’œuvre. Nous est par exemple présenté la très belle série du Roland Furieux. Si Fragonard montre Alcine et Roger s’avouer leur mutuelle passion et s’étreindre dans leur chambre, il n’oublie pas de peindre le triste sort d’Olympe, abandonnée par son amant. Elle est là, pensive, le visage livrée au vent, comme des pleurs ou de la pluie autour d’elle. C’est le début du romantisme, c’est déjà l’âme pleine de noirceur qui sera tant explorée au XIXe siècle…

D’où la très forte cohérence qui se dégage de cette exposition. On commence par l’amour comme un jeu d’enfants et on termine par l’amour comme une tragédie où l’union des amants se fait devant le juge céleste – voir Le Serment d’amour. Un libertinage peu libre. Un mariage peu uni. Un amour jamais accompli. Et Fragonard qui sait si bien le dire.

Jean-Honoré Fragonard, Le Serment d'amour, vers 1780 (détail)
Jean-Honoré Fragonard, Le Serment d’amour, vers 1780 (détail)

Jean-Baptiste Gauvin

« Fragonard amoureux
galant et libertin»
Au Musée du Luxembourg
16 septembre 2015 – 24 janvier 2016

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