Ai Weiwei met le doigt sur Londres

Ai Weiwei aime prendre en photo son majeur levé en direction des symboles des plus grandes institutions. Mais aucune photo de la célèbre série Fuck Off n’est présente au sein de l’exposition. Pour cause, la quarantaine d’œuvres réunies pour son exposition à la Royal Academy of Arts de Londres, se présente comme un gigantesque doigt levé en direction du gouvernement chinois, dénonçant son oppressante surveillance, ses destructions patrimoniales, ses désastres écologiques, défendant la liberté d’expression et les droits de l’Homme en Chine.

Nature morte

Ai Weiwei a le sens du beau, de l’esthétique et cela se ressent à travers la quarantaine d’œuvres exposées à la Royal Academy. Son goût pour le minimalisme et le ready-made est entièrement mis au service d’un discours fort qu’il tend à prononcer au monde entier. Ai Weiwei employait autrefois son savoir-faire pour le régime de son pays, dont le point d’orgue demeure son stade, son « nid d’oiseau » pour les Jeux olympiques de Pékin de 2008. Mais cette même année marque une rupture définitive avec le gouvernement chinois, dont il dénonça le silence coupable après le tremblement de terre de Sichuan, où 5000 enfants périrent dans des écoles loin d’être aux normes de sécurité. Dénoncer ce mutisme lui valut d’être mis sous silence. 83 jours, dans un lieu tenu secret et privé de fenêtre, constamment surveillé par deux gardes. Ce n’est qu’en juillet dernier que l’artiste publia une photo de lui, passeport en main, libre de quitter sa résidence surveillée de Pékin.

À Londres, le ton semble donné avant même de pénétrer dans les salles d’exposition. En témoigne sa monumentale installation, Tree, qui occupe toute la cour de la Royal Academy et pointe du doigt une nature toujours plus dévastée par l’industrialisation du pays. Le visiteur pressé verra une simple forêt reconstituée. Les plus attentifs se rendront compte que chaque arbre est recomposé à partir de troncs et souches collectés dans les campagnes chinoises. Une nature, morte, qui cherche à revivre ici sous la forme d’une forêt, mais qui reste un fantôme.

De Straight à S.A.C.R.E.D

L’artiste cite régulièrement Duchamp, qui influença profondément sa carrière artistique, tout en apportant une narration à ses matériaux réutilisés contrairement à l’auteur de Fontaine. Sa série Furnitures détourne produits et mobiliers de la dynastie Qing, qui deviennent selon les mots de l’artiste « des objets inutiles », mais non plus dénués d’une valeur esthétique. Ainsi, les 27 tabourets simplistes de la dynastie Qing, constitués chacun d’une simple assise encastrée dans quatre pieds de bois, défient ici les lois de la gravité et semblent former une sphère prête à déambuler dans l’espace.

Mais c’est quand l’artiste prononce un discours plus profond que son ready-made fait mouche. Straight arrive dès la troisième salle de l’exposition, le plus grand espace du parcours. Des tonnes de barres en acier, récupérées sur les lieux du drame de Sichuan et redressées par le studio de l’artiste, forment une longue ondulation qui ne peut qu’évoquer le mouvement des plaques tectoniques qui causa cette catastrophe matérielle et humaine. Sur chaque mur, la liste des victimes : un simple rapport, une liste déshumanisée qui ne fait que relever le nom, l’âge et la provenance de ces vies perdues qui ne sont plus que des données  placardées dans un tableau que le gouvernement chinois se serait bien passé de publier. Impossible dans cet espace de détourner le regard de cette catastrophe : des barres d’aciers au sol, les listes de victimes sur les murs, photos des lieux du drames et vidéos, Straight est une œuvre forte, explicite, peut-être la plus puissante de cette exposition.

L’engagement de Ai face à ce drame lui valut une dure incarcération, que l’artiste relate dans S.A.C.R.E.D, œuvre monumentale composée de six caissons d’acier qui investissent tout l’espace de la dixième salle. Accompagné 24 heures sur 24 par deux gardes, privé de toute communication et cloîtré dans un espace entièrement recouvert de ruban adhésif, l’artiste retint tous les détails de sa cellule pour les recréer dans six caissons sans fenêtre, qui, à l’image de son lieu de détention, n’ont pour ouverture qu’un simple ventilateur. Néanmoins, quelques petites ouvertures invitent le spectateur à regarder tel un observateur passif, les conditions d’incarcération de l’artiste. Les angles de vues multiples sont choisis pour ne pas dévoiler immédiatement la scène au visiteur : par exemple, la chambre vide, avec en arrière-plan deux gardes dans la salle de bain, tout deux ayant le regard dirigés dans la même direction, tout se doutant qu’ils fixent l’artiste qui se dévoile à travers un autre angle de vue… assis sur le trône, dans une situation humiliante.

Dans un autre caisson, les hommes en uniforme se trouvent debout dans la pièce, l’ouverture ne nous permet pas cependant de comprendre l’intégralité du déroulement de la scène. Il faudra grimper sur un caisson d’acier pour observer l’espace à travers une ouverture dans le plafond, et voir l’artiste assis sur une chaise, face aux gardes, en pleine séance d’interrogatoire. S’il est facile de prendre en photo tous ses intérieurs, si l’artiste encourage à partager nos clichés de l’exposition sur les réseaux sociaux, nous ne montreront rien de ces intérieurs. Le contenu de ces cellules-dioramas se doit d’être vu à travers ces petites ouvertures, où le visiteur est voyeur, et cherche à comprendre chaque scène à travers les grilles d’un ventilateur où l’ouverture sur un plafond, épris de curiosité malsaine. Le papier peint de la salle détourne notre regard quelques instants. D’un kitsch profondément assumé, ornés de motifs dorés, on devine l’oiseau gazouilleur, qu’utilise constamment l’artiste pour communiquer. Mais cet oiseau en permanence, se voit entouré de nombreuses caméras constamment braquées sur lui, évoquant la surveillance permanente que subit l’artiste, quand ce ne sont pas des puces espionnes retrouvées dans son studio de Pékin…

Vase néolithique, since 1886

Ai Weiwei cesse parfois de mordre le gouvernement pour s’intéresser aux questions du marché de l’art et de l’authenticité des pièces qui abondent dans ce commerce fructueux. Collectionnant des vases allant de la poterie néolithique à la céramique Qing, il ne cesse de pointer du doigt l’explosion de la contrefaçon, tout en s’intéressant à ces pratiques frauduleuses qui nécessitent un savoir-faire parfois proche de celui requis pour créer ses pièces originales. Dans cette question du flou entre authenticité et contrefaçon, l’artiste, toujours imprégné de l’œuvre de Duchamp, intervient sur ces poteries anciennes, apposant couleurs ou même le logo Coca-Cola sur ses vases : l’œuvre plongée dans la peinture a-t-elle alors plus de valeur en tant qu’œuvre contemporaine ou dans sa version originale ? À travers ses vases, c’est en réalité sur l’identité de la Chine que l’artiste s’interroge, où les changements provoqués par le développement extrêmement rapide du pays, crée une tension entre l’ancien et le nouveau. Le vase chez Ai Weiwei, devient un puissant outil appuyant son discours qu’il prolonge dans son triptyque photographique, Dropping a Han Dynasty Urn où le dissident chinois, le regard figé et impassible, laisse à l’image du gouvernement, le patrimoine disparaître.

Ai Weiwei, Dropping a Han Dynasty Urn, 1995
Ai Weiwei, Dropping a Han Dynasty Urn, 1995

Toute la force de l’œuvre d’Ai Weiwei semble insufflée dans chaque œuvre, qui exprime de la manière la plus explicite possible le discours politique de l’artiste sans que l’on puisse se laisser prendre au piège de la surinterprétation. Une narration simple qui n’est jamais simpliste, des œuvres travaillées esthétiquement mais jamais dénuées de narration. L’exposition se clôt avec un colossal lustre fait de cristal et de roues de bicyclettes : Bicycles Chandelier, incarne la volonté de l’artiste de travailler la lumière comme objet. Si le but est louable, cette œuvre paradoxalement, est le point noir de cette exposition. Aussi clinquante que vide de sens, elle semble avoir été exposée dans le seul but de clore l’exposition tel un feu d’artifice visuel, loin des œuvres exposées précédemment qui ne jouent pas dans la surenchère mais livrent toute un véritable message.

Ai Weiwei s’offre une exposition royale à Londres. Sans surprise, la quarantaine d’œuvres exposées sont les armes du discours d’un artiste qui ne cesse de défendre la liberté d’expression et les droits de l’Homme en Chine, tout en s’interrogeant sur l’identité d’un pays qui embrasse la modernisation au détriment de son histoire et de son patrimoine.

Ai Weiwei
Royal Academy of Arts – Londres
Du 19 septembre au 13 décembre 2015

Nicolas

tweet@

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