Avec les bêtes blessées – Diana Michener à la MEP

Le regard triste d’un lion, le visage meurtri d’un macaque, l’angoisse d’un éléphant… À travers une série de portraits pris sur le vif et avec empathie, la photographe donne à voir l’animal sous un jour intime et parlant. Une rencontre avec des êtres vivants qu’on enferme.

Alors qu’elle est à New Delhi au cours de l’hiver 2006, Diana Michener veut fuir le bruit de la ville, le chaos urbain si propre à l’Inde. Elle cherche un lieu tranquille et va à côté de chez elle, au zoo.

« Tout était très calme et c’était étrange de marcher seule dans la poussière, à me demander ce que je faisais là ». « Les animaux me regardaient et je me suis mise à les regarder ».

La photographe sort son appareil et fait plusieurs clichés. Quand elle rentre à Paris, intriguée par cette expérience, elle décide de continuer son travail à la ménagerie du Jardin des Plantes. Peu à peu, elle capte des images d’animaux qui respirent derrière des vitres ou des barreaux. Elle saisit leurs portraits en tentant, comme elle le dit, « de leur faire honneur ».

Grillage

À la Maison européenne de la photographie, ce travail se déploie sur une toute une partie du dernier étage. Les portraits sont imprimés sur du papier d’Arches, ce qui confère une sorte de matière supplémentaire à l’œuvre photographique. En noir-et-blanc, pris avec une façon de fugacité mêlée à un temps méditatif profond, les portraits donnent à voir des animaux avec des visages nouveaux, peut-être jamais vus. Ce sont les visages des « captifs » de nos zoos ; ces bêtes qui tournent en rond derrière une cage. Diana Michener souligne le grillage de la fauverie, insiste sur le territoire factice qui fait que le singe marche sur une corde tressée non par la végétation d’une jungle, mais par celle des mains des hommes.

« À les observer, j’ai éprouvé de la compassion pour ces êtres dont la patience est sans cesse éprouvée par la routine de la vie en captivité », confie-t-elle.

Diana Michener, Anima Animals
Diana Michener, Anima Animals

« Autoportraits »

De cette compassion, un rapport intime semble s’être constitué entre la photographe et ses modèles. C’est en tout cas l’impression que donnent ces portraits où des regards vous foudroient d’une vibrante sensation de vérité. En témoigne par exemple ce singe qui vous fait face de tout son visage, comme s’il vous murmurait quelque chose de son seul regard, comme si, avec cette photographie, s’instaurait l’ébauche d’une parole entre lui et nous.

Rendre l’animal parlant, mais aussi lui donner la parole. Car au-delà de la beauté en soi des portraits, il y a dans ce travail une profondeur mystique, le sentiment que l’image n’est qu’un appel pour une introspection plus large.

Diana Michener, Anima Animals
Diana Michener, Anima Animals

La photographe dit que ces images sont comme des « autoportraits ». C’est donc elle-même qu’elle cherche à travers cette démarche, elle-même qu’elle veut capter par une analogie émotionnelle. Ce lion triste c’est elle-même. Ce singe, ce crocodile…

Mais ce n’est pas seulement elle-même. En choisissant l’animal comme écran de son visage, en confrontant ses yeux à ceux des animaux, Diana Michener nous offre l’image d’un rapport entre un inconnu et nous. L’inconnu, ce sont ces animaux captifs dont personne ne sait à leur place si être derrière des barreaux avec l’assurance d’être nourri leur convient, leur plaît ou si cela les empêchent de vivre tels qu’ils sont, si cela les réduit dans leur puissance, si cela les blessent.

Douloureux

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Alors, peu à peu, en regardant ce travail, vient l’idée que la captivité est résolument inverse au corps et à l’esprit de l’animal. La photographe estime, après les avoir observé en silence pendant près de six ans, que ces animaux ont « subi des chocs traumatiques ». « Une personne ou un animal qui est détenu contre sa volonté ne peut en sortir indemne […] Une fois j’ai regardé un ours qui a mis dix minutes à faire le tour de sa cage, mais il suivait toujours obstinément le même chemin fatigué. Je l’ai observé pendant une heure, c’était douloureux à voir ». Douloureux à voir, comme ces portraits que la photographe a tirés d’eux. Car ces formes magnifiques, ces forces de la nature qui semblent avoir été conçues pour courir, croquer, creuser… se trouvent limités dans un espace artificiel, rendus impuissants et tristes. Sur les photographies de Diana Michener, c’est ce qu’ils semblent nous dire.

Jean-Baptiste Gauvin


Toutes les citations sont tirées de Animal, Animals, a conversation with Diana Michener, Maison Européenne de la Photographie, Paris 2016. Traduit de l’anglais par Olivier Brossard.


« Anima Animals »
Maison Européenne de la Photographie
Jusqu’au 29 janvier 2017

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