Un temple pour les peintres – Maurice Denis et Eugène Delacroix, de l’atelier au musée

Quand Maurice Denis sauve l’atelier d’Eugène Delacroix avec ses amis artistes (Cézanne, Bernard, Vuillard), il ouvre un autel pour les amoureux du peintre. L’œuvre de ses enfants spirituels qui se veulent à son image : indépendants.

Sans doute chaque artiste cherche des modèles pour se former et forger son regard. Il y a le maître et l’élève bien connus des Beaux-arts. En son temps, Jean-Dominique Ingres en était un fameux, célèbre pour ses scrupuleuses leçons de dessin. Eugène Delacroix, lui, n’a pas eu cette expérience. S’il était acclamé déjà par les aspirants peintres de son vivant, il n’a pas eu l’occasion de devenir professeur. Il a, en quelque sorte, laissé cela à la postérité.

Parce qu’en dépit des titres officiels, des postes identifiés et attribués sous les honneurs, Eugène Delacroix aura – et a toujours du reste – son lot d’élèves.

Ce que nous découvrons dans son appartement-atelier à Paris en ce moment est que ces élèves sont semblables au maître qu’ils ont élus : libres, critiques et exigeants. Tous réunis autour de Maurice Denis, ils ont choisi de sauver ce lieu d’un péril annoncé et l’ont ouvert en tant que musée en 1932. Cézanne, Bernard, Signac, Vuillard ou encore Matisse. Tous ont voulu préserver l’héritage du peintre de la Liberté en conservant ce lieu magique à l’écart des grands bruits de la capitale. Tous ont en commun d’être nés après la mort du peintre.

« Une fête pour l’œil »

A sa mort, Eugène Delacroix est connu pour sa peinture exposée au Louvre. Il est déjà une référence. Mais on ne connaît pas très bien encore ses dessins sans parler de son talent d’écrivain et de théoricien de l’art. Ce dernier sera dévoilé en 1893 quand est publié son Journal. Maurice Denis en est ébahi. Edouard Vuillard s’en réfère. Emile Bernard dit à sa mère que les pages du Journal lui « brûle les yeux ». Ils prennent une formule du peintre pour leur devise : la peinture doit être « une fête pour l’œil ». Et il lui faut un refuge.

Ce refuge existe. Il est là même où leur père a élu domicile quand il mettait toute sa hargne à dresser des fauves dans des grandes scènes historiques ou qu’il employait son œil aiguë pour peindre un casque circassien et en souligner tout le sublime de sa vanité.

L’appartement-atelier d’Eugène Delacroix offre sous tous les points de vue la condition du refuge. Pour s’y rendre, il faut quitter les grandes avenues et rejoindre le calme et le luxe de la place de Furstenberg, là où l’artiste y trouvait lui-même un charme exquis. Il faut ensuite fouler le sol craquelé qui fait penser à la peau d’un crocodile couverte d’écailles écornées, puis passer l’entrée, monter l’immense escalier qui vous cueille immédiatement et vous êtes chez le peintre qui semble n’avoir jamais quitté les lieux.

Fidèle à son idéal

« Tout l’enjeu » explique la directrice du musée Dominique de Font-Réaulx, « est de rester fidèle à l’esprit d’origine de cet atelier, c’est-à-dire qu’il soit un lieu d’enseignement artistique ». Avec cette difficulté de préserver l’aspect confidentiel, intime, tout en ouvrant ce sanctuaire à tous les publics. L’exposition réalisée en ce moment sur la naissance du musée est une magnifique occasion de (re)venir. Plus que jamais nous pouvons observer à quel point l’atelier d’Eugène Delacroix est une source susceptible de nourrir les artistes – et tout visiteur aussi.

Jardin du Musée Eugène-Delacroix © musée du Louvre / Antoine Mongodin

Maurice Denis aimait tellement l’atelier de Delacroix que l’idée d’en faire un musée a été un événement majeur dans sa vie. Il en parlait dans ses carnets de travail comme le relève la directrice du musée qui est allé chercher dans les archives du musée qui lui est dédiée à Saint Germain en Laye. Le peintre Nabis a croqué l’atelier vu du jardin (c.f. photo de couverture) et ce petit dessin trouve formidablement sa place à côté d’une photographie de Paul Cézanne dans son atelier, à Aix en Provence, où il confiait au photographe – le peintre Emile Bernard – l’influence qu’Eugène Delacroix avait sur son travail.

Pourquoi Delacroix est-il un père pour tous ces peintres ? « C’est une question difficile », répond Dominique de Fonlt-Réaulx, « je crois qu’ils admiraient le fait que Delacroix soit resté fidèle à lui-même, soit resté fidèle à l’idéal qu’il avait en lui. Il n’a pas transigé. En ce sens, il est très moderne. Et puis, il est aussi un artiste qui, en plus de faire des œuvres très sensibles, a de la retenue. Il intrigue et il fascine ». La directrice confie qu’il y a une forme de fétichisme autour de sa figure. Peintres en herbe, Monet et Bazile avait loué un atelier juste à côté, sans doute avec l’envie de se nourrir de l’âme du lieu qui génère volonté de faire et beaux rêves.

L’Apothéose de Delacroix

Il y a d’ailleurs bien ce ressenti lorsque nous foulons l’atelier même du peintre. Dans cette grande pièce, à la faible lueur, s’échappent d’invisibles ondes qui vous attrapent et vous font penser qu’il y a la volupté d’un regard d’artiste qui trône et encourage ceux qui veulent être de ses enfants. Peu de toiles jalonnent les murs. Mais il y a tout ce qui est nécessaire pour percevoir un grand peintre et tout ce qu’il a généré d’images du monde à sa suite.

Le très beau parti pris de cette exposition temporaire est de présenter des toiles qui ont été nourries du nectar Delacroix. Henri Matisse peint une Odalisque à la culotte rouge qui nous fait immédiatement penser aux Femmes d’Alger. Paul Cézanne réalise une petite toile où des peintres acclament des puissances célestes et il l’a intitulé : L’Apothéose de Delacroix. Maurice Denis a dessiné un tigre et un lion dans un carnet et il a noté juste au-dessus un nom : « Delacroix ». Paul Signac a, quant à lui, griffonné ce que pourrait être la théorie de couleurs circulaires dont parle Delacroix dans son Journal et tout cela forme une sorte d’élégant tourbillon de crayon rouge, jaune, vert, bleu…

Il n’est pas question d’un hommage en grande pompe. Mais bien plutôt d’une myriade de murmures qui disent un mot à Delacroix : merci.

Au fond de son atelier un mur le dit lui-même. A gauche, vous trouverez un bouquet de fleurs. Il est signé  Delacroix. De l’autre côté, une toile de Maurice Denis qui rend hommage à Paul Cézanne.

Cézanne qui avait dans son atelier à Aix-en-Provence, selon Maurice Denis qui était venu lui rendre visite en 1906, le bouquet de fleurs de Delacroix.

Il n’y a peut-être pas de meilleure image : la tige d’un grand peintre a fait éclore une corolle de libres héritiers.

Jean-Baptiste Gauvin


« Maurice Denis et Eugène Delacroix, de l’atelier au musée»
Musée Eugène Delacroix
Jusqu’au 28 août 2017

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