Revenir à soi – Peter Campus au Jeu de Paume

Pionner de l’art vidéo dans les années 1970, l’artiste américain joue avec notre reflet dans les murs du musée parisien. Une opération de déconstruction de l’image qui ramène à la conscience de notre espace immédiat, au réel.

C’est une pupille qui vous fixe en entrant. Un rond dans lequel – stupeur ! – vous découvrez votre visage. La caméra est en train de vous filmer et l’écran d’une télévision des années 70 diffuse votre image. Vous êtes surpris, puis vous vous rendez compte que le reste de l’écran est occupé par une autre image. C’est ce qui se tient devant vous dans la suite du parcours : un visiteur, plus loin, en train de lire un texte affiché sur un mur. Le visiteur sort, vous prenez sa place. Vous lisez le texte et vous pensez que quelqu’un est sans doute en train de vous observer sur un écran à travers l’image d’une caméra qui vous filme tout en comparant l’image qu’il a de vous pour de vrai et de se voir lui-même dans ce premier reflet en forme de pupille…

Kiva, 1971, Peter Campus Installation vidéo en circuit fermé, dimensions variables, 1 caméra vidéo de surveillance, 1 moniteur video CRT, 2 miroirs, fils de nylon. Courtesy de l’artiste et de la Cristin Tierney Gallery. Installation à l’Everson Museum of Art, Syracuse, 1974. Photo Christopher Coughlan, courtesy Paula Cooper Gallery © Peter Campus 2017
Kiva, 1971, Peter Campus. Installation vidéo en circuit fermé, dimensions variables, 1 caméra vidéo de surveillance, 1 moniteur video CRT, 2 miroirs, fils de nylon. Courtesy de l’artiste et de la Cristin Tierney Gallery. Installation à l’Everson Museum of Art, Syracuse, 1974. Photo Christopher Coughlan, courtesy Paula Cooper Gallery © Peter Campus 2017

Ce jeu se trouve au cœur des dispositifs inventés par Peter Campus. Dans cette installation qui ouvre l’exposition – Kiva (1971) – le visiteur est d’emblée convié à se regarder en miroir dans un écran et comparer son image à l’expérience du réel et à l’image des autres. Qu’importe qu’il s’agisse du matériel d’antan, de télévisions en noir et blanc et à l’image surannée. Peut-être même que cela renforce le trouble de voir son image capturée par une machine et tendue aux yeux des autres visiteurs, car ici la machine ne passe pas inaperçue.

 Capturé

Juste à côté se tient un carré avec quatre téléviseurs et quatre caméras placées sur des trépieds au ras du sol. Vous entrez dans l’arène. Vous vous savez filmés. Cette-fois, pourtant, vous perdez votre reflet. Vous finissez par l’apercevoir dans le coin d’un écran. Il est mêlé à l’image d’un autre visiteur qui se promène à vos côtés. Etrange méli-mélo de figures immédiates prises dans l’espace restreint de cette installation. Vous sortez de l’arène. Vous savez que votre image a disparu des écrans. Vous vous êtes volatilisé de l’espace et donc, vous êtes sorti du champ.

Optical Sockets 1972-1973 Peter Campus Installation vidéo en circuit fermé, dimensions variables, 4 caméras vidéo de surveillance, 4 moniteurs vidéo CRT, 1 mixer vidéo. Courtesy de l’artiste et de la Cristin Tierney Gallery. Installation à l’Everson Museum of Art, Syracuse, NY, 1974 – Photo Christopher Coughlan, courtesy Paula Cooper Gallery. © Peter Campus 2017
Optical Sockets, 1972-1973, Peter Campus. Installation vidéo en circuit fermé, dimensions variables, 4 caméras vidéo de surveillance, 4 moniteurs vidéo CRT, 1 mixer vidéo. Courtesy de l’artiste et de la Cristin Tierney Gallery. Installation à l’Everson Museum of Art, Syracuse, NY, 1974 – Photo Christopher Coughlan, courtesy Paula Cooper Gallery. © Peter Campus 2017

Un peu plus loin, devant une vitre, vous observez votre reflet – une fois encore capturé par une caméra (Interface (1972))… Cependant une autre image de vous se superpose à ce reflet. C’est une image inversée via une autre caméra située derrière la vitre. Ainsi, vous avez l’impression de voir votre double – ou que votre reflet est doté d’une ombre illuminée… Une mise en abyme photographique qui montre le pouvoir de l’image. A la fois trompeuse ou révélatrice, elle joue du réel pour faire jaillir autre chose : un tableau, une représentation…

Si c’est dans les années 1970 que Peter Campus a inventé ces installations, elles sont peut-être plus actuelles que jamais. À l’heure des seflies, du nombrilisme, de la célébration de la représentation de soi, ces œuvres questionnent notre rapport à l’image et notre rapport à nous-mêmes. Elles invitent à la contemplation de soi avant de nous pousser à la déconstruction – voire à la destruction – de ce contentement premier, de cette pulsion narcissique.

Interface 1972 Peter Campus Dimensions variables, installation vidéo en circuit fermé, 1 caméra vidéo noir et blanc, 1 projecteur de lumière, 1 vidéoprojecteur, 1 vitre. Achat en 1990, Centre Pompidou, Paris. Musée national d’art moderne/Centre de création industrielle. Installation au Kölnischer Kunstverein, Cologne, 1979 – Photo Joschik Kerstin. Videoarchiv Wulf Herzogenrath, Archiv der Akademie der Künste, Berlin © Peter Campus 2017
Interface, 1972, Peter Campus, Dimensions variables, installation vidéo en circuit fermé, 1 caméra vidéo noir et blanc, 1 projecteur de lumière, 1 vidéoprojecteur, 1 vitre. Achat en 1990, Centre Pompidou, Paris. Musée national d’art moderne/Centre de création industrielle. Installation au Kölnischer Kunstverein, Cologne, 1979 – Photo Joschik Kerstin. Videoarchiv Wulf Herzogenrath, Archiv der Akademie der Künste, Berlin © Peter Campus 2017

Spectre

L’installation Anamnesis (1973) nous confronte d’ailleurs directement à cette mécanique. Votre reflet est ajouté d’un double avec un décalage de trois secondes. Vous tentez – comme un enfant – de jouer de votre reflet. Mais bientôt vous avez le tournis. Ce décalage vous empêche de maîtriser votre image. Surtout, elle donne la conscience du temps qui passe quand la retranscription immédiate sur un écran a tendance à l’effacer. Avec ce décalage, vous voyez votre image de l’instant et celle de l’avant. Vous voyez les quelques secondes que vous avez de plus. Puis vous finissez par sortir du champ. Alors vous prenez encore plus conscience de cet effacement. Vous êtes en dehors de l’écran, vous êtes sorti de l’espace contrôlé par la caméra. Ainsi, vous venez de passer. Bientôt d’autres visiteurs prennent votre place. Vous pouvez avoir ce sentiment désagréable de leur céder le miroir de votre salle de bain…Mais surtout : vous êtes désormais un spectre. Vous avez disparu des écrans, mais vous hantez encore les lieux puisque vous êtes encore là, juste à côté, en une ombre incertaine du dispositif artistique.

Anamnesis 1973 Peter Campus Installation vidéo en circuit fermé, 1 caméra vidéo noir et blanc, 1 vidéoprojecteur, 1 mixer vidéo, 1 délai. Fondation Louis Vuitton, Paris. Installation à la Albion Gallery, Londres, en 1973 – Photo Ed Reeve. © Peter Campus 2017
Anamnesis, 1973, Peter Campus. Installation vidéo en circuit fermé, 1 caméra vidéo noir et blanc, 1 vidéoprojecteur, 1 mixer vidéo, 1 délai. Fondation Louis Vuitton, Paris. Installation à la Albion Gallery, Londres, en 1973 – Photo Ed Reeve. © Peter Campus 2017

A l’issue de cet espace – ce qu’on pourrait appeler la première partie de l’exposition – Peter Campus a installé trois vidéos où le visiteur n’est plus acteur, mais spectateur. Sur ces trois vidéos – des portraits en gros plan, dont l’un est celui de l’artiste lui-même – l’image est encore une fois le fruit d’un jeu de superpositions de plans, de trucages, de déconstruction avec la lumière. Le visiteur semble invité par l’artiste à connaître la science de l’image ainsi qu’un chirurgien montrerait à un stagiaire ses bistouris qui lui servent à décortiquer un corps humain.

A cette question – voulez-vous donner des outils pour mieux appréhender la puissance de l’image ? – Peter Campus reste évasif. Il répond « Je ne sais pas ». Puis, après un silence, il vous lance : « Peut-être ».

Image et autre monde(s)

Dans la deuxième partie de l’exposition, au sein d’un espace rectangulaire, sont exposées des photographies de galets que l’artiste a récolté lui-même sur les plages de Long Beach Island. Ainsi présentées, en noir-et-blanc sur un fond noir, prises en macro, ces photographies donnent l’impression d’être dans un planétarium et de contempler diverses vues du cosmos. Non seulement on pense à la voie lactée, mais aussi à des parties du corps humain : ici c’est un cœur, là un crâne. Images trompeuses, mais images magiques, porteuses d’autres images par l’analogie des formes, par le pouvoir de la métaphore. Au sein de cet espace de l’exposition, il apparaît que l’artiste fait l’aveu de sa relation intime avec certaines images façonnées par son désir, ses fantasmes et nous tend un avertissement – sinon nous chuchote ce secret : sous un certain point de vue tel objet nous en évoque un autre et nous pouvons prendre le petit galet d’une plage pour une galaxie…

Murmur 1987 Peter Campus Projection photographique à partir d’une diapositive numérisée. Museum Abteiberg, Mönchengladbach. © Peter Campus 2017
Murmur, 1987, Peter Campus. Projection photographique à partir d’une diapositive numérisée.
Museum Abteiberg, Mönchengladbach. © Peter Campus 2017

C’est aussi que l’image peut nous faire sortir du réel, de l’instant présent et nous conduire dans les coulisses de la réalité, dans un autre monde. C’est ce qui se passe quand nous regardons la télévision, quand nous passons des heures derrière l’écran d’un ordinateur ou d’un téléphone portable. Quand nous allons au cinéma.

« Anti-cinéma »

Ainsi de la dernière salle de l’exposition qui a été conçue pour déconstruire l’expérience cinématographique. De « l’anti cinéma » dit Peter Campus. L’artiste a installé dans un espace carré quatre écrans qui diffusent chacun une vidéo voisine, mais différente. Ainsi le spectateur ne peut pas tout couvrir d’un même regard et il perd forcément quelque chose du film. C’est une sorte de séance de cinéma impossible où nous sommes contraints d’abandonner. Ce renoncement – qui peut déclencher une certaine frustration – est la condition pour revenir à notre espace immédiat : l’espace où nous sommes mêmes, cette pièce carrée au bout de l’exposition du Jeu de Paume.

L’artiste avoue avoir d’abord songé à ajouter du son à ces vidéos. Mais, sans savoir répondre pourquoi, il a préféré les diffuser en silence. Peut-être est-ce parce qu’il fallait laisser justement au visiteur le son du réel, le son de l’espace où il se trouve, pour que cette opération de revenir à lui-même soit rendue possible ?

S’opère alors pour le visiteur un affranchissement de l’écran dans un retour soudain à son espace immédiat.

Et à cette question – voulez-vous conduire le visiteur à prendre conscience de lui-même en détruisant la possibilité de s’évader à travers une image ? – Peter Campus ne reste pas évasif. Il vous dit : « Yes ».

Jean-Baptiste Gauvin

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