Parole aux murs – Brassaï au Centre Pompidou

La série Graffiti du photographe sort du fonds du musée pour quelques mois. Emouvant langage sur des surfaces creusées et surannées.

Le dessin est naïf. Celui d’un enfant ou d’un artiste du dimanche. Mais le trait est épais, dur, presque impossible à tracer. Le trait n’est pas celui d’un crayon, ni d’un feutre ou d’un pinceau. C’est celui d’un instrument qui a réussi à se frayer un chemin dans un mur ; dans du plâtre, du béton ou de la pierre.

BRASSAÏ Le Roi Soleil, de la série Graffiti [Images primitives], 1945-1955 Épreuve gélatino-argentique, 139,8 ×105 cm Collection Centre Pompidou, musée national d’art moderne, Paris © Estate Brassaï - RMN-Grand Palais © Centre Pompidou/Dist. RMN-GP/ Jacques Faujour
BRASSAÏ, Le Roi Soleil, de la série Graffiti [Images primitives], 1945-1955 Épreuve gélatino-argentique, 139,8 ×105 cm Collection Centre Pompidou, musée national d’art moderne, Paris © Estate Brassaï – RMN-Grand Palais© Centre Pompidou/Dist. RMN-GP/ Jacques Faujour

Cette photographie fait face aux visiteurs quand ils entrent dans l’espace d’exposition. C’est un visage gravé avec une sorte de coiffe d’indien d’Amérique ou de couronne de monarque sur la tête et que Brassaï a malicieusement intitulé « Le roi soleil ». Elle donne une bonne indication de cette série Graffiti, dont le Centre Pompidou possède pas moins de 126 originaux sur les quelque 520 qu’il détient du photographe, l’un des fonds les plus importants de son œuvre dans le monde.

Mains malicieuses

C’est en 1933 que les premiers clichés de la série sont publiés. Brassaï les propose à la revue surréaliste Minotaure dans laquelle il effectue un travail aux côtés de Salvador Dali, souhaitant illustrer ainsi de nombreux textes et poèmes. Le photographe se promène alors dans les rues de Paris, particulièrement dans le quartier de Belleville et dans celui des Halles. Il observe ces étranges formes sur les murs : parfois une écorchure, parfois le dessin gravé d’un inconnu. Souvent, c’est parce qu’il y a eût d’abord une forme née de l’usure de la matière – un trou, une fissure, de la peinture qui s’écaille – que vient naturellement l’imagination de l’homme et ses mains malicieuses qui fabriquent un visage, un corps, un animal. Brassaï les attrape avec son boîtier, puis les agrandit dans des tirages soignés qu’il expose peu à peu. Il dit aimer ces « dessins que les gens font clandestinement »[1].

BRASSAÏ Sans titre, De la série Graffiti [Les animaux], 1933 Épreuve gélatino-argentique, 39,2 × 48,1 cm Collection Centre Pompidou, musée national d’art moderne, Paris. © Estate Brassaï - RMN-Grand Palais © Centre Pompidou/Dist. RMN-GP/ Adam Rzepka
BRASSAÏ, Sans titre, De la série Graffiti [Les animaux], 1933. Épreuve gélatino-argentique, 39,2 × 48,1 cm. Collection Centre Pompidou, musée national d’art moderne, Paris. © Estate Brassaï – RMN-Grand Palais © Centre Pompidou/Dist. RMN-GP/ Adam Rzepka

Art brut

Après-guerre, il persiste et explore d’autres pistes. D’abord, une multitude de collaborations avec divers artistes. Le poète Jacques Prévert est amoureux de ce travail. Il fera trois collages avec des originaux que lui a offerts Brassaï et qui trouvent naturellement leur place dans l’exposition. Surtout, Prévert utilise une photographie de la série pour la couverture de son premier recueil : « Paroles ». « Ce qu’avait observé Brassaï, c’est que les murs prennent parole », explique la commissaire de l’exposition, Karolina Ziebinska-Lewandowska. Très logiquement, donc, une de ses photographies vient couvrir le livre de son ami poète. Bientôt toutes les éditions de poche de Prévert sont habillées d’un cliché de la série.

A côté, sont présentées des œuvres de Dubuffet qui se passionne pour le thème. L’amoureux de l’art brut y trouve toute la spontanéité primitive qui le fascine.

BRASSAÏ Sans titre, de la série Graffiti [La magie] 1945-1955 Épreuve gélatino-argentique, 49,5 × 39,4 cm Collection Centre Pompidou, musée national d’art moderne, Paris. © Estate Brassaï - RMN-Grand Palais © Centre Pompidou/Dist. RMN-GP/ Adam Rzepka
BRASSAÏ, Sans titre, de la série Graffiti [La magie], 1945-1955. Épreuve gélatino-argentique, 49,5 × 39,4 cm. Collection Centre Pompidou, musée national d’art moderne, Paris.  © Estate Brassaï – RMN-Grand Palais © Centre Pompidou/Dist. RMN-GP/ Adam Rzepka

Picasso, quant à lui, aimera aussi beaucoup la série. Il fera d’ailleurs lui-même des « graffitis » en découpant des têtes de mort et de petits personnages dans du papier et qui ressemblent aux dessins immortalisés par Brassaï. Il lui mettra ensuite sous les yeux pour qu’il les photographie.

Jet de peinture

A l’heure de la guerre d’Algérie, Brassaï repère d’autres marques sur les murs. Ce sont des inscriptions politiques. Ici, la croix de lorraine qui symbolise le combat du général de Gaulle. Là, des faucilles et des marteaux. Le photographe les inclus dans sa série et les présente au Moma à New York. L’une d’elle est particulièrement saisissante. Une des croix du général de Gaulle peinte en blanche, recouverte d’un jet de peinture noire pour l’effacer et de nouveau repeinte par-dessus, comme le cycle sans fin d’un désaccord politique. Si l’œuvre résonne étrangement avec la peinture américaine de cette époque, qui voit l’essor de l’Action Painting, elle révèle surtout la période troublée que traversait la France à ce moment-là.

BRASSAÏ Sans titre, de la série Graffiti [Le langage du mur], 1945-1955 Épreuve gélatino-argentique, 30 × 22,5 cm Collection Centre Pompidou, musée national d’art moderne, Paris. © Estate Brassaï - RMN-Grand Palais © Centre Pompidou/Dist. RMN-GP/ Adam Rzepka
BRASSAÏ, Sans titre, de la série Graffiti [Le langage du mur], 1945-1955. Épreuve gélatino-argentique, 30 × 22,5 cm. Collection Centre Pompidou, musée national d’art moderne, Paris. © Estate Brassaï – RMN-Grand Palais  © Centre Pompidou/Dist. RMN-GP/ Adam Rzepka

Eternels anonymes

Viennent les thèmes les plus intenses de la série et qui portent le nom que Brassaï a choisi pour son livre édité en 1960. Ici se confondent les « magiciens » et les « animaux ». Surtout, la « mort » et « l’amour ». Les deux thèmes côte-à-côte où le visiteur regarde tour à tour des cœurs gravés dans la roche avec un couteau au milieu ou le nom d’une jeune femme, et des têtes de mort, les trous des yeux creusés violemment.  Autant de « graffitis » de tout un chacun, de parisiens d’alors, d’éternels anonymes.

BRASSAÏ Sans titre, de la série Graffiti [L’amour] 1945-1955 Épreuve gélatino-argentique, 49,5 × 39,4 cm Collection Centre Pompidou, musée national d’art moderne, Paris. © Estate Brassaï - RMN-Grand Palais © Centre Pompidou/Dist. RMN-GP/ Adam Rzepka
BRASSAÏ, Sans titre, de la série Graffiti [L’amour] 1945-1955. Épreuve gélatino-argentique, 49,5 × 39,4 cm. Collection Centre Pompidou, musée national d’art moderne, Paris. © Estate Brassaï – RMN-Grand Palais © Centre Pompidou/Dist. RMN-GP/ Adam Rzepka

Pas toujours néanmoins. Interrogé à la télévision en 1964 sur sa série, Brassaï confiait cette anecdote : « Picasso est allé dans une banque, un jour, il attendait. Il a fait un graffiti sur un mur. Après le directeur a appris que c’était un graffiti de Picasso, alors on a découpé le mur et [le morceau du mur] se trouve en ce moment dans son appartement ».

Jean-Baptiste Gauvin


[1] Interview du 5 mai 1964. Emission « Chambre noire ». ORTF.


« Brassaï Graffiti»
Galerie de photographies, niveau -1, Centre Pompidou
Jusqu’au 30 janvier 2017

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