Au Louvre, le XVIIe siècle retrouvé

À l’aube des années 1990, le musée du Louvre inaugurait l’aile Richelieu, laissée vacante par le départ du ministère des Finances. La peinture française du XVIIe siècle, qui se trouvait dans l’infinie Grande Galerie, fut en partie transférée dans cette nouvelle aile, et se prolongeait tout le long du 2e étage de la Cour carrée. Une vingtaine d’années après leur inauguration, en 2011, les salles fermaient pour une mise aux normes de sécurité. Leur réouverture a été repoussée de nombreuses fois. Nous y sommes enfin.

L’avant

Il aura fallu attendre longtemps pour découvrir un pan considérable de la peinture française du règne de Louis XIII, et surtout de celui de Louis XIV. Des œuvres qui font la réputation du musée comme les clairs-obscurs de Georges de La Tour, ou les immenses Batailles d’Alexandre peintes par Charles Le Brun, dormaient depuis ces cinq dernières années dans les réserves ou enroulées dans leurs salles respectives. On avait toujours, pour se consoler, la vieille base Atlas du Louvre qui, n’étant que rarement tenue à jour, propose encore de voir d’anciennes photographies de ces salles.

Leur accrochage avait été conçu par Jean-Pierre Cuzin : il fragmentait ce siècle aussi bien chronologiquement que thématiquement. Le parcours qui n’a pas changé, commence dans l’aile Richelieu avec les peintres caravagesques, puis ceux du règne de Louis XIII (Vouet, Champaigne, Poussin). La suite se déploie dans l’aile Sully dont la plus grande partie vient de rouvrir avec les grands tableaux d’autels et œuvres provenant de décors des demeures parisiennes, viennent ensuite les tableaux de cabinet de petits formats, où sont dans la même salle les natures mortes de Lubin Baugin ou celles de Jacques Linard. La salle suivante est consacrée à La Tour et aux frères Le Nain (dont une exposition aura lieu au Louvre-Lens dès mars 2017) et Philippe de Champaigne. Les dernières salles regroupent quant à elles les peintres du règne de Louis XIV (Le Brun, Mignard, La Fosse, Jouvenet…), et ferment la boucle en rejoignant les salles consacrées à Watteau, Gillot, Lancret, etc.

1990, c’est aussi l’année où Nicolas Philibert produisait La Ville Louvre. Le réalisateur s’était immiscé dans les nouveaux espaces qu’il était question d’agencer et entendait montrer la vie cachée du Louvre. Dernières retouches sur cette vilaine peinture grise aux murs, toiles et cadres vides entassés ici et là, conservateurs en pleine réflexion sur l’accrochage, restaurations de dernières minutes, déplacement d’œuvres… C’est une véritable petite ville qui se dévoile où tous œuvrent pour la création d’un nouveau quartier. On y aperçoit quinze « cols bleus » transportant le grand Saint Gervais saint Protais d’Eustache Le Sueur (de près de 7 mètres de largeur) non sans difficulté, tandis qu’une autre quinzaine déroule une des toiles de Le Brun, découvrant avec effroi qu’elle moisit, ou que la peinture se détache de sa toile. Jean-Pierre Cuzin, conservateur en chef du département des Peintures, portant cravate et pochette, hésite sur l’agencement, l’accrochage, la cohésion d’un mur totalement nu où le regard du visiteur sera uniquement tourné vers les peintures. Où seront les Bourdon ? Accrocher en colonne les François Garnier ? Mais, que faire des Baugin ?

L’après

Depuis 2015, une partie du 2e étage de la Cour carrée, qui accueille les salles de peinture de Watteau aux peintres romantiques, a été remaniée. Au XVIIIe siècle, suave, les gris et bleus pastels ont été choisis pour le Gilles de Watteau ou les Hubert Robert. À la fin de l’été 2015, le XIXe siècle se renouvelait à son tour : bordeaux pour Chassériau, bleu barbeau pour mettre en valeur Ingres, gris clair pour La Mort de Marat de David et l’esquisse du Bonaparte au pont d’Arcole de Gros.

Comme il avait été annoncé, cette fermeture devait principalement effectuer une mise aux normes de sécurité : certaines salles étaient inadaptées aux personnes à mobilité réduite car elles n’étaient accessibles que par une volée de marches. Ces cinq dernières années ont aussi été l’occasion pour Sébastien Allard (directeur du département des Peintures) et Nicolas Milovanovic (conservateur des peintures françaises du XVIIe siècle) de repenser la couleur des murs. La première salle de l’aile Sully, consacrée aux grands tableaux religieux a été repeinte d’un gris anthracite, qui a bien plus de caractère que ne l’était le gris clair que l’on retrouve malheureusement encore dans la salle suivante. Cette dernière présente – comme en 1990 – la série consacrée à La Vie de saint Bruno, peinte par un des plus brillants élèves de Simon Vouet, Eustache Le Sueur, entre 1645 et 1648 pour la Chartreuse de Paris. Ce même gris a été remplacé par un gris rosé dans la salle qui suit, et dont l’accrochage n’a pas tant bougé, sinon quelques œuvres. Même si l’attention est uniquement donnée aux tableaux, le sol en béton ciré et le gris des murs particulièrement lumineux, rend l’ambiance de la salle un peu froide. Un gris-brun judicieux se trouve dans la salle suivante, divisée en deux pour La Tour, qui selon Jacques Thuillier est « l’exception » parmi le panorama des peintres du siècle, et pour les frères Le Nain, qui ont habilement mêlé scènes de genre et portraits. Mais la séparation entre les deux productions est assez floue dans cette vaste salle et la lumière de la verrière tombe trop largement sur les noirs de Georges de La Tour qui sont difficilement visibles. Cette salle trop éclairée, trop grande, n’était sans doute pas la plus adaptée à des peintures au demeurant assez intimes et sombres.

La suite du parcours fait véritablement peau neuve. L’ancienne salle « Champaigne », toujours avec ce vilain gris, a été peinte en un élégant bleu de Prusse, qui fait ressortir les cadres d’or. L’accrochage de cette salle aussi n’a pas été bouleversé (à l’exception des petits formats) car elle est principalement occupée par de grands formats : le Saint Gervais saint Protais de Le Sueur fait pendant à La Translation des corps de saint Gervais et de saint Protais de Champaigne qui ne sont pas que deux grands tableaux. Ce sont des cartons de tapisseries destinés à l’église saint Gervais à Paris, comme l’Apparition de saint Gervais et de saint Protais à saint Ambroise, étonnante œuvre nocturne qui ferme la salle. La suivante est consacrée à quatre immenses toiles de l’histoire d’Alexandre peintes par Charles Le Brun et qui feraient concurrence à la Cène de Véronèse ou au Sacre de David. La couleur des murs, autrefois rouge-corail, a été foncée en un rouge plus soutenu, presque brun, qui contraste encore mieux avec la dorure des cadres et rend l’atmosphère de la salle un peu plus grave. Les tons s’obscurcissent dans la salle « Jouvenet » qu’on aurait dû partager à part égale entre Jouvenet et La Fosse dont on ne voit qu’un seul grand format, L’Adoration des mages, une des dernières œuvres du « maître des Modernes » peinte en 1715 pour le chœur de Notre-Dame de Paris.

Même si le musée est immense, le nombre d’œuvres à exposer l’est tout aussi et accrocher des tableaux dont la taille dépasse parfois un deux pièces à Paris, requiert un certain talent au prix de nombreux sacrifices. Malheureusement, la place manquante fait totalement oublier les peintres qui n’ont pas eu le même talent et la même renommée, et il est dommage de ne montrer que ce qu’il y a de plus beau ou de plus important dans la construction d’un discours comme celui de salles vues par tant de visiteurs, se contenter en somme d’une histoire de l’art quelque peu élitiste.

Il est pourtant un peu exagéré de parler de « nouvelles salles ». Leur distribution n’a pas changé : grands tableaux d’autels, Le Sueur, demeures parisiennes (désormais nommée « atticisme » qui ne correspond malheureusement pas avec ce que la salle renferme, à savoir les peintures de natures mortes), La Tour et Le Nain, puis Champaigne, Le Brun et enfin Jouvenet, pour arriver à la dernière salle qui n’a malheureusement pas bénéficié d’un rafraichissement. Cette salle est réservée aux peintres qui ont marqué le règne de Louis XIV (Le Brun, Mignard, Parrocel, La Fosse, Rigaud…) et avait discrètement rouvert en octobre 2014 sans le moindre rafraîchissement ; pourtant, ses vieux lambris des années 1990, et le turquoise fatigué de ses murs achève tristement le parcours des salles de peinture française du XVIIe siècle.

Le parcours XVIIe siècle français essaie d’illustrer ce que ce siècle, des règnes d’Henri IV à Louis XIV, a de meilleur. La nouvelle robe des salles de La Tour à Jouvenet est ce qu’il y a sans doute de plus heureux dans cette réouverture tant attendue, en plus de revoir des œuvres qui dormaient dans les réserves depuis trop longtemps. Mais le parcours pourrait gagner en cohérence, en montrant davantage de formats moyens ou petits au détriment des grands, et en remplaçant le gris clair des salles Le Sueur et la suivante, qui font peut-être un peu défaut dans cette enfilade retrouvée.

Damien Tellas

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