Hu Yu, graphiste taïwano-parisienne

Soucieux de porter un regard pluriel sur la création et la recherche d’aujourd’hui, nous nous attachons à ne plus concentrer uniquement notre champ de vision sur les plus grandes institutions culturelles. Nouvelles galeries, jeunes artistes, étudiants en histoire de l’art, ces pages sont désormais les leurs.

Graphiste, motion designer, illustratrice, difficile de coller une étiquette à Hu Yu, qui poursuit actuellement sa formation aux Gobelins. Taïwanaise, elle a rejoint Paris pour rejoindre l’ESAG Penninghen, afin d’y suivre une formation de directeur artistique. En parcourant son Tumblr où sont exposées la plupart de ses créations, animations, photographies et typographies se côtoient au sein d’un même univers, graphique et coloré, imprégné d’une forte touche taïwano-japonaise. Je retrouve Hu Yu autour d’un café. Les doigts couverts d’encre bleue, books sous la main, je suis certain de ne pas me tromper d’interlocutrice. Nous parlons de pop culture japonaise, de Taiwan, de Paris… Avant de commencer notre entretien, je lui tends un feutre, et lui demande de me dessiner un élément qui lui évoque Paris, et Taïwan. « Rien n’est jamais droit à Paris » me dit-elle, et commence à me dessiner ces potelets métalliques qui scandent les trottoirs parisiens, malmenés par les conducteurs et les ivrognes qui pensent revêtir la cape du roi Arthur les samedis soirs. « Pour Taïwan ce qui me vient à l’esprit, ce sont les scooters. C’est un vrai bordel, ils s’entassent le plus généralement à l’ombre. » Cette double culture, elle caractérise parfaitement ce qui nourrit le travail de Hu Yu au quotidien. Tandis que les derniers scooters s’esquissent, j’enclenche mon dictaphone. La jeune graphiste commence à me parler de son parcours.

huyu

Hu Yu : À mon arrivée en France en 2011 je ne maitrisais pas le français. Après une année de cours de français j’ai rejoint l’école Pennighen pour y suivre une licence et un master de directeur artistique. J’ai ensuite rejoint l’école des Gobelins une année, pour obtenir un master de motion design. C’est assez fou les Gobelins, j’aime cette pluralité des compétences et des connaissances de chacun. Certains sont spécialisés en story-board, d’autres en production vidéo, d’autre en illustration pure. Chacun apporte sa spécialité, et enrichit celle d’un autre étudiant.

Nicolas Alpach : Pourquoi avoir choisi de poursuivre ton parcours à Paris ?

H. Y. : Ma tante a fait les Arts décoratifs ici. Lorsqu’elle rentrait à Taiwan, elle me parlait de ses études parisiennes. Elle faisait essentiellement de la céramique, même si ce n’est pas du tout ce que je fais maintenant. Plus jeune, je n’ai voyagé qu’une fois en France, mais je me suis toujours senti chez moi ici. La création artistique n’est pas propre à la France et se retrouve partout, mais c’est véritablement le parcours de ma tante, peuplé de challenges qui m’a poussée à venir ici. De mon côté, une vie facile m’ennuie, je voulais partir le plus loin possible, gagner mon indépendance et pour cela, quitter Taïwan.

collage

N. A. : Paris n’est donc qu’une étape de ton parcours ? Est-ce que la ville influe sur ta production artistique ?

H. Y. : Je vais terminer mes études à Paris dans deux ans. J’ai passé deux mois au Japon cet été pour un stage, et je compte bien renouveler l’expérience dans un autre pays, peut-être l’Angleterre. J’ai beaucoup gardé mon background asiatique, mais j’ai des idées plus folles, propres aux Européens. Je n’aurais jamais dessiné des femmes nues à Taïwan, mais ici, je ne me pose pas la question. Le simple plaisir de dessiner me suffit, sans me soucier des avis des autres. Même si les mentalités changent en Asie, la timidité reste plus importante qu’en France.

N. A. : Tu as vécu à Taïwan et plusieurs mois au Japon, as-tu ressenti des différences flagrantes entre le graphisme japonais/taïwanais et français ?

H. Y. : Bien sûr, ce qui m’a frappé au Japon c’est l’esprit très what the fuck des visuels. Le surplus de couleurs, d’informations, de style peut donner mal à la tête, mais ce feu d’artifice visuel est également une bonne chose, tout est explosif. Au Japon, tu peux très bien avoir une forêt illustrée, au sein de laquelle un nana kawaï va tout à coup débarquer et chanter, suivie d’un grand emoji.

N. A. : Point processus créatif : comment réalises-tu tes animations ?

Je travaille énormément au feeling. Avant de débuter une séquence animée, je mets sur papier un dessin ou un storyboard très simplifié, afin de visualiser toutes les idées que j’ai en tête. Je travaille beaucoup en musique, elle influe d’ailleurs beaucoup sur la construction des formes et des couleurs de mes dessins. D’un point de vue technique je réalise mes animations avec Adobe Illustrator et Photoshop After Effect, mais tout commence avec un crayon, un feutre et une feuille de papier. Le feeling est toute autre lorsqu’on travaille sur écran, et rien ne remplace pour moi une pratique du dessin plus « traditionnelle » pour illustrer spontanément ses idées.

N. A. : Peux-tu me parler de ton expérience japonaise ?

H. Y : J’ai travaillé au sein du collectif INS, dans un studio est dédié au motion design. Je travaillais pour Baku Hashimoto, un jeune motion designer. Nous travaillions pour la NHK, qui a un programme appelé TECHNE, une chaîne dédiée aux nouvelles techniques artistiques. Nous devions travailler sur l’autoscopie, qui consiste à superposer une image animée, frame par frame, sur une image précédemment capturée. Nous avons donc, à l’aide d’une caméra kinect, créé un projecteur qui peut mesurer les hauteurs et projeter les formes. À l’image d’un calque, on peut ensuite se référer aux formes projetées pour agencer nos formes, à l’aide de pâte à modeler dans le cadre de ce projet.

N. A. : En parcourant les internets, on découvre Quand le cheval marchait dans le ciel deux tomes d’un même ouvrage que tu as réalisé. Peux-tu nous le présenter ?

H. Y. : Le cheval marchait dans le ciel est mon projet de fin de licence à l’école Penninghen. Je me suis nourrie de ma propre expérience, partagée entre Europe et Asie, pour mettre en valeur ces différentes cultures au sein de mon travail. J’aime aussi savoir ce que les gens pensent. Constamment dans la rue, dans un café, on se pose parfois des questions comme « qu’attends cette personne ? », « où se rend-elle ? ». J’ai ainsi pris de nombreuses photos à Paris et Taïwan, que j’ai montré à des personnes plus ou moins proches de moi, pour leur demander d’écrire une histoire brève sur ces photos. Une fois que ces histoires étaient créées, je modifiais les photos avec des illustrations, collages, pour qu’elles puissent se rapprocher de leurs interprétations. Quand l’histoire se nourrit de la photographie, et quand la photographie se nourrit à nouveau de cette histoire en quelque sorte.

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Notre entretien touche à sa fin, mais la conversation se poursuit autour de YouTube, où Hu Yu s’attache à me montrer les spécificités visuelles propres aux programmes télévisés taïwanais, les surenchères graphiques des publicités japonaises, sur fond de J-POP au rythme quasi insoutenable. Pendant cette dernière partie de notre entretien, la graphiste fidèle au feutre et au papier, ajoute aux croquis qui ouvraient cette interview, un portrait de votre serviteur, en manque de sommeil. Je remercie Hu Yu pour cette attention, et d’avoir consacré une partie de son temps pour cet entretien. Ses créations sont visibles sur ton Tumblr, ainsi que sur Poisson Gris, collectif qu’elle a fondé avec un camarade de Penninghen. Quand le cheval marchait dans le ciel est consultable en ligne à cette adresse. Une rencontre qui en appelera beaucoup d’autres, nous l’espérons. Contactez-nous pour nous présenter vos travaux de recherches en histoire de l’art, vos créations artistiques, projets culturels : pointculture s’ouvre à vous.

Nicolas Alpach

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