Éternel soulèvement – Georges Didi-Huberman au Jeu de Paume

Le philosophe pose 250 œuvres dans les murs du musée et en fait un formidable laboratoire à penser.

Imaginez : une plume virevolte sous votre nez, puis atterrit au seuil de vos pieds. Vous la ramassez. Vous constatez son architecture. Vous vous en étonnez. Puis vous vient cette image : les battements d’ailes d’un oiseau, la liberté. Une once de jalousie vous cramponne. Si vous pouviez vous mouvoir ainsi…
Il vous apparaît tant de légèreté dans l’idée de vous laisser porter par le vent. Laisser un poids derrière-vous, vous sentir ballon d’hélium, prêt à vous lever, voler, conquérir le ciel.
C’est le début du soulèvement. Par un geste. Comme le dormant se lève au petit-matin et quitte un monde pour en pénétrer un autre. Comme les plumes alignées sur des ailes permettent au volatil de soulever son corps et gagner le territoire de l’air.

Le « Panoramic Sea Happening – Sea Concerto, Osieki » de Tadeusz Kantor (extrait d’une série), 1967 Eustachy KOSSAKOWSKI Tirage jet d'encre pigmentaire. Propiétaire des négatifs et diaositifs : Musée d’Art Moderne de Varsovie. © Collection Anka Ptaszkowska
Le « Panoramic Sea Happening – Sea Concerto, Osieki » de Tadeusz Kantor (extrait d’une série), 1967 Eustachy KOSSAKOWSKI Tirage jet d’encre pigmentaire. Propiétaire des négatifs et diaositifs : Musée d’Art Moderne de Varsovie. © Collection Anka Ptaszkowska

Une plume constitue justement l’une des pièces les plus émouvantes de l’exposition. Elle appartenait à Victor Hugo, le conteur de tant de soulèvements dans ses romans, pièces de théâtre, poèmes, manifestes, discours…Georges Didi-Huberman nous confie cette histoire : parfois, le père des Misérables prenait sa plume d’écrivain à l’envers, la trempait dans de l’encre et peignait avec. D’un seul geste, il transformait son instrument de travail ordinaire et allait explorer une autre forme d’expression, un autre monde. Peut-être était-ce une façon de soulèvement dans la quête d’une formulation adéquate ou bien dans celle d’une heure utile au cours de son travail acharné ?

 Forces

Car tout soulèvement vient d’un geste nous dit Georges Didi-Huberman. C’est par exemple celui de cet émeutier parisien de mai 1968 immortalisé par le photographe Gilles Caron dans une pose où l’individu est en l’air, les deux pieds littéralement au-dessus du sol. Il est en train de lancer un pavé sur une colonne de CRS. A côté de lui, trainent des chaussures abandonnées…

C’est aussi ce geste de trois membres des Blacks Panthers aux Etats-Unis : le poing levé au beau milieu d’un terrain vague enneigé. C’est celui que nous pouvons voir sur une vidéo : un poing tape une table sur laquelle est posé un verre de lait. A chaque coup, le verre saute, des flots de lait s’échappent et viennent recouvrir le plateau de taches blanches. Au dernier coup, le verre tombe : la rivière est sortie de son lit.

Puissantes métaphores du soulèvement que le philosophe interroge ainsi en préambule : « Ce qui nous soulève ? Ce sont des forces : psychiques, corporelles, sociales. Par elles nous transformons l’immobilité en mouvement, l’accablement en énergie, la soumission en révolte, le renoncement en joie expansive ».

D’un geste aux mots

Quand est venu l’éveil d’un mouvement, commence l’expression verbale. Juste avant de gagner l’étage et la deuxième grande partie de l’exposition, Georges Didi-Huberman a installé la vidéo d’une performance où un homme cri de toutes ses forces. Le cri, comme le début d’une formulation verbale après le premier geste, comme l’ébauche d’une parole naissante qui prendra forme dans la mise en œuvre concrète du soulèvement. C’est ce que nous montre la partie suivante. Dans un coin est exposée la pétition de Victor Hugo pour abolir la peine de mort. Émouvante succession de signatures qui forment autant de traces des soutiens d’alors au projet de l’écrivain et sont, aujourd’hui, les mots restants d’un soulèvement d’antan.

Victor Hugo, Pétition pour abolir la peine de mort, 1851
Victor Hugo, Pétition pour abolir la peine de mort, 1851

Les mots font partie intégrante du processus. Ce sont par exemple ceux que chantent les manifestants, ceux des tracts, des pancartes, ceux des militants, des poètes, ceux des écrivains et des journaux. A ce titre, il y a cet amusant vestige de la vie de Picasso. La Une d’un exemplaire du journal Marianne que le peintre a recouvert de traits aux crayons de couleur. Il y a dessiné un petit pigeon. Il y a ajouté un seul mot, mais en boucle : « Dora, Dora, Dora ». Dora, le prénom de son amante, Dora Maar, mêlée ici aux mots d’un journal qui raconte un mouvement d’ouvriers. Façon de dire à quel point l’intime se confond au social, combien le soulèvement est aussi – et surtout – une affaire de désir.

« Morts de s’être soulevés »

Cependant, parce que « tout s’embrase »[1] et parce qu’il y a conflit, les mots parfois ne suffisent pas. Alors viennent les actes. Les hommes dressent des barricades à la hâte. Ils inventent un moyen de se protéger fait de bric et de broc. A Berlin en 1919, les spartakistes utilisent des journaux. Saisissantes photographies de Willy Römer qui montrent le support de l’information devenir physiquement un parpaing, une brique, un bouclier. Un peu plus loin, une autre image est plus dure : des émeutiers n’ont pas mis de journaux devant eux, mais un cheval mort…

Willy Römer, La Révolution de novembre : occupation du quartier de la presse, Barricades faites de papier journal. Schützenstrasse, Berlin. 1919
Willy Römer, La Révolution de novembre : occupation du quartier de la presse, Barricades faites de papier journal. Schützenstrasse, Berlin. 1919

Car parfois les actes sont violents. Parfois les actes provoquent des « morts de s’être soulevés »[2]. Plusieurs images le rappellent, comme ces terribles caricatures de Jean Veber publiés alors dans l’Assiette au beurre et qui dénoncent le camp de concentration du Transvaal en Afrique du Sud où les colons britanniques emprisonnaient les populations boers. C’est ce corps gisant brossé par Manet en 1871 au moment de la Commune de Paris ou bien ces photographies de l’Hôtel de ville, prises au même moment, dont l’intérieur fût complètement détruit dans les combats.

Guerre civile 1871 Édouard MANET Lithographie en deux tons sur papier épais. Musée Carnavalet — Histoire de Paris. © Musée Carnavalet / Roger-Viollet
Guerre civile 1871 Édouard Manet, Lithographie en deux tons sur papier épais. Musée Carnavalet — Histoire de Paris. © Musée Carnavalet / Roger-Viollet
Jeux d’enfants à Montjuic, Barcelone 1936 Agusti CENTELLES Tirage gélatino-argentique. Centro Documental de la Memoria Histórica, Salamanque. © España. Ministerio de Educación, Cultura y Deporte. Centro Documental de la Memoria Histórica.
Jeux d’enfants à Montjuic, Barcelone 1936 Agusti Centenelles Tirage gélatino-argentique. Centro Documental de la Memoria Histórica, Salamanque. © España. Ministerio de Educación, Cultura y Deporte. Centro Documental de la Memoria Histórica.

Sur ces gravats, parfois, des enfants jouent au conflit armé comme le révèlent les clichés d’Agusti Centelles pris à Barcelone en 1936. Alors que se déroule la guerre d’Espagne, des gosses miment une embuscade, des bâtons leur servant de fusils…Dans leur mise en scène, il y a toute la violence de leur monde, toute la brutalité des adultes, toute la bêtise des camps dressés les uns contre les autres…Mais il y a aussi leur capacité à imaginer, à inventer, à rêver. Il y a leur désir.

Puissance du désir

C’est justement dans une partie intitulée « désir » que se clôt l’exposition. Pour le philosophe, c’est le sens même de cette exposition : montrer que « se soulever » vient d’abord d’un désir et de citer Kant : « le désir est indestructible ». Telles ces mères argentines – les Mères de mai – qui ne cessent pas de manifester pour que la lumière soit faite sur la disparition de leurs enfants lors de la « guerre sale » de la dictature militaire de 1976-1983. Elles n’ont pas de pouvoir, mais quelle démonstration de puissance… !

Niños desaparecidos. Secunda Marcha de la Resistancia Buenos Aires, 9-10 décembre 1982 Eduardo GIL Tirage gélatino-argentique. Collection de l’artiste. © Eduardo Gil
Niños desaparecidos. Secunda Marcha de la Resistancia Buenos Aires, 9-10 décembre 1982 Eduardo Gil Tirage gélatino-argentique. Collection de l’artiste. © Eduardo Gil

Ainsi, aussi, des deux dernières œuvres de l’exposition. Elles ont pour thème une actualité brulante en France : les migrants. L’artiste grecque Maria Kourkouta a filmé des exilés qui traversent un champ pour rejoindre la frontière gréco-macédonienne. Un plan fixe, des femmes, des hommes, des enfants passent devant la caméra. Ils ont presque tous d’énormes sacs sur le dos. Juste à côté, trois photographies de Francisca Benitez à la gare de l’Est à Paris. Elles montrent les sacs des migrants, qu’ils « rangent » la journée entre des branches d’arbres, en hauteur. Ces sacs disent d’eux-mêmes que les migrants ne viennent pas les mains vides, sans rien, mais avec le contenu de leur vie et surtout avec, comme dans un soulèvement, leur désir.

Jean-Baptiste Gauvin


« Soulèvements » ? 

Quand Georges Didi-Huberman a eu le projet de réaliser une vaste exposition au Jeu de Paume d’autres mots ont aussi surgit : « révolution », « révolte », « résistance ». Ce qui plaît au philosophe c’est que le mot « soulèvement » embrase un spectre très large et très ouvert aux interprétations. Il commence aux fondements de l’homme, dans ses ressources les plus intimes, dans son psychisme. Il est aussi un processus qui échappe à tout cadre moral. Comme le dit Georges Didi-Huberman, il y a des soulèvements populaires qui ont conduit l’être humain à des heures malheureuses : les fascismes, les dictatures…Petit ou grand, éphémère ou durable, le soulèvement implique néanmoins toujours du « désir » et il s’inscrit parfois dans une démarche plus large que lui : le philosophe rappelle par exemple qu’il y a eût 8.500 soulèvements en France avant la Révolution de 1789. Ainsi, a-t-il vu dans le soulèvement cinq étapes qui forment naturellement les cinq parties de l’exposition : Soulèvements 1.Par éléments (déchaînés)/2.Par gestes (intenses)/ 3.Par mots (exclamés)/ 4.Par conflits (embrasés) / 5.Par désirs (indestructibles). Connu pour sa capacité d’analyste de l’image, Georges Didi-Huberman avoue avoir pensé plusieurs fois l’exposition comme un livre et explique : « Aujourd’hui nous sommes étouffés d’images censées nous émouvoir. Il est nécessaire de retrouver le bon usage des émotions à travers des images qui nous parlent. Les images ne sont jamais au présent. Elles montrent un passé et vont vers le futur. Elles sont des facteurs de désir ».  Et de lancer, ému : « On pourrait se mettre à pleurer devant presque chaque oeuvre de l’exposition« .


[1] Georges Didi-Huberman, Soulèvements, texte de l’exposition, 2016.

[2]Op. Cit.


« Soulèvements »
Jeu de Paume – 1 Place de la Concorde 75008 Paris
Jusqu’au 15 janvier 2017

4 thoughts on “Éternel soulèvement – Georges Didi-Huberman au Jeu de Paume

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s