Majesté soit-elle

Les derniers jours de Louis XIV portés par l’acteur mythique Jean-Pierre Léaud. Quand la loi du corps triomphe même du roi et nous oblige, avec lui, à regarder la perte.

L’homme est enrubanné de tuniques en satin et soie rouges et dorées, brodées d’une multitude de boutons brillants, les doigts mordus par des bagues serties de diamants, la perruque ébouriffée par l’usure du temps. L’homme a la mine fatigué dès le début du film. Il va vers la maladie, nous le comprenons d’emblée, comme la première scène semble si bien le dire : sa majesté assise sur un fauteuil dans son jardin donne un coup de canne et dit « allez » à ses valets d’un air las pour qu’ils le portent vers sa demeure : il n’y sortira plus de tout le film. Commence alors le spectacle d’une lente agonie dans laquelle se déploie le drame unique de vouloir rester roi quand l’homme sous la couronne ne tient même plus debout.

Louis XIV dans le jardin de son palais
Louis XIV dans le jardin de son palais

Captif

Le poids d’une couronne qui écrase et que le réalisateur Albert Serra met formidablement en scène dès les premiers tableaux. Allongé sur une banquette, le roi-soleil, la fatigue qui trône sur son visage, s’émerveille de voir ses deux chiens qu’on a trouvés bon de lui mettre sous les yeux. Alors qu’il prend un plaisir fou à jouer avec les bêtes, on les lui ôte presque aussitôt, avec cet argument qui reviendra sans cesse : « laissons sa majesté se reposer ». Nous comprenons que dans ce « reposer » il y a le repos éternel et parfois, quand la bouche d’un valet le marmonne, nous nous demandons s’il ne le souhaite pas secrètement pour son roi.

Louis XIV et un de ses lévriers
Louis XIV et un de ses lévriers

A l’instar de la scène des chiens, la suite montre parfaitement le piège dont Louis XIV s’est rendu captif. Tout le système qui a servi le monarque semble soudain se retourner contre lui. Il parvient avec peine à manger un œuf allongé sur son lit – notons en passant la formidable symbolique, l’œuf, la naissance, alors qu’il va vers sa mort… – une myriade de courtisans l’applaudissent immédiatement. Certains chuchotent. Le roi croque dans un « biscotin ». Les applaudissements redoublent. L’un de ses plus proches assistants commente pour l’assemblée : « bravo majesté. Nous sommes heureux de vous voir retrouver l’appétit ».

Les courtisans devant son lit.
Les courtisans devant son lit.

Ce sera de courte durée. Bientôt la maladie l’attaque en pleine nuit. Le roi hurle : « de l’eau ! De l’eau ! ». Entre un valet. Il prend son temps pour aller vers le roi. « Que veut sa majesté ? ». « De l’eau ! Dépêchez-vous ! ». Le valet sort, revient avec un verre. Le roi fou de rage : «Non,  dans un verre en cristal ! ». Le valet ressort. Un autre entre. « Laissez-moi tranquille ! », tonne la voix malade de sa majesté.

L’inquiétude augmente. Le médecin du roi, Fagon, applique d’inutiles pommades. Louis XIV accepte de rester au lit, non sans s’être plusieurs fois entêté à paraître quelque part alors que ses forces ne lui permettaient plus.

« Tout me dégoûte »

Là est peut-être l’un des plus grands coups de génie du film : mettre en avant un mal qui ronge le roi et aura raison de lui justement parce qu’il est le roi. Sa jambe est atteinte par la gangrène. Mais comme il est le monarque, on ne lui coupera pas le membre infecté. Qui pourrait en effet prendre la décision d’amputer son auguste personne ? Alors lentement la jambe pourrie, se noircît et l’état du roi empire, l’entraîne à la mort.

Les médecins autour de la jambe malade du roi.
Les médecins autour de la jambe malade du roi.

Tout autour de lui, ses serviteurs les plus proches se désolent ou se font peu à peu une raison. Le plus proche valet du roi semble terrifié par ce déclin qu’il a tant de mal à reconnaître comme inévitable. Il interroge le médecin Fagon : « Ne peut-on faire venir les membres de la faculté de médecine de Paris ? ». Le médecin n’y est pas du tout favorable. Sans doute, pour lui, c’est une concurrence malvenue, une sorte d’échec personnel. S’il y a un autre médecin, on lui vole la vedette, on lui enlève comme une raison d’être. Là encore, le roi est piégé. Ceux qui l’entourent, ne semblent le faire que pour son statut de monarque et non pour l’homme qu’il est. Finalement, les médecins de la faculté de Paris viendront. Mais une fois de plus le piège se referme : avec trop d’avis, les docteurs semblent perdus sur la décision à prendre.

Alors une veille interminable autour de son lit de mort commence. Il y a cette scène admirable où Louis XIV refuse d’avaler quoi que ce soit : « tout me dégoûte », dit-il, du fiel dans la voix. Et nous assistons, impassible, à la perte fatale d’une bataille.

Louis XIV et son fils.
Louis XIV et son sucesseur, le futur Louis XV.

Fastes et crépuscule

C’est ce qui apparaît si bien dans le film grâce à l’interprétation excellente de Jean-Pierre Léaud. L’acteur mythique de François Truffaut fait ici un retour admirable et saisissant sur grand écran. Loin du personnage d’Antoine Doinel, il épouse parfaitement les traits d’un monarque sur le déclin. En témoigne notamment cette scène – peut-être la plus forte de tout le film – où il semble que le roi prenne conscience de sa finitude. Une longue scène où l’acteur est face caméra, le regard chargé de cette prise de conscience, la messe funèbre de Mozart en arrière-fond qui renforce le gouffre tragique. A ce titre, notons l’intelligent parti pris du réalisateur Albert Serra dans sa mise en scène : très peu de musique, une place immense accordée aux simples sons, très peu de dialogues, des personnages qui font et défont les choses, avec tout le prosaïsme mêlée à la magnificence. C’est sans doute ce qui frappe le plus dans ce chef d’œuvre : des tableaux où les fastes du roi-soleil deviennent particulièrement sublimes à regarder à l’heure du crépuscule, quand l’or se fait plus mat avec le temps. L’image est parfaitement adéquate et il faut saluer les talents de coloristes du cinéaste. Peut-être est-ce son origine espagnole qui le rend si prompt à dresser de tels tableaux ? L’ensemble est sobre, sombre, avec des teintes pourpres et dorées, la flamme des bougies du palais de Versailles qui dansent au seuil de l’écran et de très nombreux gros plans, parfaitement cadrés, où le spectateur voit les personnages penser, en silence, où il peut lire sur leurs yeux la stupeur, l’effroi ou l’incompréhension d’une mort qui arrive même au plus fort d’entre eux. On pense aux toiles de Jusepe de Ribera, Francisco de Zurbaran, Diego Velazquez, Goya.

Son plus fidèle serviteur.
Son plus fidèle serviteur.

« Regarder mourir »

Dans notre contexte, il est possible de voir ce film comme une formidable fable contemporaine. Louis XIV incarne à merveille l’apogée d’une Europe riche, cultivée, avec un art de vivre fastueux poussé à l’extrême. Peut-être, plus que jamais, la perte était inacceptable. Le roi-soleil supportait plus mal que quiconque la défaite. Comme l’a dit le réalisateur Albert Serra, lors d’une avant-première organisée au Centre Pompidou, [à l’origine de son projet] « il y a peut-être le plaisir de voir mourir quelqu’un qui a du pouvoir ». Mais d’insister, avant, sur l’importance de surtout vouloir montrer « le quotidien de la mort », sa banalité. Car comme le note nombre d’observateurs et notamment Walter Benjamin, les Européens ont perdu au fil du vingtième siècle leur capacité à « regarder mourir ». Désormais, le rituel autour de la mort appartient à chacun et la communion est rare, sinon existante. Depuis quelques décennies, le temps du deuil est une expérience profondément individuelle où ne sont plus convoqués que l’intime et le choix personnel. Avec ce film, le spectateur partage une expérience collective autour de l’agonie d’une grande figure, d’un mythe commun. Pendant la projection à laquelle nous avons assisté, il n’était pas rare d’entendre rire son voisin. Des situations deviennent forcément cocasses avec la parure du roi : quand au début du film, par exemple, il se force à faire une courbette avec son chapeau pour plaire à de jeunes dames qui l’implorent de faire ce geste. Nous rions de ce ridicule : continuer à paraître en dépit d’un corps qui ne le permet plus. Dans cette expérience collective, le « regarder mourir » redevient commun. Peut-être plus encore parce que la figure du roi nous touche dans notre propre intimité : depuis l’avènement de la démocratie, ne sommes-nous pas tous parfois de « petits rois » en puissance ? Ne rêvons-nous pas de ce confort ? Ne le sommes-nous pas dans certaines situations ? Du moins, ce mythe du roi-soleil capte sans doute notre fantasme du pouvoir et nous montre combien en avoir n’a évidemment aucune influence sur le cours du temps et le déclin fatal qui survient quand le corps nous quitte.

Dans La Mort de Louis XIV, Albert Serra et Jean-Pierre Léaud portent ce drame sur une note vibrante, belle et grave et nous font penser que le cinéma parvient parfois – comme d’autres arts – à provoquer une heure commune et sensible autour d’un tel sujet.

Jean-Baptiste Gauvin


A voir : « La mort de Louis XIV » d’Albert Serra
Au cinéma le 2 novembre 2016

 

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