Edme Bouchardon et ses dessins

Après Hubert Robert au printemps 2016, « Bouchardon. Une idée du beau » poursuit la saison XVIIIe siècle du Louvre. La nouvelle exposition du hall Napoléon plonge le visiteur dans l’atelier de l’artiste, en présentant de nombreux dessins du Louvre et des collections à l’étranger.

Du dessin au dessein

« Peintre », ou « sculpteur », ou encore « graveur », sont les spécialités les plus souvent employées pour les artistes, mais jamais « dessinateur ». Vasari disait pourtant du dessin qu’il « n’est rien d’autre que l’expression et la manifestation évidentes du concept qui est dans notre esprit, et que les autres ont imaginé et produit dans le leur ». C’est donc à la fois une épreuve technique, où l’artiste se sert de papier, de différentes techniques (pierre noire, plume, sanguine…), et produit ce que nous considérons aujourd’hui comme une œuvre d’art, mais qui servait pour son créateur, de première pensée dans l’élaboration d’une œuvre d’art. C’est aussi, et là intervient la subtilité entre le « dessin » à proprement parler et le « dessein », une manifestation de l’inconscient, du génie de l’artiste, qui vient se matérialiser sur une feuille de papier.

Au XVIIe siècle, on fait du dessin une étape cruciale dans l’apprentissage d’un jeune artiste, mais aussi dans la préparation d’une œuvre, même pour l’artiste le plus expérimenté. De rares génies, comme le Caravage, s’en sont passés, attaquant directement la toile. Les Carrache au contraire, dans la lignée de Raphaël, et jusqu’à Poussin et Vouet dont on connaît de nombreux dessins, sont restés très attachés à cette étape d’« élaboration ». Et malgré une « querelle » entre les partisans de la belle ligne, et ceux plus attentifs à l’impression que renvoie la peinture par ses couleurs, Félibien d’un côté et Roger de Piles de l’autres étaient tous deux convaincus que le dessin restait le fondement de l’art.

Portrait d’un sculpteur

Edme fut l’élève de Guillaume Coustou, qui sculpta les chevaux de Marly qui dominent aujourd’hui la cour de Marly du Louvre. À 22 ans seulement – quoique l’apprentissage des artistes était relativement précoce, et donc ils débutaient leur carrière jeune –, il réalise le tympan de l’église Saint-Étienne de Dijon, un Martyre de saint Étienne. Il remporte le premier prix de sculpture à l’Académie royale de peinture et de sculpture en 1722, et part l’année suivante pour Rome, faire ce voyage tant attendu pour un jeune artiste qui pourra admirer et copier les antiques du Vatican, mais aussi les Michel-Ange et Bernin des siècles précédents. Bouchardon y obtient en 1730 une prestigieuse commande du pape Clément XII, la réalisation de son buste. L’œuvre, qui est conservée par les descendants du pape à Florence, au palais Corsini, est présentée au Louvre, et montre un Clément XII vieillissant, les joues tombant, et les yeux cernés.

D’autres sculptures, essentiellement des bustes, ponctuent ce début d’exposition : ceux qui ont voulu rapporter de leur Grand Tour leur portrait sculpté, mais aussi des amis comme le portrait de Madame Vleughels (1732) l’épouse de son ami qui a loué les talents de dessinateur de Bouchardon. À Paris, où il rentre en 1732, il se voit confier la réalisation de commandes importantes, notamment une fontaine pour la rue de Grenelle, terrain que la ville de Paris vient d’acquérir et qui demande à être fourni en eau. Bouchardon a vu toutes les fontaines de Rome, celles de la place Navone, celle face au Panthéon ou même la pittoresque fontaine des Tortues de la place Mattei. Il choisit pourtant de placer sa fontaine adossée au mur tout en courbe, orné de niches.

La sculpture et ses dessins

Edme Bouchardon était donc un sculpteur. Mais c’est peut-être dans ses nombreux dessins que l’on perçoit le mieux ses pensées. Sa renommée en tant que dessinateur était sans cesse ravivée par la plume d’un écrivain, d’un artiste ou d’un théoricien. Le peintre Nicolas Vleughels écrit à propos de Michel-Ange Slodtz son contemporain, qu’il « dessine presque aussi bien que Bouchardon ». Parmi ses œuvres dessinées, huit cent sont entrées au Louvre en 1808 grâce au don du fonds de l’atelier du sculpteur par son neveu Louis-Bonaventure Girard, et qui a permis à Bouchardon de ne pas être oublié. À l’occasion de l’exposition, Juliette Trey (un des commissaires de l’exposition) a publié le catalogue raisonné de l’ensemble de ces dessins.

L’importance du dessin dans le processus de création d’une sculpture fait qu’ils dominent largement l’exposition. On y voit assez peu de sculptures : des bustes ou médaillons, des modelli en terre cuite, quelques bas-reliefs, ou bien le Jésus et la Vierge de Saint-Sulpice. Mais le marbre (la pierre, le bronze) s’oublie presque dans le parcours tant les dessins ne cessent de ramener à ce qu’était Bouchardon : un grand dessinateur. L’absence d’œuvres sculptées s’explique : la fontaine rue de Grenelle est bien entendu fixe, le tombeau du cardinal de Fleury détruit avec l’église Saint-Thomas-du-Louvre et la statue équestre du roi a été fondue (à l’exception de la main, présente dans la dernière salle). D’autre part, le temps nécessaire à la préparation d’une œuvre sculptée, qui s’apparentent plus à de véritables monuments lorsqu’il s’agit d’une fontaine ou d’une sculpture immense, ont certainement empêché Bouchardon de s’atteler à la réalisation d’œuvres plus modestes comme des bustes, des statues en ronde bosse, ou d’autres reliefs pour orner les nouveaux hôtels particuliers.

Le dessin : copies, académies, études…

À Rome, il part pour étudier. Il copie les sculptures antiques, notamment le célèbre Laocoon. Mais il ne copie pas le groupe en entier ; Bouchardon privilégie le buste (qui lui fournira de quoi dessiner de la musculature en tension) et le visage hurlant du prêtre. Les contours sont systématiquement appuyés, plus que l’intérieur, et l’ombre des différents muscles du corps est marquée par un coup de sanguine, la technique privilégiée de l’artiste. Ce ne sont sans doute pas les dessins les plus séduisants de l’artiste, qui se contentait de copier, pour apprendre des Anciens. Dans d’autres types de feuilles, comme les académies, ces dessins qu’il réalisait en tant que professeur à l’Académie royale de peinture et de sculpture, à l’usage des étudiants, son trait se dévoile plus sensuel. Homme nu assis de face, daté de 1737-1738, montre un corps, dans une légère torsion que l’on remarque par les coups de sanguine de biais pour suggérer que la musculature réagit à cette torsion. Contours appuyés, ombres portées, notamment sur le bras droit, le modèle – vivant – regarde le sol avec cette sorte de nonchalance… d’ennui ? Cette feuille est d’autant plus étonnante, que sur un même bras, à la fois musclé et mou, Bouchardon matérialise l’ombre (sur la gauche), la pilosité peut-être (sur le dessus), les veines (au niveau du poignet) et bien sûr les ombres causées par la musculature. La position du corps rappelle aussi ce Faune Barberini, que Bouchardon a copié d’après l’antique et a envoyé de Rome pour le roi à Paris.

Mais ces « académies » n’étaient pas l’exercice préféré de Bouchardon, qui n’en laissa que très peu. Il fut bien plus prolixe dans des études de mains, de visages, de têtes d’expressions, comme Vouet le siècle dernier, qui préparent ses futures œuvres, ou seront des modèles qu’il viendra piocher plus tard. La Tête de vieillard, qui a appartenu à Pierre Crozat, illustre bien cet aspect. Elle semble avoir été réalisée en quelques minutes. Le fond et le haut du corps sont traités en un système de hachures épaisses et rapides, les traits de la barbe et des cheveux, avec moins de force, créant ainsi peu de contraste entre la couleur de la sanguine et la feuille de papier. Toute l’attention se porte sur le visage, qui est paradoxalement vu à moitié. Ce qui n’empêche pas de déceler une certaine psychologie : la peau du front est plissée, et une courbe en un léger S, donne à la paupière le caractère du modèle : tristesse ? compassion ? Où est-il simplement pensif ?

Pour préparer les œuvres qu’il va sculpter, Bouchardon dessine encore. La pièce phare de l’exposition, L’Amour se faisant un arc de la massue d’Hercule, a été conçue grâce à de nombreux dessins d’un jeune adolescent qui est vu de différents côtés. Là est la différence avec un peintre qui dessine en deux dimensions, le sculpteur doit imaginer ce à quoi ressemblera une sculpture en ronde bosse. Pourtant, il se rapproche des peintres lorsqu’il prépare un bas-relief et crée une composition comme s’il s’agissait d’un tableau, mis au carreau pour le transfert sur la toile. Saint Charles Borromée demandant à Dieu la cessation de la peste, est sans doute une première pensée datée de 1736, qui trouvera son aboutissement dans un bronze pour un des autels de la chapelle royale au château de Versailles, qui sera achevé en 1744. Sa « manière » est alors beaucoup plus rapide et esquissée que les académies ou études plus abouties. Les traits sont tremblants et peu soignés (comme les cannelures des pilastres engagés ou les différentes arches), les silhouettes sont méditées rapidement et reprises par une succession de traits, ou alors simplement contournées pour suggérer leur éloignement, et l’ombre est assez peu marquée.

Dans un registre où on ne l’attend pas forcément, Bouchardon a créé de nombreux dessins qui furent destinés à être gravés par une tiers personne, et ensuite publiés dans des recueils. Le graveur incise un dessin sur la plaque de métal, parfaitement semblable à celui de l’artiste. Il revient donc au dessinateur de fournir un dessin très abouti. L’une de ces feuilles représente un vase antique orné d’un serpent vraisemblablement destiné à être en bronze. L’ombre et la lumière de la panse sont parfaitement maîtrisés grâce à un jeu de hachures croisées des plus serrées aux moins serrées pour créer une transition entre la partie éclairée et la partie ombrée. Le visage des griffons des deux côtés du col, et en appui sur les anses, est détaillé dans les moindres détails, de même que les plumes de leurs ailes. Bouchardon est aussi très attentif à l’ombre portée du vase sur la droite, qui mêle en réalité deux ombres : y a-t-il deux sources de lumière ?

Edme Bouchardon a beaucoup dessiné. Rappelons les 800 dessins qui sont conservés aux Arts graphiques du Louvre. Entre 1748 et 1758, il réalise la statue équestre de Louis XV pour la place Royale (actuelle place de la Concorde). Cette réalisation fut préparée en plus de 400 dessins. Il verra sa statue coulée mais pas présentée sur la place, et s’occupera de son piédestal jusqu’à sa mort en 1762.

Cet hommage rend justice au dessinateur qu’était Bouchardon, plus qu’au sculpteur. Un dessinateur attentif à l’étude d’après l’antique, d’après la « nature », mais aussi à l’expression d’un visage, à la psychologie d’un modèle, aux détails d’un membre. Lorsqu’il s’attarde sur des compositions d’ensemble, c’est avec une énergie plus forte, des traits plus ou moins épais, mais rapides et qui donnent plus que la composition, s’intéresse déjà aux mouvements, aux ombres et à la lumière. « Une idée du beau » est donc une exposition d’art graphique plus que de sculpture, qui met en lumière tout le processus créatif que cache une œuvre d’art.

Bouchardon (1698-1762). Une idée du beau
Paris, musée du Louvre, hall Napoléon
Du 14 septembre au 5 décembre 2016

Damien Tellas

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