Rennes, rêverie urbaine des Bouroullec

Quatre ans après avoir investi et transformé la nef des Arts décoratifs de Paris avec Momentané, les frères Bouroullec font de Rennes leur nouveau terrain de jeu et proposent plusieurs expositions. Toutes se révèlent être de véritables espaces d’expérimentation visuelle. Visite de trois d’entre elles.

Les Rêveries urbaines aux Champs Libres

Des dizaines de maquettes, élaborées à partir de matériaux de récupération pour la plupart, émanent de l’obscurité dans laquelle est plongé l’espace d’exposition. Arbres en papier maché, gouttières en plastique, silhouettes en carton, les dizaines de propositions d’urbanisme des frères bretons matérialisent un grand cahier de recherche, régi par un soucis d’écologie et d’harmonie avec la nature. Leurs propositions en surprendront plus d’un, habitué à la pureté des formes de leur mobilier et l’épuration de la ligne de leur création. Dans l’urbanisme rêvé des Bouroullec, la nature semble posséder la ville. Ou est-ce une vision de la nature savamment maîtrisée par l’urbanisme ? Les toiles qui connectent la ville ne sont pas composées de câbles électriques, mais de grandes lianes reliées à une jungle de grands mâts. L’ensemble est organique, végétal, soumis à la pesanteur, un peu à l’image des 800 blocs de cristal du Lustre Gabriel, suspendu au château de Versailles.

Plus audacieux, Cascade (Golden Gate Bio aux yeux de votre serviteur) apporte l’eau dans la ville, et le bruit de son écoulement le long d’une succession de tuiles en aluminium. La nature est parsemée par de petites touches architecturales dans la ville, affirme sa présence sans s’imposer.

Toutes ces maquettes, Tourniquets, Abris et Rochers, Kiosque, n’incarnent pas des projets destinés à Rennes. Ces rêveries urbaines n’ont pas de destination propre et resteront des songes pour la plupart d’entre elles. S’il s’agit d’une exposition d’architecture, les designers ont souhaité bannir toutes caractéristiques techniques pour ne privilégier qu’une approche sensitive et visuelle de leurs propositions. Seuls les jeux de lumières et bruitages dissimulés sous les maquettes, animent ces places à échelle réduite, dont les bribes de vie ne s’animeront que dans l’imaginaire des visiteurs. Ce parti pris, fait lui-même de l’exposition un espace d’expérimentation visuelle, un répertoire de textures, de formes et de couleurs qui rassemble des propositions des Bouroullec pour l’aménagement futur de nos villes.

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17 SCREENS 1 ROOM

La proposition la plus surprenante se révèle être l’installation 17 Screens du FRAC Bretagne, où 17 écrans se déploient au sein de la grande galerie de l’édifice. L’écran se rapproche de sa désignation anglo-saxonne, qui est celle du paravant. Adieu les cristaux-liquides et pixels donc, il s’agit ici pour les deux designers de proposer dix-sept variations autour d’une même structure. La galerie se transforme en un laboratoire visuel géant, dans lequel la superposition des rideaux de tuiles, de tissus, de plastique, forme un kaléidoscope grandeur nature. L’exposition se rapproche d’avantage de l’installation contemporaine, qu’une présentation de design. L’expérimentation des formes, des matériaux et des couleurs donnent naissances à des Murs. Le second, Mur 02, dessine le losange, forme géométrique de prédilection des Bouroullec, avec un unique tissu de soie bleu. Mur 11, n’a rien d’un écran ou d’un paravent, mais se présente lui aussi comme le pendant du Lustre Gabriel de Versailles, tel un collier géant suspendu et composé de cloches de céramique rouge.

Un espace d’expérimentation, encore un. Ces connexions de formes et de textures évoqueront Geometree de François Morellet chez certains. Elle surprendront davantage le visiteur peu familier de l’œuvre des deux frères, qui pensait y trouver une simple exposition de design articulée autour du mobilier et de la réécriture du paravent.

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Rétrospective

Il est conseillé de terminer les expositions consacrées aux Bouroullec par la Rétrospective qui prend également place au sein du FRAC Bretagne. Rêveries Urbaines et 17 Screens offrent un regard neuf sur la création des designers, qui, en touchant à l’urbanisme et la création visuelle grandeur nature, s’éloignent de la vision pure et dure du design que nous pourrions avoir. Terminer par Rétrospective permet d’avoir un regard sans avis préconçu sur ces expérimentations visuelles, de ne pas chercher leur répertoire de formes et de couleurs dans ces nouvelles propositions. La tentation de faire de cette Rétrospective un troisième espace d’expérimentation visuel était trop grande pour les deux bretons, qui se sont affranchis de tout parcours chronologique ou thématique, pour privilégier le dialogue entre des créations que tout semble opposer de prime abord. L’alchimie visuelle est le souci premier, mobilier, dessins et objets cohabitent et se rapprochent par des jeux de formes et couleurs.

Dessins, photos et vidéos dévoilent le long processus créatif et les nombreuses ébauches nécessaires avant la création d’une simple pièce de mobilier. Mais une fois encore, l’harmonie visuelle prédomine. Dans une scénographie aérienne conçue par les designers eux-mêmes, 100 objets issus de leur production dessinent vingt ans de carrière. Sur les murs, quelques Clouds, fameuse tuiles modulaires de leur atelier, viennent habiller ce white cube géant, apportent une touche de couleur, de volume, de vie dans l’espace d’exposition monochrome.

Au milieu de cette mosaïque de formes et de mobiliers, trône une poupée Kokeshi, dessinée par les Bouroullec. Elle est née de la volonté de Kengo Kuma and East Japan Project, qui souhaitèrent venir en aide à la région de Fuskushima en faisant rayonner l’artisanat de l’Est du Japon. Pour cela, les frères dessinèrent cet objet, inspiré des poupées japonaises en bois peint du XIXe siècle. Sobriété dans ces trois volumes qui dessine un corps humain, qui s’articule pour s’incliner légèrement, et mimer les gestes de salutations traditionnels du pays du soleil levant.

Avec ces multiples expositions, les Bouroullec ont fait en quelques sortes de Rennes leur rêverie urbaine et visuelle. Chaque espace investi par les designers se présente comme un laboratoire visuel, où le texte et les données s’effacent au profit de matière, du ressenti et de la délectation artistique. De ces miniscules maquettes de cotons bois et rochers des Rêveries urbaines aux écrans d’aluminium et de soie de 17 Screens, chaque exposition porte un regard inédit sur la vision du design des Bouroullec. Autant d’expériences visuelles et de découvertes pour les visiteurs qui découvriront probablement l’œuvre des frères bretons sous un nouveau jour.

Nicolas Alpach

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Rêveries Urbaines
Les Champs Libres
Rétrospective – 17 Screens
FRAC Bretagne
Du 25 Mars au 28 Août 2016
Rennes

Tous les visuels, exceptée l’image d’ouverture, sont © studio Bouroullec

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