Le lièvre blanc d’Inaba et des Navajos secoue le quai Branly

Il y a dix ans, Miyagi Satoshi inaugurait avec Mahabharata le théâtre Claude Levi-Strauss du musée du Quai Branly. Pour ce dixième anniversaire, dix représentations de sa nouvelle pièce, Le Lièvre Blanc d’Inaba et des Navajos, confrontation d’un mythe japonais à celui des indiens Navajos, que décrivait Claude Lévi-Strauss dans L’Autre face de la Lune.

Un voile de perles argentées serpente sur la scène du théâtre Claude Levi-Strauss du musée du Quai Branly. Cette seule structure, fragile et perméable, fragmente l’espace dans lequel des musiciens prennent place, à moitié cachés par ce rideau serpentin qui suggère plus qu’il dévoile. Miyagi Yoshi entre sur scène et brise le silence. Alors qu’il présente les trois actes de sa pièce, la voix des acteurs, danseurs et musiciens, entament un chant ininterrompu, de plus en plus intense, qui couvre progressivement la sienne. Sa traductrice, se projette au sol pour dévoiler un crocodile de paille sur son dos, la légende du Lièvre blanc d’Inaba commence.

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Le Lièvre blanc d’Inaba et des Navajos – © SPAC

Les percussions des taikos et sons de flûtes shinobue instaurent instantanément une esthétique musicale traditionnelle nippone, autour de laquelle gravite tout le spectacle. Une véritable performance visuelle et sonore sans aucun temps mort, où chaque mouvement d’un comédien répond à la percussion d’une cymbale, au son d’un nokan, au chant d’un musicien.Cette orchestration typique du folklore japonais, jouée en live, transporte en quelques seconde la salle sur l’archipel, mais apporte également un véritable dynamisme à la mise en scène. Derrière leur rideau de perles, les musiciens battent la mesure, font écho aux dialogues des conteurs par des cris, si caractéristiques de l’archipel, mordillent leur baguettes pour simuler les grignotement d’un rongeur, avec une étonnante vivacité. La légende du Lièvre blanc d’Inaba, tirée du kojiki – recueil des mythes de la génèse du Japon et de ses kamis (dieux) – écrit au VIIIè siècle, se présente comme l’un des plus anciens écrits japonais connu aujourd’hui. Toute la mise en scène puise sa source dans les fondements du théâtre japonais, où les légendes transmises oralement, étaient contées et jouées par les habitants des villages. La troupe du Shizuoka Performing Arts Center incarne un de ces petits villages, transposé au XXIè siècle.

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Le Lièvre blanc d’Inaba et des Navajos – © SPAC

Derrière des masques, dans une scénographie minimaliste aux couleurs rouges et blanches prédominantes, Ōkuninushi, accompagné de ses quatre-vingts demi-frères, se rend à Inaba pour épouser la princesse Yagami hime. C’est sa rencontre avec le pauvre lièvre blanc, écorché vif sur scène par une marée de crocodiles, qui déterminera la suite de son périple. Le mythe du lièvre blanc tiré du Kojiki, premier acte de la pièce, est suivi par la représentation du mythe fondateur du pays des Navajos, qui se focalise principalement sur le parcours (parsemé d’épreuves) de deux jumeaux, fils de Femme Changeante fécondée par le Soleil, à la recherche de leur père. Miyagi Satoshi instaure un dialogue des cultures, si cher au musée, en ne se contentant pas de simplement faire cohabiter ces deux mythes, mais en réinventant le mythe originel dans un dernier acte, dont les deux premiers seraient issus. Un prolongement scénique de l’oeuvre de Claude Lévi-Strauss, qui établit dans ses écrits, des correspondances entre mythes asiatiques et cultures amérindiennes, dont la circulation se serait faite de l’Indonésie à l’Alaska pendant les grandes glaciations.

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Le Lièvre blanc d’Inaba et des Navajos – © SPAC

Dans ce dernier acte, parcours vers le soleil subtilement mis en scène, où la course de l’astre est dessiné par l’ombre portée des comédiens qui s’étire sous l’éclairage d’un puissant projecteur orange, tandis que les conteurs, chantant, criant aux rythmes des nombreuses percussions et des xylophones, évoquent la succession des saisons. Une quête au cours de laquelle la troupe du Shizuoka Performing Arts Center, déploie tout son savoir faire dans son jeu inspiré du kabuki, où la parole est complètement dissociée du corps. Les acteurs, masqués ou inexpressifs, agissent au son de la voix des conteurs, comme si la légende transmise oralement prenaient soudainement vie sous les yeux des spectateurs, sans qu’ils puissent pleinement s’identifier aux protagonistes de ce conte. Ce parti-pris sollicite pleinement l’imaginaire de chacun, qui aura à la sortie du théâtre, une vision de cette légende qui lui est propre.

Du premier au dernier acte, Miyagi Satoshi parvient à trouver le juste équilibre : une mise en scène parfaitement épurée, contenue, avec des danses toutefois extrêmement vives et expressives, à l’image de la musique traditionnelle qui joue un poème sonore tout au long de la pièce. Il se lâche totalement dans les dernières minutes, ouvrant l’espace sur le jardin du quai Branly, où les 27 comédiens et musiciens investissent l’espace en danse, en musique : un véritable feu d’artifice visuel et sonore où les kimonos, masques et marionnettes offrent un bouquet final à la hauteur des trois actes précédents. Comme après un hanabi taikai, feu d’artifice qui ouvre l’été au Japon, un long silence suit la dernière percussion, qui laisse place à un tonnerre d’applaudissements.

Nicolas Alpach

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Le Lièvre blanc d’Inaba et des Navajos
Théâtre Claude Lévi-Strauss
Musée du Quai Branly
Du 9 au 19 juin 2016

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