Le musée Jean-Jacques Henner rouvre ses portes aux visiteurs

Il est de certains musées fermés ou œuvres en restauration, qu’une nouvelle génération de curieux n’a jamais connus. C’est notamment le cas du Louvre qui conserve, hors de la vue des visiteurs, les immenses toiles de L’Histoire d’Alexandre de Charles Le Brun, de la Vénus du Pardo de Titien, qui vient de revenir d’une restauration de quinze ans ou plus récemment du musée Jean-Jacques Henner. Fermé en 2013 pour trois années de travaux, il vient de rouvrir ses portes aux visiteurs. Si Henner n’avait pas eu de musée consacré à son œuvre, qui sait la renommée qu’il aurait aujourd’hui, face à l’engouement pour les peintres impressionnistes ?

Le salon rouge du premier étage. © Musée Henner
Le salon rouge du premier étage. © Musée Henner

L’hôtel de la plaine Monceau

À l’inverse de Gustave Moreau qui a transformé son logement et son atelier de la Nouvelle Athènes en un musée dédié à son œuvre, Henner n’a pas vécu dans cet hôtel de l’avenue de Villiers. Il appartenait au peintre Guillaume Dubufe et fut acheté par la nièce d’Henner après sa mort en 1921. Marie Henner voulait en faire un musée dédié à l’œuvre de son oncle ; elle légua l’hôtel à l’État qui fut transformé en musée dès 1924. Ce dernier reprend un peu le parcours de son voisin le musée Moreau : deux premiers étages, qui abritaient auparavant des logements sont transformés en salles de musée, et un troisième étage, qui accueillait jadis les réserves du musée, est désormais un « atelier gris » avec sa verrière et sa grande hauteur sous plafond. Peuplé d’esquisses ou de chefs-d’œuvre, d’antiques, et palettes de peinture sans mise en scène kitch, cet espace est une sorte de consécration après la visite qui donne l’impression à quiconque pénètre dans les lieux, de découvrir l’intimité du peintre dans son atelier. L’hôtel a aussi conservé de nombreux éléments de décoration d’un XIXe siècle éclectique : carreaux de faïence dans le genre de Delft au rez-de-chaussée, plafonds néo-Renaissance et jardin d’hiver, moucharabiehs dans le salon rouge, lustre néo-Louis XIII dans le patio et les indispensables parquets grinçants des musées d’art ancien.

Sur les cimaines,  le rouge pompéien que l’on associe souvent aux œuvres du XIXe siècle, mais aussi du bleu, du blanc et du gris, qui s’oublieraient presque afin d’attirer l’attention du spectateur sur les peintures – parfois sombres – d’Henner. Les quelques trois cent œuvres exposées, agencées par Hubert Le Gall, optent bien évidemment pour cet accrochage XIXe. Les grandes toiles sont isolées, les plus petites, fort nombreuses, sont accrochées en une mosaïque thématique (portraits, paysages, modelli…). La manière très cohérente, parfois un peu monotone des peintures, de leur sujet, de leurs couleurs, rend paradoxalement agréable leur contemplation. Une expérience de visite comparable aux salles de peinture vénitienne d’un musée, où s’opère une sorte d’unification permettant à l’œil de regarder un mur dans son ensemble, plutôt que chaque esquisse une par une, comme celles de l’atelier gris. Aussi, du mobilier qui provient de la maison du peintre ou de son atelier, accompagne les œuvres. Sans grande richesse, et en nombre très réduit, ce n’est pas ce qui prime dans les salles. Ce n’est pas non plus comme au musée de la Vie romantique (ancienne demeure d’Ary Scheffer) ou au musée Gustave Moreau, qui restituent l’ambiance du milieu du XIXe, où les toiles côtoient les chandelles à ampoules, le mobilier XVIIIe ou Empire, et les souvenirs. Le musée Henner est donc davantage un de ces musées consacrés à l’œuvre d’un peintre, plus qu’un musée-maison ou un musée-atelier.

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Musée Henner

Qui est Jean-Jacques Henner ?

La fin du XIXe siècle n’est pas uniquement marquée par les peintres impressionnistes Monet, Manet, Degas etc. D’autres artistes « académiques » se sont inscrits dans une tradition classicisante, fondée sur le dessin, l’esquisse, le modèle vivant et une certaine idéalisation du corps humain, reprenant des sujets traités depuis l’Antiquité gréco-romaine, et s’inscrivant dans la lignée des peintres du XVIe siècle. Henner (1829-1905) en est l’exemple parfait : il remporte le Prix de Rome en 1858, permettant à un artiste qui a suivi l’enseignement aux Beaux-Arts, de séjourner à la Villa Médicis à Rome, afin d’apprendre des maîtres anciens. Il copie les peintures de Pompéi, la chapelle Scrovegni de Giotto, Andrea del Sarto et Vittore Carpaccio, ou même la Vénus d’Urbain de Titien. Il peint aussi les paysages montagneux d’Italie qui font écho aux vues romaines que Corot peint dans la première moitié du XIXe siècle. Lorsque Jean-Jacques Henner rentre d’Italie, il mène ensuite une carrière « officielle » : il devient membre de l’Académie en 1889, il expose sans difficulté au Salon, et l’État achète ses toiles.

Dans l’œuvre d’Henner, une des références qui passe pour être la plus marquante est sans doute celle au Corrège. Cet artiste de l’école de Parme du XVIe siècle a une façon singulière d’entourer les corps par des contours estompés, comme s’il existait entre un morceau de chair et le fond du paysage, un subtil dégradé de couleurs pour ne pas heurter l’œil et ménager une transition entre ces deux éléments en douceur. C’est à peu près ce que l’on retrouve dans les peintures d’Henner. C’est ainsi que dans les très nombreux portraits qu’il a peints, au regard tantôt fuyant, tantôt frontal, le fond se fait oublier. Dans La Source (ci-dessus), œuvre datée de 1881 qui est accrochée dans le salon rouge du premier étage, la naissance du bas de la jambe de la nymphe sort de nulle part, d’une obscurité totale. Son mollet, lui, est inondé d’une lumière vive et par un savant jeu de tapotement ou d’effleurements du pinceau, il repart dans l’ombre, et son contour est bien cerné. Ailleurs, le peintre a évoqué le reflet d’une végétation noire dans l’eau d’un bleu pastel en répétant la couleur des arbres par ces mêmes effleurements progressifs dans l’eau. On ne distingue plus les limites comme dans un tableau du Corrège. La chose est sensiblement la même sur le portrait d’Henriette Germain (ci-dessus), fille d’un banquier, peint en 1874. Le visage suspicieux aux lèvres rubis et aux yeux bleu de Prusse, est baigné de lumière, et encadré par une épaisse chevelure blonde constituée de larges coups de pinceaux. Pourtant, la transition entre les contours des cheveux et le fond noir ne se voit pas. Mieux, sur certaines œuvres, notamment Les Naïades, la plus grande toile de l’artiste commandée pour la salle à manger d’un hôtel du faubourg Saint-Honoré, une impression de flou remplie les corps des nymphes et le paysage, comme si l’on eût posé un filtre devant la toile.

À partir de septembre 2016, le musée Jean-Jacques Henner accueillera une résidence d’artiste lors de laquelle un jeune diplômé de l’École nationale supérieure des beaux-arts travaillera au sein du musée et aura l’opportunité d’exposer dans le jardin d’hiver qui vient d’être rénové. Le futur lauréat, installé dans un bureau-atelier, pourra faire dialoguer les tableaux d’Henner avec ses propres créations ; dialogue qui sera d’autant plus fort qu’Henner et le jeune artiste proviennent de la même institution que sont les Beaux-Arts. À la fin de sa résidence en juin 2017, ce dernier fera don d’une œuvre au musée qui sera exposée avec l’ensemble des collections.

On oublie souvent qu’une histoire de la peinture pour la fin du XIXe siècle, ne doit pas uniquement prendre pour référence l’impressionnisme. La peinture de Jean-Jacques Henner prouve bien qu’à côté d’Impression, soleil levant, de l’Olympia ou des danseuses de Degas, il existe et demeure une veine plus classique, dont les fondements sont à rechercher aux XVIe et XVIIsiècles. Un peu comme Ingres et Delacroix qui regardaient Raphaël et Michel-Ange, Henner livre sa vision du beau idéal dans des corps à la peau blanche, légèrement « floutés », sans muscles ni marques qui s’offrent désormais à la contemplation des nouveaux visiteurs.

Damien Tellas

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