Photographes des peuples disparus – Edward S. Curtis et Martin Gusinde

Ethnologues et photographes indépendants, les deux hommes ont immortalisés les derniers Indiens d’Amérique à l’aube du XXème siècle. Edward S. Curtis a passé près de trente ans à arpenter les grandes plaines d’Amérique du Nord sur les pas d’innombrables tribus. Le missionnaire Martin Gusinde est allé voir les derniers indigènes de la Terre de feu en Amérique du Sud alors qu’un génocide et des maladies européennes les avaient presque tous éradiqués. L’un et l’autre avaient conscience que l’heure était venue pour ces peuples et ont chacun cherché à en dresser un ultime portrait, une dernière image.

 Quand il découvre les premiers peuples de la Terre de feu qu’il est venu étudier, Martin Gusinde tombe des nues. Il rencontre des individus faméliques et miséreux qui vivotent dans des abris de fortunes. Il croyait pouvoir étudier une tribu puissante et pleine de vie, il en découvre des survivants moribonds : « Je sentis alors la profonde souffrance et le vif découragement qu’éprouve tout chercheur en voyant ses illusions balayées et ses espoirs brisés à jamais, car, avec ce peuple s’éteint aussi son originalité (…) Le plus urgent, dans l’immédiat, c’est de sauver ce qu’il en reste ».[1]

K’terrnen, le bébé de l’ogresse Xalpen, est présenté aux femmes par le chaman Tenenesk. Entièrement peint d’ocre rouge, son corps est couvert de duvet d’outarde. Cérémonie du Hain, rite Selk’nam, 1923 © Martin Gusinde / Anthropos Institut / Éditions Xavier Barral
K’terrnen, le bébé de l’ogresse Xalpen, est présenté aux femmes
par le chaman Tenenesk. Entièrement peint d’ocre rouge, son
corps est couvert de duvet d’outarde.
Cérémonie du Hain, rite Selk’nam, 1923
© Martin Gusinde / Anthropos Institut / Éditions Xavier Barral

Tels sont les travaux des deux photographes : forme d’oraison funèbre proférée dans l’urgence, façon de requiem devant la mort annoncée de ces peuples primitifs. Des travaux dans lesquels l’art se confondait à l’entreprise scientifique, où le vécu s’immisçait dans la recherche picturale, où le sentiment côtoyait sans cesse l’étude raisonnée.

L’un et l’autre – Edward S. Curtis et Martinv Gusinde – ont réussi l’exploit d’immortaliser les derniers jours des Indiens d’Amérique en se faisant accepter dans divers tribus. Ils sont parvenus à entrer là où presque aucun homme blanc n’était jamais allé, initiés à des rites et des cérémonies secrètes dont ils ont pu parfois capter un fragment fugitif et rare. Et « sauver ce qu’il en reste ».

La folle entreprise d’Edward S. Curtis : The North Indian American

Récit rocambolesque que la vie d’Edward S.Curtis. Né en 1868 dans le Wisconsin, il passe sa jeunesse dans le Nord des Etats-Unis. Il découvre la photographie à l’âge de dix-neuf ans alors qu’il vit dans le Minnesota où son père a ouvert une épicerie. Il s’y adonne en autodidacte et travaille bientôt pour un photographe en tant qu’apprenti dans la ville de Saint Paul. Deux ans plus tard, en 1887, sa famille déménage à Seattle où Curtis commence alors à gagner sa vie comme photographe de studio. Le 29 décembre 1890 a lieu le massacre de Wounded Knee dans le Dokata du Sud. Entre 300 et 350 Amérindiens, dont une bonne partie de femmes et d’enfants, sont tués par l’armée américaine. On ne sait pas si ce massacre est à l’origine de la quête du photographe, mais il a sûrement contribué à lui faire prendre conscience du génocide à l’œuvre dans les grandes plaines américaines.

Puisqu’il voyage beaucoup avec son travail et connaît bien la nature – pour l’avoir arpenté enfant – Curtis rencontre fréquemment des Indiens sur son chemin qu’il se plaît alors à photographier. Il n’a encore aucun but précis sinon celui d’immortaliser des présences qu’il sent vouées à disparaître et sans doute aimant l’image singulière qu’il tirait de ces rencontres insolites et troublantes. Mais voilà qu’un jour, en 1898, il croise la route d’un groupe de scientifiques. Comme il connaît bien le coin, il leur indique le chemin et fait alors la connaissance d’un ethnologue, Bird Grinnel. En sympathisant, il dévoile ses photographies d’Indiens. Grinnel est enthousiaste, admiratif et décide d’embaucher Curtis comme photographe pour ses prochaines expéditions : en Alaska d’abord, puis dans le Montana auprès des Indiens Blood, Blackfeet et Algonquin.

C’est ainsi que naît le projet fou d’Edward S. Curtis : dresser l’inventaire complet des Indiens d’Amérique ainsi que la documentation la plus fournie possible à leur sujet. Il s’y consacra pendant près de 35 ans, parcourant les Etats-Unis de long en large, réalisant pas moins de 40.000 photographies dans 80 tribus différentes. Il prit des notes sur 75 langues et dialectes et enregistra à l’aide d’un ancien appareil enregistreur à cylindre de cire d’Edison les musiques et les chants des Amérindiens. Il fût également le premier à filmer des Indiens dans son film In the Land of the Head Hunters réalisé en 1914[2]. Ces travaux furent publiés sous forme d’une très belle encyclopédie en vingt volumes et intitulée : The North American Indian. En sortît 500 exemplaires numérotés et chacun coûtait pas moins de 3000 dollars. Au plus fort de son entreprise, 17 personnes travaillaient pour lui.

Edward S. Curtis, Trois chefs Piegan, 1900
Edward S. Curtis, Trois chefs Piegan, 1900

Une grande partie de son travail était aussi de trouver l’argent qui lui manquait sans cesse pour répondre à l’ambition sans borne de son projet. Comme Curtis s’était taillé une bonne réputation de photographe de studio dans ce qui constituait son travail alimentaire, il gagna un concours qui lui donna l’occasion de photographier les enfants du président des Etats-Unis. Il fût ainsi introduit à la Maison Blanche et pût avoir un entretien avec Théodore Roosevelt. Ses photographies d’Indiens plurent beaucoup au président qui soutînt fermement le projet de Curtis. S’il ne lui donna pas d’argent, il écrivit la préface de son encyclopédie et l’aida à gagner de la crédibilité auprès des investisseurs potentiels. Ainsi Curtis fît un grand nombre de conférences sur les Indiens d’Amérique où il rassemblait de riches donateurs. Mais ce n’était pas assez. Il dût aussi se démener pour trouver des mécènes et parvînt finalement à recevoir l’aide financière d’un magnat des chemins de fer, John Pierpont Morgan. En tout et pour tout, il lui versa environ 400.000 dollars, mais cet argent s’étala sur plus de 25 ans et était loin d’être suffisant pour répondre aux besoins complets de Curtis. Morgan fût aussi un mécène exigeant, voir impitoyable, qui demandait toujours des contreparties à ses prêts, notamment sur des éditions à tirage unique et dans les plus belles impressions possibles. Il y eût aussi ce paradoxe que l’entreprise de chemin de fer de Morgan participait indirectement à la désintégration des tribus indiennes. Il permît néanmoins que le projet fou de Curtis puisse prendre vie et, en dépit des soucis financiers – qui causèrent sans doute son divorce en 1916 – parvienne jusqu’à nous.

 La mission personnelle de Martin Gusinde : étudier les habitants de la Terre de feu

 Né le 29 octobre 1886 à Breslau en Prusse (aujourd’hui en Pologne), Martin Gusinde a très tôt admiré les cultures exotiques et les arts premiers. C’est ainsi qu’adolescent il se tourne naturellement vers la congrégation des Salésiens qui a comme mission d’éduquer des jeunes gens un peu partout dans le monde. Il sait qu’en devenant missionnaire, il pourra rejoindre des terres lointaines et étudier des peuples peu connus – voire inconnus – de son pays natal. Il entreprend rapidement des études, notamment d’anatomie. Le 8 septembre 1911, il est ordonné prêtre. Le jeune homme qu’il est se montre alors très enthousiaste à l’idée du voyage et à l’exploration des terres méconnues. Sa ferveur va pourtant refroidir sa hiérarchie. Alors qu’il est prêt à partir pour les terres d’Afrique de l’Ouest et du Centre, l’ordre préfère l’envoyer au Chili pour enseigner les sciences naturelles au lycée allemand de Santiago où il se rend en 1912. Gusinde est alors loin de sa quête et il va lui falloir plusieurs années avant de pouvoir réaliser son travail en Terre de feu.

Martin Gusinde postulant à la cérémonie d’initiation yamana, le Ciéxaus, 1920. Yamana, 1919-1924 © Martin Gusinde / Anthropos Institut / Éditions Xavier Barral
Martin Gusinde postulant à la cérémonie d’initiation yamana, le
Ciéxaus, 1920.
Yamana, 1919-1924
© Martin Gusinde / Anthropos Institut / Éditions Xavier Barral

A Santiago, en plus de son enseignement, il se met à collaborer avec le musée d’ethnologie et d’anthropologie (M.E.A) à partir de 1914. Gusinde travaille d’abord sur les archives, puis sur des missions locales avant d’exprimer de plus en plus clairement son souhait de rencontrer les peuples de la Terre de feu. Il remue tous les réseaux possibles et parvient au bout du compte à obtenir le soutien d’un certain nombre de mécènes et même celui du président du Chili (comme Curtis avec Roosevelt…). Il effectue alors son premier voyage qui se situe entre le 9 décembre 1918 et le 31 mars 1919. Il va alors à la rencontre de la population selk’nam de Rio Fuego sur la côte est de la Grande Île de la Terre de Feu. Il rejoint d’abord le camp des salésiens qui accueille des Indiens rescapés du génocide à l’œuvre dans la zone. Il y trouve de pauvres gens amaigris qui vivotent dans des installations de fortunes, vagues répliques des tipis traditionnels construits avec les matériaux trouvés dans le coin et qu’il photographiera. Il rejoint ensuite les tribus à l’intérieur du pays. Son deuxième voyage se situe entre décembre 1919 et février 1920. Il va alors à la rencontre des Yamana ; un peuple qui vit sur les côtes au contraire des selk’nam qui vivent dans les terres. Puis il fera encore deux autres voyages à la découverte de leurs cultures et en se faisant notamment introduire au sein de cérémonie tribale : un premier entre décembre 1921 et mars 1922 ainsi qu’un deuxième entre 1923 et 1924. En tout ce sont quatre voyages qui s’étalent sur près de six ans et dans lesquels Gusinde aura réalisé 1200 photographies. Impossible d’ailleurs de savoir s’il eût un apprentissage ou non de la photographie. Il avait en tout cas suffisamment de connaissance pour réparer son appareil tout seul et avoir un certain nombre de notions pour tirer certains clichés sur place.

Portraits d’avant-tombe

 Photographier les Indiens comme l’ont fait Curtis et Gusinde, c’est d’abord saisir l’ultime image d’un peuple dont la disparition est en marche. L’un et l’autre ont voulût dresser, parmi l’œuvre photographique, des portraits individuels et l’un et l’autre ont adopté une méthode plus ou moins similaire. Plan serré autour du visage, le plus souvent de face et avec la volonté de rendre une image noble du modèle, souligner son humanité, ne surtout pas l’amoindrir par une contre-plongée ou une situation dévalorisante, sinon même de le grandir en lui rendant une qualité d’image jamais vue.  « Je pris une résolution, à savoir que les illustrations devaient être réalisées selon les meilleures méthodes du moment de telle sorte que l’on puisse presque voir les pores de la peau des Indiens dans mes portraits », dira Curtis[3] qui utilisait non seulement un matériel de bonne facture, mais faisait entrer les Indiens un à un dans une tente qu’il avait dressé pour l’occasion et dont la toile servait de fond idéal : neutre, mât et sombre. Il dût payer certains Indiens pour qu’ils acceptent de se faire photographier, notamment tous les membres d’une tribu qu’il rémunéra 50 cents par pose, ce qui correspondait à l’époque à environ une demi-journée de salaire. Il demandait aussi de bannir tout élément qui n’appartenait pas à leur culture, prenant parfois des distances avec la réalité, demandant à tel Sioux ou tel Apache de retirer un vêtement ou un objet du monde des blancs. Il est arrivé qu’il se fasse d’ailleurs piéger en immortalisant le portrait de femmes avec des tenues faites dans des tissus non traditionnels.

Pour sa part, Martin Gusinde ne dressait pas de tente, mais observait la même méthode dans la prise : un plan frontal, rapproché, avec le bannissement d’éléments extérieurs au sujet.

En sortent des portraits d’une rare intensité où le regardeur est saisi par le regardant. Les modèles semblent traquer les yeux du photographe, interrogeant son but et son pouvoir, se demandant ce que cet « attrapeur d’ombres », comme ils le surnommaient alors, allait faire de ce morceau d’âme qu’il concédait à donner pour la postérité.

Curtis raconte que s’il rencontra de nombreuses réticences au début de son entreprise, les tribus comprenant les unes après les autres qu’il tirait de magnifiques portraits en traces ultimes avant la disparition annoncée, certaines qui lui avaient toujours refusé l’accès finissaient par envoyer un émissaire lui priant de bien vouloir venir les photographier, sans doute envieux de la tribu voisine qui l’avait déjà fait. Curtis récoltait parfois des informations sur les modèles qu’il photographiait, souvent même en citant leurs noms.

Martin  Gusinde opérait la même démarche, avec le soin de noter les liens de filiation, les rapports entre personnes, cherchant à souligner la généalogie. Il souhaitait également montrer le modèle dans une situation qu’il devait tenir à immortaliser. Ainsi de sa série des membres du peuple Yamana qu’il photographie : leurs visages couverts de peinture de deuil ; soucieux sans doute de montrer la singularité d’une culture dont la parure constitue l’un des éléments centraux.

Peintures de deuil. Yamana, 1919-1924 © Martin Gusinde / Anthropos Institut / Éditions Xavier Barral
Peintures de deuil.
Yamana, 1919-1924
© Martin Gusinde / Anthropos Institut / Éditions Xavier Barral

Impossible de savoir la relation exacte qui unissait le portraitiste à ses modèles et combien de temps ils passèrent ensemble. Mais on comprend que le modèle donne à chaque fois quelque chose de lui, s’ouvre à la capture du regard et le fait avec la conscience que cet acte l’engage, qu’il laisse ainsi une trace de lui et par ricochet, de son peuple en déclin. Sans doute sentait-il aussi que l’appareil était tenu par des mains bienveillantes comme le fait penser ces propos de Curtis : « Les Indiens sont de ce point de vue comme des animaux ou des enfants (…). Ils savent instinctivement si on les aime. Ils savaient que je les aimais et que je voulais faire quelque chose pour eux ».[4]

Les cérémonies 

Les deux hommes ont réussi à se faire intégrer si bien qu’ils ont pu assister à des cérémonies d’ordinaires réservées aux seuls membres de la tribu.

Comme l’écrit Théodore Roosevelt dans la préface de l’encyclopédie de Curtis à ce sujet : « Il a vécu intimement avec de nombreuses tribus des montagnes et des plaines. Il sait comment elles chassent, comment elles voyagent, comment elles vaquent à leurs diverses occupations (…) Il connaît leurs guérisseurs et leurs sorciers, leurs chefs et leurs guerriers, leurs jeunes hommes et leurs jeunes filles. Il n’a pas seulement vu leur rude existence au grand air, mais a, comme peu d’hommes blancs le feront jamais, saisi de rares aspects de leur étrange vie spirituelle ». [5]

De fait, Edward S. Curtis verra de nombreuses cérémonies et rites dont il s’est fait fort de garder une trace. Il a notamment filmé et participé à la Danse du Serpent des Indiens Hopi. Cette cérémonie a lieu tous les deux ans et dure seize jours. Les Indiens vont d’abord récolter une myriade de serpents dans les alentours. Ils jeunent ensuite pendant plusieurs jours, puis dansent en tenant le reptile entre les dents. Si les Hopi ouvrirent au début du siècle la cérémonie aux curieux moyennant de l’argent, ils se lassèrent et la fermèrent ensuite aux autres hommes. Les traces de Curtis se révèlent ainsi être l’un – sinon le seul – témoignage documentaire de cette pratique. Elles forment aussi une matière à songer le monde d’alors, à interroger ces cérémonies où la pensée magique d’un peuple fondait l’un des piliers de la vie commune.

Edward S. Curtis, Kotsuis and Hohhuq - Nakoaktok - Des Danseurs Nakoaktok portent des masques Hamatsa lors d'un rite, 1914
Edward S. Curtis, Kotsuis and Hohhuq – Nakoaktok – Des Danseurs Nakoaktok portent des masques Hamatsa lors d’un rite, 1914

Martin Gusinde a, quant à lui, peut-être été plus loin encore dans l’intégration. Il parviendra à assister à deux cérémonies où sans doute aucun homme blanc n’avait jamais été et qui étaient en tout cas extrêmement difficiles d’accès. Chez les selk’nam il pût voir et immortaliser avec son appareil photo la cérémonie du Haïn, une cérémonie destinée aux adolescents avant leur passage à l’âge adulte. L’organisation est prise en main par les hommes et demeure secrète aux femmes. S’enchainent à la fois jeux, danses et pantomimes. La cérémonie peut durer plus d’un an et repose sur un mythe formidablement décrit par l’ethnologue Anne Chapman[6] : autrefois les femmes dominaient le monde grâce à la Lune, le plus puissant des chamans. Elles se déguisaient en esprit et attendaient tout des hommes. Un jour, l’un d’eux découvrît le subterfuge. Les hommes renversèrent les femmes et firent exactement l’inverse : ils se déguisèrent en esprit pour maintenir leur domination.

De cette cérémonie, en jaillit une fulgurante invention de costumes pour symboliser les esprits et que Martin Gusinde déploie dans une série d’images exceptionnelles. Les adolescents, nus, s’enduisent d’ocre rouge avant la cérémonie. Une fois le Haïn achevé, ils se recouvrent entièrement d’os broyé afin de se purifier. Les hommes portent, quant à eux, des tenus représentant les esprits et qui troublent le regard autant qu’elles gomment volontairement les individus qui s’y logent. Certaines les enveloppent complètement, d’autres témoignent surtout d’un art puissant de la peinture corporelle. Dans le contexte du génocide qui a touché ce peuple, ces images de Gusinde ont une résonnance puissamment mélancolique. Elles forment l’unique trace de cet art que les colons n’estimaient pas, voulaient oublier et faire oublier et qui nous revient ainsi de plein fouet, montre combien la parure de ces peuples pouvait être le fait d’un travail et d’un sens inouï de la beauté.

L’autre cérémonie à laquelle Gusinde pourra participer est celle de la tribu des Yamana, peuple côtier de la Terre de feu. Il s’agit d’un rite au sein d’un rituel plus vaste, nommé le Ciéxaus et au cours duquel les jeunes femmes et les jeunes hommes de la tribu se marient. Ce rite, nommé Kina, est exclusivement réservé aux hommes adultes et tenu secret. Gusinde est le seul Européen à y avoir été initié en 1922.

Edward S. Curtis, Qunhulahl - Qagyuhl. 1914
Edward S. Curtis, Qunhulahl – Qagyuhl. 1914

 Les masques et costumes

 Traces inédites des rites et cérémonies, les photographies révèlent du même coup l’extraordinaire diversité des masques et costumes des Amérindiens.

Que ce soit dans l’œuvre de Curtis ou celle de Gusinde, jaillissent des formes étranges, des nez immenses, des yeux cachés, des mains géantes, des bouches terribles, des variations innombrables autour de figures animales et humaines. S’y décèlent un sens du sacré et du spectacle qui agissaient comme l’un des ciments de ces sociétés primitives. Le plus souvent ces masques et costumes étaient forgés à partir des matières environnantes de la tribu, prouvant du même coup la connexion aiguë qui existait entre ces hommes et la nature dont ils ne dépendaient pas seulement, mais dont ils semblaient se voir comme une des parties d’un tout plus grand, de ce qu’ils nommaient le « Manitou ». C’est par exemple le cas des masques des selk’nam taillés dans des morceaux d’écorces[7] et dont il est aisé de reconnaître la matière originelle. C’est aussi ce qu’indiquent les propos d’un chef Indien, Standing Bear, relevé par Curtis : « Nous ne considérons pas les grandes plaines ouvertes, les douces collines, les rivières qui serpentent, l’enchevêtrement des taillis, comme sauvages (…) La nature n’était une contrée sauvage que pour l’homme blanc, et pour lui seul le pays était infecté d’animaux sauvages et de barbares. Pour nous, il était apprivoisé. La terre était bienveillante et la faveur du Grand Mystère nous entourait. Avant que les hommes barbus de l’Est multiplient sur nous et nos familles bien aimées des injustices avec une brutale frénésie, le pays n’était pas sauvage pour nous. Lorsque même les animaux se mirent à fuir à leur approche, alors pour nous aussi commença l’Ouest sauvage »[8].

Préparatifs pour la cérémonie Kina. Yamana, 1919-1924 © Martin Gusinde / Anthropos Institut / Éditions Xavier Barral
Préparatifs pour la cérémonie Kina.
Yamana, 1919-1924
© Martin Gusinde / Anthropos Institut / Éditions Xavier Barral

 

Ultime présence : sur les pas de la disparition

 L’Ouest sauvage qui ravagea les peuples des plaines et montagnes américaines ainsi que ceux de la Terre de feu. En un quart de siècle, alors qu’ils vivaient là depuis l’aube des temps, les Indiens d’Amérique furent littéralement décimés. Aux Etats-Unis, les colons massacrèrent des groupes de bisons dans le simple but – et criminel – d’affamer les Indiens. En Terre de feu, les populations furent littéralement chassées par les colons, en particulier les armées d’un aventurier argentin, Julius Popper, né en Roumanie et qui se mît en tête d’envahir la zone entre 1886 et 1887, pillant et massacrant les peuples autochtones. L’un de ses plaisirs était notamment de photographier ses troupes à côté d’un Indien mort, sorte de trophée macabre qu’il exhibait fièrement. Ainsi, il a participé à la documentation du génocide de ces peuples dont nous n’avons pas beaucoup de traces. Mais les chiffres avancées par les ethnologues sont édifiants et terrifiants : par exemple avant l’arrivée des colons en Terre de feu, le peuple Selk’nam comptait plus de 3000 individus. En 1920, ce chiffre avait diminué de 90%.[9] Les colons n’hésitaient pas à lancer de véritable chasse à l’homme à leur encontre, récompensant les chasseurs aux nombres d’oreilles d’Indiens rapportés ou bien glissant du poison dans des carcasses d’animaux que les Indiens allaient manger.

L'équipe de Julius Popper posant devant le corps d'un Indien de la Terre de feu qu'ils ont abattu au cours d'une chasse à l'homme
L’équipe de Julius Popper posant devant le corps d’un Indien de la Terre de feu qu’ils ont abattu au cours d’une chasse à l’homme

D’où, dans les travaux des deux photographes, la mise en scène délibérée de la disparition. Dès les premières photographies du projet de Curtis, l’une a retenu l’attention, puis devînt particulièrement célèbre, reproduite sur toute une série d’objets, notamment des plats en argent, comme une sorte d’image incontournable des Amérindiens. Intitulée « The Vanishing Race », elle a été prise en 1904 – soit au début de l’entreprise de Curtis. On y voit un groupe d’Indiens sur des chevaux filer vers l’horizon, emmitouflés dans des couvertures et surtout : dos au photographe. Ainsi vient d’emblée le sentiment qu’ils tournent résolument le dos au regardeur et donc, au monde auquel il appartient, celui des blancs, des occidentaux, des fervents défenseurs des nouvelles technologies (comme l’appareil photographique), des sédentaires. Partants vers l’horizon, c’est aussi comme s’ils partaient vers le pays de leurs morts, s’en allant de notre monde à nous, nous quittant, nous laissant à l’aune de leur territoire profond.

Edward S. Curtis, The Vanishing Race
Edward S. Curtis, The Vanishing Race, 1904

Si Curtis a su saisir le portrait de ces tribus, il a aussi photographié, dans ce qui ressemble à des mises en scène savamment calculées, la limite même de son travail. Dans ces photographies où les Indiens se dirigent vers le lointain sur le dos de leurs chevaux, il y a l’idée qu’il leur reste encore une part inconnue des autres yeux et qu’ils vont vers elle, sans nous en donner l’indication, du moins sans nous la laisser sur la pellicule du photographe. Ce sont les meilleurs chants du cygne, le glas sonnant, le premier pas vers l’autre monde où le destructeur n’est pas convié, sans doute parce qu’il ne peut pas le comprendre et parce qu’il ne peut pas le voir. Un ami de Curtis dit ainsi à propos de son projet : « il dût déployer des talents de persuasion pour s’attirer les bonnes grâces des hommes « primitifs », des hommes pour qui l’ambition, le temps et l’argent ne signifient rien, mais pour qui un rêve, un nuage dans le ciel ou un oiseau qui survole le chemin dans la mauvaise direction ont une très grande importance »[10]. Un peuple qui trouve dans la peau du monde les indications de sa propre condition, emploie une pensée magique ouverte pour interpréter avec songeries et intensités ce qui ne peut s’approprier, ce qui semble éternel et qui reste hors de toute prétention humaine. Un nuage. Le ciel. Un oiseau. « En tant que profanes, nous devrions nous garder de juger les Indiens uniquement d’après nos normes, sans accepter leurs propres coutumes », écrivait Edward S. Curtis et de prévenir : « Ils considèrent de la même manière certaines de nos coutumes comme extrêmement étranges et immorales ».[11]

Edward S. Curtis, Groupe de Najavo à cheval
Edward S. Curtis, Groupe de Najavo à cheval

« Petit à petit, j’ai pu pénétrer un monde étrange (…) Pendant des heures, je me suis assis en cercle avec ces peuples, tel un élève avide de connaissances. J’ai essayé de me débarrasser de la pensée européenne, des valeurs de la modernité et de tout sentiment personnel afin de capter, de comprendre un univers conceptuel particulièrement singulier », dira de son côté Martin Gusinde.[12]

C’est sans doute l’autre travail des deux photographes : rendre à ces peuple leur mystère, leur aura mystique, leur volupté propre à la rêverie. Ainsi ces images, survivantes portant sur elles le souvenir des derniers survivants, ouvrent à la perception un champ émotionnel inédit qui redonne toute sa place à l’énigme et se font présences de fantômes complices d’un autre mode de vie et peut-être d’un autre idéal, d’un autre rêve ou bien d’un autre regard sur le monde.

Jean-Baptiste Gauvin


 Récit d’une (re)découverte

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Alors qu’il arpente les côtes de la Terre de feu en 1987, l’éditeur Xavier Barral est intrigué par un chalet à Navarino et dont l’entrée est bordée de quelques squelettes de baleine. A l’intérieur, il découvre un hommage rendu aux peuples locaux ainsi que quelques photos qu’il trouve d’une « force incroyable ». Mais Xavier Barral n’a pas le nom du photographe. Presque trente ans passent. En 2012, alors qu’il se rend à l’exposition consacrée à la Patagonie au musée du Quai Branly, il fait la rencontre de Christine Barthe à qui il parle de ces photographies. Christine Barthe, conservateur au musée, lui apprend alors qu’il s’agit de Martin Gusinde et que ses 1.200 photographies sont conservées à l’Anthropos Institute, près de Cologne. Ils s’y rendent tous les deux en 2013 et découvrent alors les planches contacts du photographe. L’éditeur, négociant des droits avec l’Institut, sélectionne des photographies, puis les restaure, les numérise avant de publier un catalogue et de monter une exposition. L’exposition aura lieu dans le cadre des Rencontres de la photographie d’Arles 2015, puis en Terre de feu. Elle doit être présentée en octobre prochain à Santiago au Chili. Les carnets de Martin Gusinde sont, quant à eux, en ce moment transcrit par l’historienne chilienne Marisol Palma Behnke.

J-B G. 


[1] In Martin Gusinde, L’esprit des hommes de la Terre de feu, Editions Xavier Barral, 2015.

[2] Voir le film.

[3] In Edward S. Curtis, Les Indiens d’Amérique du Nord, Les portfolios complets, Taschen, 1997.

[4] Op cit.

[5] Op cit.

[6] Op cit.

[7] Op cit.

[8] In Edward S. Curtis, Les Indiens d’Amérique du Nord, Les portfolios complets, Taschen, 1997.

[9] Op cit.

[10] In Edward S. Curtis, Les Indiens d’Amérique du Nord, Les portfolios complets, Taschen, 1997.

[11]  Op cit.

[12] In Martin Gusinde, L’esprit des hommes de la Terre de feu, Editions Xavier Barral, 2015.

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