Les mots rayés de Pierre Guyotat

Une exposition fête l’auteur de Tombeau pour cinq cent mille soldats. Barcelo, Buren, Moulène…tous ont réalisé ou prêté spécialement une oeuvre pour l’occasion. L’écrivain y place à côté des fragments de manuscrits et des dessins inédits. De quoi pénétrer plus avant dans son oeuvre énigmatique. 

Vue de l'exposition, © Andrea Aversa
Vue de l’exposition © Andrea Aversa
C’est un auteur discret, mais dont l’influence dans la deuxième partie du XXème siècle semble considérable si on s’en réfère à sa réception chez les artistes qui lui sont contemporains. Adolescent, il envoyait ses poèmes à René Char qui l’encourageait. En 1961, il publie son premier roman Sur un cheval dans la même collection que Philippe Sollers et Régis Debray. Il sera ensuite soutenu et apprécié par, entre autres, Michel Foucault, Michel Leiris, Marguerite Duras, Jean-Paul Sartre, Pier Paolo Pasolini, Pierre Boulez et même Fidel Castro qui l’invite à Cuba en juillet 1967. Un de ses poèmes sera illustré par Wifredo Lam. En 2008-2010, le metteur en scène Patrice Chéreau montera un spectacle à partir de son texte Coma qui témoigne de cet espace temps entre la vie et la mort que l’écrivain a vécu personnellement et qu’il raconte dans une période plus prompte à l’autobiographie.
Oeuvre tantôt applaudie pour sa capacité de sublimation des plus sombres instincts humains, tantôt décriée pour les mêmes raisons, elle a déclenché moult polémiques et a, en tout cas, fortement troublé.
Partisan passionné d’une écriture comme un chant qui déploie toute la mélodie de la langue (comme il l’expliquait à Télérama en 2010), il a surtout exploré des thèmes propres à déranger la conscience : le goût de la guerre, le goût du sang et le goût du sexe. Si certains l’ont mis au ban pour ces raisons – son roman Eden, Eden, Eden sera interdit par le ministère de l’Intérieur en 1970 bien que soutenu par François Mitterrand, alors Premier ministre et Georges Pompidou, alors président de la République – d’autres l’ont célébré pour cette raison : notamment Michel Leiris qui raconte avoir offert Tombeau pour cinq cent mille soldats à Picasso, ayant l’intime conviction que ce roman avait un intérêt littéraire suffisant pour que le peintre prenne quelques heures pour le lire.

Hommage 

Miquel Barcelo, Autoportrait, © Andrea Aversa
Miquel Barcelo, Autoportrait © Andrea Aversa
C’est aussi ce que tend à montrer l’exposition qui a lieu en ce moment à la galerie Azzedine Alaïa. Une dizaine d’artistes contemporains célèbrent à leur façon l’écrivain, aujourd’hui âgé de soixante-seize ans. Dès la première cimaise, à gauche, juste après l’entrée, deux toiles de Miquel Barcelo proposent un portrait de l’auteur. Le visage plié, tordu sous le pinceau, comme noyé de tourments et d’interrogations; un fond noir, une peau rendu dans une teinte uniforme et qui se marie bien à la sobriété autant qu’à la mélancolie. Est-ce ce qu’évoque l’oeuvre de Guyotat au peintre de Majorque ? Rien n’est dit sur les intentions des artistes, mais on sent que chacun l’apprécie et le célèbre à sa façon : Daniel Buren a emprunté le manuscrit d’un poème que l’écrivain lui a passé et l’a encadré de telle façon qu’il part du haut de la cimaise et va presque jusqu’au sol, rendant ainsi hommage à la verticalité du texte poétique, en général, et à l’ampleur de l’oeuvre de Guyotat, en particulier.
Daniel Buren © Andrea Aversa
Daniel Buren © Andrea Aversa

Manuscrits et dessins inédits 

Mais cette exposition ne se contente pas d’être une célébration – parfois émouvante, parfois moins – d’un groupe d’artistes contemporains qui aiment l’oeuvre de Guyotat. Elle est surtout l’occasion de voir de près des pages de manuscrits de l’écrivain prêtées par la BNF. Sur presque chaque cimaise, une feuille couverte de mots tapés à la machine à écrire puis presque systématiquement rayés, griffés, pour une nouvelle ligne ajoutée à la main, comme une seconde couche d’écriture, comme un arrière-plan au texte. A les regarder de près, ces manuscrits donnent le vertige de la mise en abîme, de l’oeuvre ininterrompue, témoin d’un mouvement perpétuel. Ils disent aussi combien l’entreprise d’écrire est une oeuvre rebattue sans cesse par le geste de l’écrivain qui ne se contente pas de remettre en cause un mot, mais l’ensemble textuel comme une chose organique : d’un mot à changer, il faut changer tout le reste.

 

Dessin de Pierre Guyotat / Hiver 2015-2016
Dessin de Pierre Guyotat / Hiver 2015-2016
Autres pièces inédites dans l’exposition : une série de dessins réalisés par l’écrivain. Un petit nombre datent des années 60 et 70. D’autres ont été produits très récemment : fin 2015, début 2016. Ce sont des dessins très simples, au stylo plume à encre bleu, qui représentent des orgies, des êtres s’adonnant à des relations sexuelles en groupe. L’organe sexuel est souligné par un tracé rouge qui attrape le regard et nous pousse vers lui, comme si l’écrivain voulait absolument que nous le contemplions, comme si la scène en soi ne suffisait pas, mais qu’il fallait indiquer sur elle la zone où jeter ses yeux afin de provoquer en nous troubles, interrogations, attirances, rejets. Ce ne sont certes pas des dessins portés par un haut niveau de technique, mais ils paraissent néanmoins être le fruit d’une formulation authentique et vivante, chargés d’âmes et d’intimité, autre façon d’écriture où il y a urgence et nécessité de dire.
Dessin de Pierre Guyotat / Hiver 2015-2016
Dessin de Pierre Guyotat / Hiver 2015-2016
Jean-Baptiste Gauvin 

« Pierre Guyotat, La matière de nos oeuvres »
Galerie Azzedine Alaïa
22 avril – 12 juin 2016
7 rue de Moussy, 75004 Paris

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