Monumenta 2016 au Grand Palais : retour en demi-teinte

Après une dernière proposition décevante et une longue absence, Monumenta se devait de revenir avec une installation à la hauteur des attentes du public. C’est au tour de l’artiste franco-chinois Huang Yong Ping de relever le défi d’occuper les quelques 13 500 m2 de la nef du Grand Palais. Pari réussi ?

Empires

Il est rare que Monumenta ne suscite pas d’engouement médiatique. De l’annonce de l’artiste et la présentation de ses premiers croquis, aux premières photos de l’installation, de nombreux mois s’écoulent pendant lesquels la lente mais intense élaboration du projet reste en toile de fond dans le paysage culturel. Quelle que soit la proposition, on aime être surpris, on aime découvrir l’installation sans aucune idée préconçue, avec le simple désir de recevoir une claque visuelle, de vivre une expérience inédite. Avec plus ou moins de réussite. Si le Léviathan de Kapoor semble avoir marqué les esprits au feutre indélébile, on continue de danser sur les ruines de L’Étrange Cité des Kabakov.

Monumenta - Huang Yong Ping, Empires, 2016, Paris, Grand Palais
Monumenta – Huang Yong Ping, Empires, 2016, Paris, Grand Palais

De l’extérieur du bâtiment, ce Monumenta semble tenir ses promesses. À travers la dentelle de fer qui habille la verrière du Grand Palais, une montagne de conteneurs métalliques se laisse deviner. Une fois à l’intérieur de la nef, l’expérience commence véritablement. Le flan d’une montagne de conteneurs multicolores, construisant une gigantesque mosaïque, se dresse face aux visiteurs. La perspective sur la nef et son escalier, les fontaines parfumées de la Biennale des Antiquaires et les stands de la FIAC paraissent bien loin. En longeant ce mur métallique, le squelette monumental d’un serpent en aluminium se laisse apercevoir, frôlant de ses côtes les ilots cubiques. Une fois ce premier mur contourné, toute la proposition de Huang Yong Ping se dessine sous les yeux des visiteurs : une perspective tracée par des allées de conteneurs, surplombée par une grue colossale, le Portique RTG, soutenant le squelette du serpent de 254 mètres de long, marquant toutes les parcelles de la nef par son imposante présence. Au milieu de cette forêt de conteneurs métalliques et de vertèbres d’aluminium, un gigantesque bicorne, agrandissement du chapeau porté par un petit militaire ambitieux du XIXe siècle.

Monumenta - Huang Yong Ping, Empires, 2016, Paris, Grand Palais
Monumenta – Huang Yong Ping, Empires, 2016, Paris, Grand Palais

La poésie du conteneur

Huang Yong Ping, fondateur du Xiamen Dada (« le zen est Dada, le Dada est le zen ») dresse avec Empires, nom de cette oeuvre monumentale, un portrait de la mondialisation où transitent les marchandises et les richesses à travers les mers, logées dans ces conteneurs échoués sur le sol de béton de la nef du Grand Palais. Le gigantesque bicorne lui, tâche visuelle dans cette foret métallique, symbolise la construction et la déconstruction de ces empires, dominés par des hommes avides de pouvoir. Le squelette argenté de ce reptile, enfin, incarne la menace pesante des excès de cette mondialisation. En bon serpent se mordant la queue, il souligne ce cycle perpétuel d’avènement et de déclin des puissances. Pour Jean de Loisy, commissaire de l’exposition, l’artiste « ne juge pas, mais ne dissimule pas non plus ». Le climat anxiogène qui règne dans la nef fait clairement pencher la balance vers une dénonciation de cette mondialisation et de ses excès.

Monumenta - Huang Yong Ping, Empires, 2016, Paris, Grand Palais
Monumenta – Huang Yong Ping, Empires, 2016, Paris, Grand Palais

Cette forêt de conteneurs, espace façonné par l’homme mais déshumanisé, présente un nouvel âge industriel dans un bâtiment qui lui même, incarnait l’apogée d’un âge industriel antérieur. Ces empires ne se construisent jamais sans pertes, économiques et surtout humaines. Le bicorne choisi par l’artiste, n’est pas celui de Wagram, de Iéna ou d’Austerlitz, mais celui d’Eylau, une victoire militaire obtenue au prix de nombreuses pertes humaines du côté de la France, que Gros ne représenta jamais dans son tableau, monumental lui aussi, exposé au musée du Louvre. Un chapeau à double connotation, qui rejoint la carcasse de ce serpent, spectre d’un monstre qui est véhiculé par ces échanges incessants entre ces conteneurs qui bâtissent des empires.

S’il est tentant de voir dans le travail de Huang Yong Ping, une interprétation grandeur nature des oeuvres impressionnistes, qui cristallisèrent sur la toile la mutation d’un monde entrant dans l’ère industrielle, l’artiste franco-chinois représente un monde qui est déjà mort. Ces 980 tonnes de métal et de bois, confèrent au Grand Palais une aura inhabituelle, celle d’un lieu prestigieux qui n’est plus que le vestige d’une institution culturelle, voué à devenir un simple entrepôt. Un lien entre l’oeuvre et le lieu purement symbolique. C’est là que Empires montre ses limites.

Monumenta - Huang Yong Ping, Empires, 2016, Paris, Grand Palais
Monumenta – Huang Yong Ping, Empires, 2016, Paris, Grand Palais

Corne de brume

Monumental, Empires de Huang Yong Ping l’est incontestablement, et fait oublier le virage raté des Kabakov d’il y a deux ans. On regrette l’absence de discours avec l’architecture du Grand Palais, qui ne se retrouve visuellement qu’à travers une superposition forcée des côtes du squelette et les courbes de fer de la verrière de l’édifice. C’est à ce niveau que Kapoor avait réussi, à proposer une expérience sensitive inédite, un discours entre une installation monumentale et son dialogue avec l’architecture du lieu, sa structure, ses formes, ses lumières. Buren, dans une moindre mesure, jouait lui aussi avec la verrière saturée de lumières les jours de beaux temps, mais faisait totalement abstraction du volume colossal qui lui était offert.

Transposé à n’importe quel autre endroit pouvant recevoir l’installation, Empires conserverait le même message, la même puissance expressive, la même expression de monumentalité. C’est bien là où le bât blesse : si Monumenta reste bien une création exclusive au Grand Palais, l’architecture demeure un simple espace d’exposition, un écrin prestigieux certes, mais qui n’entame aucun discours avec l’œuvre, si ce n’est purement symbolique. Passée la claque de la monumentalité de l’œuvre, on reste sur sa faim, sur une impression mitigée. Celle d’avoir vu une installation démesurée, mais n’offrant aucune expérimentation artistique nouvelle, sacrifiant l’inventivité sur l’autel de la monumentalité, en faisant abstraction de l’espace environnant.

Un retour en demi-teinte pour ce Monumenta 2016, qui ne transcende pas l’expérience de visite de la nef du Grand Palais, mais tient sa promesse d’offrir au public une installation démesurée, où se côtoient tous les superlatifs relatifs à la longueur, la hauteur et le poids de Empires. Comptez toutefois 10 € pour un billet plein tarif, soit pratiquement le double que le prix du billet de la dernière édition en 2014. Comme le suggère l’artiste, ce serpent qui dénonce les excès, est inlassablement gourmand.

Nicolas Alpach

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Monumenta
Empires
8 mai – 18 juin 2016
Paris, Grand Palais

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