Le sang de la terre – Miquel Barceló au musée Picasso et à la BNF

Une double exposition à Paris – « Sol y Sombra » – célèbre le maître de Majorque. Visite dans l’antre d’un magicien de la matière.

 Il y a de l’envoûtement devant les œuvres de Miquel Barceló. Comme une force invisible qui vous pousse à la contemplation nerveuse, à la réception trouble, à l’interrogation profonde. Et la sidération d’observer un travail de colosse qui s’accentue au fil des ans.

Miquel Barceló, Le Grand Verre de terre, 2016
Miquel Barceló, Le Grand Verre de terre, 2016

Pas besoin de passer à la caisse pour voir l’une de ses pièces – une œuvre monumentale – qu’il a réalisé dans le cadre de cette double exposition. A la BNF, une fresque de 190 mètres de long sur 6 mètres de hauteur s’étale dans la coursive centrale, l’allée Julien Cain, où tout un chacun peut aller et où tout un chacun, devant, promet d’être pantois. L’artiste a reproduit un travail réalisé au sein de son atelier de Villafranca: des dessins sur les vitres qui ont été préalablement recouvertes de poussières d’argile et qui, par la lumière pénétrante, permettent aux ombres – qui épousent la forme du dessin – de courir sur le sol. Ainsi d’une tribu d’animaux qui s’éparpillent. Ici c’est un poulpe ; ici : une sauterelle ; là : une bande de chevaux sauvages ; là encore : des fauves rugissants. Par cette fresque, l’artiste a voulu rendre hommage au philosophe de son pays natal, le majorquin Ramon Llull. Il rend également hommage à lui-même en démontrant si bien quelle puissance il possède dans la pratique du dessin et dans le traitement de la matière. C’est ce que nous confirme sans cesse la suite dans les deux espaces d’exposition : à la BNF et au musée Picasso.

Miquel Barceló, Le Grand Verre de terre, 2016 (détail)
Miquel Barceló, Le Grand Verre de terre, 2016 (détail)

A la BNF : le souffle animal

 L’exposition à la Bibliothèque nationale dresse un panorama de l’ensemble de l’œuvre de Barceló. A travers des pièces imprimées, mais aussi des céramiques, des toiles, des carnets et plusieurs vidéos, c’est un parcours segmenté en différentes étapes de création. Une partie est consacrée à l’empreinte, la trace, la griffure. Une autre intitulée : « le devenir animal ». Une autre encore sur « les gens de lettres » et sa série Pornografica. Il y a surtout au milieu de l’exposition une salle carrée – « le cercle magique de l’arène » – dans laquelle l’artiste a exposé ses travaux sur la corrida.

Depuis les années 1990, Barceló a repris ce thème déjà investi par Goya, Manet et Picasso. La tauromachie, pratique ancestrale, y est représentée avec une attention particulière au sable de l’arène. Barceló insiste sur la piste, la danse du taureau, le spectacle de la confrontation à la mort et l’animal. Car, comme ses prédécesseurs dans d’autres temps, on sent que la tauromachie conduit l’artiste et l’homme dans des sentiers obscurs, à mi-chemin entre la fascination enfantine devant la splendeur du taureau – sa force, son noir, ses cornes…- et le trouble humain devant la cruauté, le sang et la mort sur la piste – avec ce qu’il y a d’effroyable, d’attirant, d’incommunicable. Chez Barceló, l’arène prend la dimension d’un puit dans lequel ses contemporains sont invités à chercher leurs reflets qu’ils ne sont pas sûrs de trouver bien droits et lisses, mais plutôt opaques et mouvementés, fragmentés par la salve de sentiments qui vient soudain à la vue d’un tel spectacle.

Miquel Barceló. « ANIMAL MOUILLÉ », LANZAROTE 8 1999
Miquel Barceló. « ANIMAL MOUILLÉ », LANZAROTE 8
1999

Des scènes d’autant plus pénétrantes qu’elles communiquent formidablement bien avec le reste de l’œuvre. A représenter l’animal, il y a la pensée que Barceló se représente aussi. Car l’artiste épouse une entreprise animale pour féconder son œuvre. Il y a quelque chose de profondément organique dans sa démarche et qui se ressent tout au long du parcours. Même dans les pièces les moins chargées de matière, il y a le prolongement d’un geste corporel où la sueur et la senteur du geste imbibe autant la toile – ou la feuille – que le choix du pigment ou la trace du pinceau. En témoigne le dernier espace de l’exposition à la BNF. Sur une étagère, des dizaines de carnets de l’artiste – certains ouverts, d’autres fermés – montrent à quel point cette veine organique irrigue son quotidien. Juste à côté, des extraits de film permettent de voir l’artiste au travail ; comment il caresse le papier, touche la couleur et l’eau, ajoute un doigt de peinture sur la couverture d’un carnet comme s’il le bénissait par ce geste. On voit quelques images de sa performance Paso Doble où il couvre un mur d’argile et se sculpte le visage en masque d’animaux avec des esquisses de vases en terre cuite devant des enfants hilares et curieux en Afrique. On sent son amour pour ce qu’il réalise, comme s’il regardait un être fait de chair, du vivant capable de le blesser. C’est aussi ce que révèlent ses œuvres exposées au musée Picasso.

Au musée Picasso : charmeur d’argile

Dès l’entrée de l’exposition, trois tableaux d’un format conséquent en attestent particulièrement. A travers une juxtaposition de scènes, l’artiste fait jaillir l’aspect le plus vivant de la toile. Il la tord, la sculpte, lui donnent concrètement différents plans en l’enfonçant par endroit, en l’avançant de l’autre. Non seulement il y a le sentiment que le dessin s’anime, qu’il va jaillir du tableau, mais il y a aussi la confusion d’un ensemble qui ouvre parfois sur un détail inattendu : cette tête de taureau qui surgit comme sortie du fond d’un rêve, ce crâne qui traîne sur le sol de l’atelier…

Miquel Barceló, Atelier avec six taureaux, 1994
Miquel Barceló, Atelier avec six taureaux, 1994

Dans la salle suivante, une table est recouverte d’œuvres en plâtre. Une tête de mort recouverte d’un turban beige. Une main portant une tête. Œuvres aux accents surréalistes, mais qui comportent encore et surtout le témoignage d’une recherche dans l’élévation de la matière, en paroi dressée devant le monde. Ces pièces résonnent particulièrement bien ici, dans le sous-sol du musée Picasso, à côté des photographies de Brassaï, Dora Maar, André Villers et qui montrent les œuvres en plâtre du maître d’alors dans son atelier.

Miquel Barceló, Gerra Mallorquina, 2014
Miquel Barceló, Gerra Mallorquina, 2014

Ce parallèle est tout autant visible dans la salle d’après, là où sont exposées une série de céramiques réalisées par Miquel Barceló. L’artiste découvre les techniques traditionnelles des potières Dogon au Mali en 1994 où il séjourne de nombreuses fois. « Une technique d’il y a cinq milles ans », dit-il. Il commence ensuite une production de céramiques à Arta chez un potier traditionnel majorquin. Barceló pousse, taille, fragmente, explore l’argile sous toutes ses coutures et ses formes. Il y a notamment cette série de vases noirs exposée sur une grande table à tréteau. L’un est parsemé de trous comme si une rafale de mitraillette l’avait traversé. On est saisi de sa symétrie et de son ordre alors qu’il porte sur lui les traces du chaos et, comme un être qui reste debout malgré une pluie d’entailles, on est touché par la dignité de sa survie. Fragiles ou fortes, les céramiques de Barceló épousent les formes d’un organe. Par le tour qui y est joué, dépend l’émotion du spectateur. Certaines vous apaisent, un visage calme à contempler tranquillement ou des formes lénifiantes pour le regard. D’autres, au contraire, donnent l’impression d’un boyau tordu, d’une tripe qu’on prend dans la main, qu’on vous arrache au ventre. Quelque chose de vivant. Et de vital.

Miquel Barceló, Familia, 2015
Miquel Barceló, Familia, 2015

Suit  le « grand mur de têtes » dans un couloir du musée qui consiste en un patchwork de briques, de morceaux de plastique et de bois, dans lesquels s’immiscent des formes qui rappellent un visage ou un animal.

Vient surtout la dernière partie de l’exposition qui présente des fragments du travail de Barceló dans la Chapelle San Pere de la Cathédrale de Palma de Majorque. Pièces d’argile où se déploient toute la science de l’artiste et sa conception profonde de l’harmonie picturale. Émergent de ces pièces des figures d’animaux marins : sardines, raie, langouste. Il y a un traitement de la surface réalisé avec tant de justesse que le visiteur interroge la matière, demande ce qui se cache derrière. C’est le faiseur d’argile mêlé au voyant de la couleur. On veut s’envoler voir l’œuvre à Palma de Marjoque.

Miquel Barceló, Fragment de maquette pour la cathédrale de Palma de Majorque. Intervention sur les murs de la chapelle San Pere, 2001-2003 (détail)
Miquel Barceló, Fragment de maquette pour la cathédrale de Palma de Majorque. Intervention sur les murs de la chapelle San Pere, 2001-2003 (détail)

Et c’est aussi, dans le choix du thème, le goût des abysses, l’exploration des profondeurs. A la BNF, une vitrine expose la bibliothèque de Barceló. Des livres simples, usés, qu’on dirait trouvés dans des vides greniers. On y voit entre autres le Surmâle d’Alfred Jarry, un livre qui s’intitule « Les derniers cannibales » ou encore Méharées, récit des expéditions dans le désert de Théodore Monod. Il y a aussi un guide. Pas de peinture, ni de sculpture encore moins de dessin. Mais de plongée, de plongée sous-marine.


Fresque éphémère

Miquel Barceló en train de réaliser le "Grand Verre de terre"
Miquel Barceló en train de réaliser le « Grand Verre de terre »

Précipitez-vous à la BNF, car l’intervention de l’artiste disparaîtra des vitres le 28 août, le jour de la fin de l’exposition qui lui est consacrée. Cette fresque en poussière d’argile –  intitulée avec amusement « Le Grand Verre de terre » – s’étale sur 190 mètres de long et 6 mètres de haut. Elle a nécessité trois semaines de travail à l’artiste et deux semaines de préparation préalable. Quand on l’observe, on est renversé par sa monumentalité et on se dit qu’elle mérite bien d’être figée pour toujours ici, dans la coursive centrale de la BNF. Mais voilà. L’artiste en a décidé autrement. Le film qui couvre les vitres et sur lequel Barceló a dessiné son œuvre sera tout bonnement arraché et jeté. L’artiste justifie ce choix en disant que, comme les êtres vivants, une œuvre n’est pas vouée à être éternelle et qu’il faut accepter sa propre mort. On est d’abord un peu troublé de voir fondre un travail comme celui-ci. On l’imaginait bien là ou ailleurs. Puis on se dit que c’est sans doute mieux ainsi. Personne ne démontera les vitres de la BNF pour les vendre aux enchères et il n’y aura pas de dispute entre les musées pour savoir qui en héritera. Dans un monde où le marché ne cesse de grandir – où pèse sans cesse la menace d’un « tout se vend » – cette fin programmée de l’œuvre fait même du bien. Elle rappelle combien l’expression artistique est d’abord une affaire de regards, d’espace-temps et de sens du sacrifice avant d’être celle des marchands.


Jean-Baptiste Gauvin


« Miquel Barceló – Sol Y Sombra »
-BNF (François-Mitterrand, Paris 13e):Du 22 mars au 28 août 2016
-Entrée: 9 euros, tarif réduit: 7 euros
-Au musée Picasso (Paris 3e): Du 22 mars au 31 juillet 2016
-Entrée: 12,50 euros, tarif réduit: 11 euros

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