Réhabiliter Rousseau – Le Douanier au musée d’Orsay

L’œuvre du peintre d’art naïf (1844-1910) est exposée en voisin de ses contemporains. Si « comparaison n’est pas raison », elle permet de mieux situer l’artiste et lui donne du poids dans l’histoire.

Dès le début de l’exposition l’accent est mis sur le contexte qui entoure Henri Julien Félix Rousseau, dit Le Douanier Rousseau. Ce n’est pas une toile qui accueille le visiteur, mais les éléments biographiques du peintre qui rappellent son parcours atypique. Originaire d’une famille modeste de Laval, Henri Rousseau va apprendre à peindre tout seul, en « autodidacte » et va entamer son œuvre sur le tard, à seulement quarante ans. D’où son surnom de « Douanier »  que lui a trouvé son ami l’écrivain Alfred Jarry.

Henri Julien Félix Rousseau, dit Le Douanier Rousseau, Moi-même, Portrait-Paysage, 1889-1890 / Prague, Národni galerie v Praze © BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / Lutz Braun
Henri Julien Félix Rousseau, dit Le Douanier Rousseau, Moi-même, Portrait-Paysage, 1889-1890 / Prague, Národni galerie v Praze © BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / Lutz Braun

Ce n’est pas une mauvaise idée de livrer d’abord les éléments biographiques aux visiteurs. Dans le cas si particulier du Douanier Rousseau, c’est peut-être même indispensable tant il est étrange et – pourrait-on dire… – unique dans l’histoire de l’art. A la croisée des chemins, entre la fin d’un XIXème siècle qui innove dans la représentation du monde et d’un début de XXème siècle où les codes classiques sont profondément bouleversés, voire rejetés, il fait la jonction et crée même des ponts là où on y verrait plus volontiers des fossés.

Henri Julien Félix Rousseau, dit Le Douanier Rousseau, Portrait de Monsieur X (Pierre Loti), 1906
Henri Julien Félix Rousseau, dit Le Douanier Rousseau, Portrait de Monsieur X (Pierre Loti), 1906

C’est en tout cas le choix de l’exposition de se tourner résolument vers une inclusion du peintre dans l’histoire de l’art d’alors. A chaque étape, les toiles du Douanier sont présentées à côté de celles de ses contemporains dans un parcours thématique – « portraits-paysages », « l’innocence archaïque », « De Rerum Natura », « La Guerre »… Il y a des mariages heureux, d’autres moins.

Révolutionner la scène européenne

Au rang des unions réussies, notons d’abord la première grande partie de l’exposition. Que ce soit à travers un « portrait-paysage » ou une représentation de l’enfance, ou encore avec une nature-morte, les toiles de Rousseau correspondent avec des artistes de son temps. C’est ce qu’évoque très justement la présence des toiles de Carlo Carra, peintre qui revendiquait l’archaïsme et se faisait fort d’en être l’un des plus fervents représentants de l’époque. Il croyait que sa peinture et celle de Rousseau allaient révolutionner la scène de l’art européen.

D’autres comparaisons sont moins évidentes, mais elles donnent beaucoup à voir du Douanier Rousseau. Il y a par exemple cette toile de Félix Vallotton qui rappelle étrangement cette scène du Douanier Rousseau. Un groupe d’artilleurs, qui ont globalement les mêmes traits, vont de pairs avec ces bourgeois représentés par Vallotton et qui prennent une attitude similaire. Plus loin, L’Enfant à la poupée se mêle très bien à Maya à la poupée de Pablo Picasso. On se souviendra d’ailleurs que le maître espagnol a beaucoup contribué – comme son ami Apollinaire qui est allègrement cité – à faire du Douanier un peintre qui compte et qu’en dépit de sa singularité, qu’il puisse jouer un rôle central dans la recherche picturale du début du XXème siècle.

Pablo Picasso, Maya à la poupée, 1938 et Henri Julien Félix Rousseau, dit Le Douanier Rousseau, L'Enfant à la poupée, 1904-1905
Pablo Picasso, Maya à la poupée, 1938 et Henri Julien Félix Rousseau, dit Le Douanier Rousseau, L’Enfant à la poupée, 1904-1905

Plus loin encore, c’est une nature-morte d’un anonyme de la même époque aux Etats-Unis qui fait penser à l’une de Rousseau. Il faut d’ailleurs noter la comparaison très juste qui est faite à maintes reprises avec les peintres naïfs américains. L’exposition montre de ce fait qu’un mouvement artistique semblable aux toiles du Douanier avait même émergé de l’autre côté de l’Atlantique.

Mais, parfois, les mariages marchent moins. Particulièrement dans la salle consacrée au thème de la guerre où une hasardeuse présence d’une toile d’Uccello pousse peut-être un peu loin la comparaison historique et surtout celle d’une toile d’Ensor dont on se demande vraiment quel est le lien.

Henri Julien Félix Rousseau, dit Le Douanier Rousseau, Navire dans la tempête, vers 1899 (détail)
Henri Julien Félix Rousseau, dit Le Douanier Rousseau, Navire dans la tempête, vers 1899 (détail)

Nature envoûtante 

Ces jeux de miroir apportent néanmoins dans l’ensemble une lumière intéressante – et sans doute nécessaire – sur l’œuvre de Rousseau. L’impression est surtout que le peintre n’est pas un « cas » si extraordinaire ou si bizarre, mais qu’il a avancé dans son époque et s’est nourri de son époque. S’il a cette particularité propre à l’autodidacte – on reconnaîtra au passage les traits très appuyés et rectilignes qui rappellent ceux de Van Gogh, un autre peintre autodidacte et lancé sur le tard…- il ne fait pas fi pour autant des préoccupations contemporaines et travaille souvent les mêmes sujets que ses contemporains.

Henri Julien Félix Rousseau, dit Le Douanier Rousseau, La muse inspirant le poète, 1908-1909 (détail) / Marie Laurencin et Guillaume Apollinaire
Henri Julien Félix Rousseau, dit Le Douanier Rousseau, La muse inspirant le poète, 1908-1909 (détail) / Marie Laurencin et Guillaume Apollinaire

Présenté à leur contact, c’est aussi la meilleure façon de cerner sa particularité. Rousseau, peut-être parce qu’il était en dehors des sentiers battus, a construit une œuvre très orientée sur lui-même, très introspective. Ce n’est pas une représentation du monde extérieur qui semblait l’animer, mais bien plutôt une représentation de son intériorité et que révèlent peu à peu les toiles de l’exposition. C’est particulièrement intéressant de les contempler sous cet angle, car c’est une lecture supplémentaire – on peut donc faire l’exposition plus d’une fois ou bien avec la conscience qu’il faut la regarder avec au moins une double lecture. Plus nous avançons dans les salles successives, plus les toiles de Rousseau vont vers cette introspection. On sent que le peintre n’est pas soucieux des détails réels, mais veut symboliser par la présence de tel objet ou de tel paysage la réalité qu’il perçoit d’un personnage ou d’une situation. En témoigne le portrait de son ami le poète Guillaume Apollinaire et de sa compagne la peintre Marie Laurencin, tous les deux au milieu d’une nature inquiétante et irréelle comme se plaît à la brosser Rousseau. C’est surtout dans la dernière grande partie de l’exposition que les toiles la soulignent et permettent peut-être alors d’entrer plus pleinement dans le caractère profond du peintre.

La dernière salle est conçue de manière circulaire, comme une sorte de rotonde. Il n’y sont plus exposées que des toiles de Rousseau et qui ont toutes pour thème « La Jungle ». Avant, le visiteur sera passé devant Le Rêve et La Charmeuse de serpent (c.f. photo de couverture). Déjà dans ces toiles, la figure humaine tend à s’effacer pour la nature envoûtante et folle. Mais plus loin, dans cette dernière salle, il n’y a plus de visages d’hommes ou à peine, tout juste la présence suggérée d’aborigènes de la forêt. Là, c’est le songe obscur du peintre qui éclate au grand jour et nous invite dans un monde imaginaire, étrange, inquiétant. C’est bien sûr le début d’un surréalisme qui rappelle Magritte autant que Dali. C’est surtout le fantasme d’un retour à la nature, la fascination que provoque le spectacle de la cruauté animale (Cheval attaqué par un jaguar notamment, peut-être l’expression la plus forte de la prédation fauve), l’échappée dans une jungle luxuriante et dangereuse, dont on ne connaît pas tout, et qui peut-être nous renvoie aussi à notre propre énigme.

 Jean-Baptiste Gauvin


Obscur animal

Une autre manière passionnante de regarder les toiles de Rousseau est d’y rechercher l’animal qui s’y cache ou s’y loge. On soupçonne un automatisme ou une volonté mystique tant il y en a. En tout cas, la représentation de l’animal chez Rousseau est en soi un sujet de thèse. Aucun n’est peint avec le souci de la réalité, mais les traits rappellent pourtant la bête qu’on connaît – qu’il s’agisse d’un chien, d’un lion, d’un cheval. L’impression est que le corps de l’animal n’est qu’une enveloppe ou qu’un costume qui accueille son âme et que celle-ci révèle le caractère du sauvage, l’instinct brut. D’où peut-être sa présence aux côtés de l’homme sur un grand nombre de toile : comme une évocation discrète de sa bestialité ? 

J-B. G.


« Le Douanier Rousseau, L’innocence archaïque »
Musée d’Orsay
Jusqu’au 17 juillet 2016

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