Gautier et Baudelaire à l’hôtel de Lauzun : haschich et plafonds vivants

Au 17, quai d’Anjou, sur l’île Saint-Louis. L’hôtel de Lauzun a été construit à l’occasion du mariage entre Charles Gruÿn des Bordes (commissaire général aux armées), et Geneviève de Moÿ dès 1657, vraisemblablement par l’architecte Charles Chamois. Il fait partie de ces rares demeures du XVIIe siècle qui ont gardé leurs décors presque intacts même si leur auteur est longtemps resté anonyme.

Rien ne garantissait que plafonds peints et boiseries dorées traverseraient le temps : les destructions dans ce domaine ont été fort nombreuses et l’hôtel connut autant de propriétaires qu’il compte de fenêtres. Vendu dès 1682 au duc de Lauzun – qui par un curieux paradoxe ne le conserva que trois ans, mais en laissa le nom –, il fut acquis par le marquis de Richelieu en 1685. On pourrait continuer à énumérer ses propriétaires successifs jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle jusqu’au moment où il est acheté par le baron Jérôme Pichon qui le loua, mais aussi le restaura des usures de ces deux derniers siècles. Au début du XXe siècle, il fut vendu à la ville de Paris qui en est encore l’heureuse propriétaire : deux tiers de l’hôtel ont été amputés et offerts à l’Institut d’études avancées ; nous ne savons rien des décors des deux autres ailes où aujourd’hui la peinture blanche des murs côtoie du parquet flottant.

Michel Dorigny, La Toilette de Vénus, vers 1658-1660, Paris, hôtel de Lauzun. © Damien Tellas
Michel Dorigny, La Toilette de Vénus, vers 1658-1660, Paris, hôtel de Lauzun. © Damien Tellas

Longtemps resté anonyme en raison d’une façade sur la rue trop sobre, l’hôtel n’a pas été décrit dans les guides anciens comme le sont beaucoup de grandes maisons. On ne sait donc rien de la distribution des pièces, des décors qui, jadis, occupaient les ailes du nouvel institut. Au XIXe siècle, l’on s’intéresse enfin à l’hôtel et à ce qu’il en reste. Les noms de Charles Le Brun ou Eustache Le Sueur (mort avant le début de la construction) ont été proposés pour les plafonds, et on a longtemps cru pouvoir reconnaître leurs œuvres. En fait, on connaissait de la peinture du XVIIe siècle assez peu de choses : de Le Brun et Le Sueur peu d’œuvres, des autres élèves de Simon Vouet, quasiment rien. L’attribution des œuvres peintes a été rendue en 1984, à Michel Dorigny (1616-1665), gendre de Simon Vouet, grâce à des dessins préparatoires de l’artiste, pour l’ensemble des plafonds subsistants ; excepté celui de l’escalier qui est sans doute une peinture plus tardive. À la mort de Vouet en 1649, il hérite du logement et de l’atelier de l’ancien Premier peintre de Louis XIII et poursuit l’entreprise décorative de son beau-père et ancien maître, dans le Paris de la régence d’Anne d’Autriche et de Mazarin.

Au XIXe siècle, l’hôtel devenu « Pimodan » reçoit du monde. Il est divisé en appartements par le baron Pichon qui le loue à des personnalités parmi lesquelles  Théophile Gautier, écrivain prolifique qui s’est attelé à la critique d’art, au roman, à la poésie, au conte, au théâtre… et Charles Baudelaire avant tout poète. Gautier, dit-on, n’habitait pas réellement l’hôtel, mais y venait chercher l’inspiration et écrire ses œuvres. Et quelle inspiration… Ils se réunissait chez Fernand Boissard de Boisdenier, un autre habitant de la demeure qui savait manier le pinceau et lire une partition. Chaque mois, hachisch et opium étaient testés par ces messieurs, non pas à des fins de détente ou dans l’ambition d’être sans un état « second », mais plus pour expérimenter l’effet de ces stupéfiants accompagnés de scientifiques. Gautier et Baudelaire en gardent des souvenirs pour le moins singuliers.

Michel Dorigny savait-il, lorsqu’il y travaillait avec son atelier que deux siècles plus tard, ses figures s’animeraient comme dans une fiction ? Le plafond qu’ils regardent est impressionnant et sa forme a pu jouer sur l’impression qu’en eurent Baudelaire, Gautier et les autres. D’après leurs descriptions, ils se trouvaient dans l’actuel salon de musique, qui était autrefois une antichambre spacieuse et précédait la chambre. Le plafond à l’italienne est couvert d’une voûte entièrement peinte structurée par des éléments architecturaux feints. De fausses femmes peintes en blancs feignent des sculptures en stuc et font le tour du compartiment central sculpté. Elles dansent et soutiennent une guirlande de fleurs et encadrent quatre scènes secondaires sur l’histoire de Vénus. Au centre, une trouée sur le ciel laisse apercevoir Vénus en train d’être toilettée, escortée comme si Apollon sur son char jaillissait au petit matin. La taille, les couleurs et l’or du plafond n’ont pas laissé insensibles les auteurs qui ont livré leurs impressions sur papier après avoir ingéré des substances altérant leurs visions. On peut s’amuser, aujourd’hui, à en lire les quelques lignes en admirant en même temps les décors…

Théophile Gautier, Le club des Hachichins, 1846

« Je regardai alors au plafond, et j’aperçus une foule de têtes sans corps comme celles des chérubins, qui avaient des expressions si comiques, des physionomies si joviales et si profondément heureuses, que je ne pouvais m’empêcher de partager leur hilarité. Leurs yeux se plissaient, leurs boucles s’élargissaient, et leurs narines se dilataient ; c’étaient des grimaces à réjouir le spleen en personne. Ces masques bouffons se mouvaient dans des zones tournant en sens inverse, ce qui produisait un effet éblouissant et vertigineux. »

« Aussi je regardais d’un œil paisible, bien que charmé, les guirlandes de femmes idéalement belles qui couronnaient la frise de leur divine nudité ; je voyais luire des épaules de satin, étinceler des seins d’argent, plafonner de petits pieds à plantes roses, onduler des hanches opulentes, sans éprouver la moindre tentation. »

Charles Baudelaire, Les Paradis artificiels, 1860

« D’autres fois la musique vous raconte des poëmes infinis, vous place dans des drames effrayants ou féeriques. Elle s’associe avec les objets qui sont sous vos yeux. Les peintures du plafond, même médiocres ou mauvaises, prennent une vie effrayante. L’eau limpide et enchanteresse coule dans le gazon qui tremble. Les nymphes aux chairs éclatantes vous regardent avec de grands yeux plus limpides que l’eau et l’azur. Vous prendriez votre place et votre rôle dans les plus méchantes peintures, les plus grossiers papiers peints qui tapissent les murs des auberges. »

Damien Tellas

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