Des bleus à l’âme – Helena Almeida au Jeu de Paume

L’œuvre de l’artiste portugaise oscille entre expression du corps et introspection sentimentale. Un jeu d’images et de matière où l’organique s’accorde à la mélancolie.

Le bleu d’Almeida vous pénètre dès la première salle. Un bleu presque Klein, vif, tranchant. Un bleu qu’elle pose sur une toile, qu’elle met sur son visage ou dans sa poche, qu’elle place, couvre, recouvre. Un bleu comme un message ou un mot qui vient souligner  l’expression du corps de l’artiste.

Car Almeida cherche avant tout à mettre en scène les tourments de son enveloppe corporelle au sein d’un travail qui se situe à mi-chemin entre l’œuvre photographique et l’œuvre plastique. Aucune n’est ignorée, aucune n’est primée, ce qui rend le résultat très singulier.

Elle utilise par exemple du fil qu’elle mêle à des portraits d’elle-même savamment mis en scène. Non seulement, elle rend – dans un monde qui déborde d’images tirées en série – l’unicité originelle de la photographie – ce qui intensifie notre rapport de face à face et d’expérience de regardeur – mais elle joue du même coup sur la profondeur de champ où son fil, de la même manière que le manche d’un couteau dans une nature morte de Chardin, se dirige vers nous pour mieux nous entraîner vers l’arrière-plan. Almeida nous pousse alors à l’observation de son visage duquel jaillit la plupart du temps une note grave, la mélancolie devant la conscience du temps qui passe et les étapes d’une vie inévitablement façonnée d’échecs sentimentaux, de blessures affectives.

Desenho habitado [Dessin habité] 1975 Helena Almeida Photographie noir et blanc, encre indienne, crin de cheval, 60 × 55 cm. Coll. Museu Nacional de Arte Contemporânea – Museu do Chiado, Lisbonne. Photo Mário Valente, courtesy MNAC – Museu do Chiado, Lisbonne
Desenho habitado [Dessin habité]
1975
Helena Almeida
Photographie noir et blanc, encre indienne, crin de cheval, 60 × 55 cm.
Coll. Museu Nacional de Arte Contemporânea – Museu do Chiado, Lisbonne.
Photo Mário Valente, courtesy MNAC – Museu do Chiado, Lisbonne

D’où l’expression autour du corps, premier receveur de la plaie, soldat à l’avant-poste du champ de bataille des états d’âme. L’artiste se sert d’ailleurs de chaque sensations – voir, toucher, goûter – pour exprimer un climat intime, le dessin d’une réflexion intérieure qui dépasse de beaucoup la seule sensation mise en exergue.

La peau que j’habite

C’est ce que montre par exemple à merveille un film réalisé en 2010. Deux pieds – l’un féminin, l’autre masculin – sont liées par une corde. Ils marchent vers l’avant, puis vers l’arrière, comme dans une étrange danse. Le mouvement est évidemment difficile – sinon impossible. Ce pas lent qui suggère l’épreuve que constitue une vie commune est doublé par l’impression que ces pieds appartiennent à des personnes âgées – dont l’artiste elle-même – en survivants de la guerre que l’âge fait subir au corps.

Sem titulo (Sans titre) 2010 Helena Almeida Photographie noir et blanc, 125 x 135 cm. © Fundação de Serralves – Museu de Arte Contemporânea, Porto. Courtesy Galerie Filomena Soares, Lisbonne
Sem titulo (Sans titre)
2010
Helena Almeida
Photographie noir et blanc, 125 x 135 cm.
© Fundação de Serralves – Museu de Arte Contemporânea, Porto. Courtesy Galerie Filomena Soares, Lisbonne

Et c’est justement là où surgit un arrière-plan supplémentaire dans l’œuvre d’Almeida. Ainsi comme l’utilisation du fil qui fait spontanément penser au fil de la vie – parfois tordu, parfois rompu – les pièces de l’artiste contiennent en elles le signe de la temporalité et accentuent du même coup l’effet de mélancolie – du moins l’empreinte d’une nostalgie amère, vive et consciente.

Au fur et à mesure que l’artiste explore – l’exposition est conçue dans une logique chronologique – son rapport à son propre corps évolue et son expression se fait plus assumée, plus assurée aussi. Dans le même temps, Almeida ne montre plus son visage comme si elle ne voulait pas brusquer le regard par la venue trop visible de la vieillesse.

Là, parce que peut-être avec l’âge elle a moins de complexes, l’artiste se laisse davantage aller à l’expression de la sensualité et de la mort. Dans l’une des dernières salles de l’exposition, il y a cette série intitulée « Séduire ». Une main se joint à un pied dans une position qui fait penser à celle d’une danseuse – sur la pointe des pieds. Les deux membres avancent dans la même direction et interrogent sur le désir, la jonction du corps et de l’esprit. Le corps semble enfin libéré du carcan de la honte, s’assumant pleinement. Et pourtant – ironie du sort – il est en pleine perte, déjà gagné par un âge qui ne laisse presque plus de place à l’espoir d’un désir assouvi.

Très logiquement, la dernière pièce de l’exposition est consacrée à une œuvre récente de l’artiste qui continue d’utiliser son corps dans une mise en scène bien pensée. Âgée à ce moment-là de soixante-quinze ans – elle en a aujourd’hui quatre-vingt-un – l’artiste photographie une série de positions dans lesquelles elle est allongée au sol, sans que nous puissions voir son visage. Allongée ainsi, sans que nous puissions vérifier si elle vit, sans voir si elle a les yeux ouverts, nous vient bien sûr l’image du contraire, un corps inerte, l’emplacement de la mort.

Il y a la pensée d’un accident, de la chute d’une dame âgée dans les escaliers, de l’attente d’un linceul, d’une descente de croix, d’une Piéta contemporaine.

L’expression d’un corps dur à porter jusqu’au bout et pourtant indispensable à sa présence au monde.

Jean-Baptiste Gauvin


Helena Almeida, Corpus
Jeu de Paume
Jusqu’au 22 mai 2016

 

One thought on “Des bleus à l’âme – Helena Almeida au Jeu de Paume

  1. J’avais remarqué quelques-uns de ses travaux au musée d’art contemporain de Madère. Elle possède vraiment de la puissance dans son expression. Le blog « Lunettes Rouges » remarque que, parmi les artistes portugais, elle est une des seule à utiliser son corps dans son travail.

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