Croiser l’horreur – Thomas Hirschhorn à la galerie Chantal Crousel

Le plasticien suisse Thomas Hirschhorn présente une nouvelle série de collages à la galerie Chantal Crousel à Paris. Juxtaposition de photographies de corps humains détruits et de shootings de mode dans un insoutenable face à face.

Certaines images vous font basculer dans l’innommable, vous donnent le vertige de l’effroi, la sueur de l’horreur. Si vous regardez le détail, vous tressaillez, vous êtes si brutalement fouettés que vous vous détournez et que vous cherchez un point d’appui sur le mur blanc de la galerie, sur le sol en béton, sur la porte vitrée de la sortie.

Avec Pixel-Collage, sa dernière série réalisée en 2015, Thomas Hirshhorn déclenche peut-être plus que jamais le sentiment de l’insoutenable, la difficulté à regarder l’atrocité en face. C’est une épreuve dont le visiteur ne sort pas indemne, mais qui, si on en croit l’artiste, est plus que jamais salutaire dans le contexte contemporain.

La galerie présente dix-neuf collages, petits et grands formats. Ils sont réalisés très simplement par une accumulation de feuilles A4 imprimées et reliées les unes aux autres par du scotch transparent. L’ensemble est entouré d’un papier plastique – le même qui sert d’ordinaire à envelopper un bouquet de fleurs. On reconnaît-là le goût du plasticien pour la précarité des matières dans lesquelles sont forgées ses œuvres – Thomas Hirschhorn utilise par exemple souvent du scotch marron connu pour être celui des cartons de déménagements (c.f. L’exposition « Flamme éternelle » au Palais de Tokyo en avril 2014)…

Thomas Hirschhorn Pixel-Collage Vue de l'exposition à la Galerie Chantal Crousel, Paris. © Photo : Florian Kleinefenn
Thomas Hirschhorn
Pixel-Collage
Vue de l’exposition à la Galerie Chantal Crousel, Paris.
© Photo : Florian Kleinefenn

Il y a d’ailleurs de quoi s’interroger sur ce choix de la précarité. Est-ce un pied de nez fait aux collectionneurs – une façon de raillerie – que de leur proposer à des prix ascendants une œuvre taillée dans des matières si précaires ? Au contraire : est-ce le comble du chic ? Ou bien : est-ce une nécessité de l’œuvre d’être rendue à la précarité de ce qu’elle montre, à la fragilité du monde, à la légèreté de l’être qui ressemble davantage à la feuille de papier de l’imprimante ordinaire qu’à la feuille d’or qui couvre les plafonds des rois ?

Réorienter le regard

Ce qui est plus sûr, c’est la capacité des collages d’Hirschhorn à plonger dans le trouble que déclenche la vue d’un corps humain détruit. Le décharnement le plus atroce est mis en avant quand l’autre image, l’autre penchant du monde, est tout simplement masqué par des pixels, rendu tout à coup invisible. Car le plasticien – qui explique son travail dans une vitrine très bien conçue – se sert de deux types d’images pour réaliser ses collages et qui s’affrontent dans un jeu de liens savamment mis en scène. Images de morts et photos de modes s’enchevêtrent pour former une seule séquence, une manière de tableau. Hirschhorn choisi de pixéliser les shootings de mode et rend du même coup plus visible encore les images de corps humains détruits.

Dans un texte, le plasticien explique pourquoi il estime « important aujourd’hui de regarder des images de corps humains détruits »[1]. Il tente de le démontrer en huit points. Selon lui, regarder de telles images permet de lutter contre l’atonie de notre regard face à l’horreur, à ces situations où l’être humain est si abîmé que notre œil refuse de le voir, de le croire. Il faut, dit-il, se confronter à ces images pour notamment se battre contre notre tendance à rendre cet insupportable invisible. Dans notre environnement, les photographies de corps humains détruits sont cachées par des pixels quand les shootings de mode sont mis en avant, que ce soit dans les magazines, dans la rue, dans les transports en commun. Le plasticien considère que cet « invisibilité n’est pas innocente ». Elle sert à « rendre la guerre acceptable », à nous éloigner de la mort qui rend la perspective d’un conflit armé complètement démoralisant. En regardant ces images de corps humains détruits, Hirschhorn espère que le spectateur pourra retrouver le sentiment de « l’incommensurable » et qu’il sentira que cet « incommensurable est d’abord que cela soit arrivé – qu’un humain, un corps aient été détruits ». Ainsi, avant même de poser la question du jugement – est-ce une victime ? – le regardeur est d’abord rappelé à la première sidération de voir un corps éclaté. C’est l’horreur évidemment, mais dans ce qu’elle a de plus pur et de plus direct. Ce n’est pas la peur. Ni complètement le dégoût. C’est davantage le sentiment d’une injustice, d’un « je ne peux accepter ça » en écho à un « plus jamais ça » ; une émotion si soudaine qu’elle déclenche une révolte, le retour d’une humanité qui ne pense pas en terme politique ou moral, l’indignation du refus.

Mort et mode

Et cette indignation enclenche peut-être une force nouvelle : celle d’affronter la vérité du monde contemporain. En tout cas, regarder ces images rend l’acte possible selon Hirschhorn de se « confronter au monde et lutter avec son chaos, son incommensurabilité, pour coexister et coopérer dans ce monde, avec l’autre, j’ai besoin de me confronter à la réalité sans me distancer ». Trop sensible ? Hyper-sensible ? Les autres je comprends, mais moi, moi…! Vous comprenez… Moi je ne peux vraiment pas regarder…! : le plasticien tort aussi le cou à cette notion d’hyper-sensibilité. Selon lui, ce « discours » permet de « préserver son confort, son calme et son luxe ». Il faut affronter…Et avec les collages du plasticien, le spectateur est brutalement ramené à ces images du monde, à cette horreur qu’il se cache quotidiennement, à cette atrocité dont il a trouvé le moyen de s’en défendre et/ou de s’en éloigner.

Thomas Hirschhorn Pixel-Collage Vue de la vitrine de l'exposition à la Galerie Chantal Crousel, Paris. © Photo : Florian Kleinefenn
Thomas Hirschhorn
Pixel-Collage
Vue de la vitrine de l’exposition à la Galerie Chantal Crousel, Paris.
© Photo : Florian Kleinefenn

En rendant floues des images de mode et voyantes des images de mort, Hirschhorn trouve une façon de saisir facilement – avec la formulation efficace d’un publicitaire – le spectateur et de l’obliger à la confrontation la plus brutale avec l’image de l’être humain détruit – à cette simple situation qui jette dans l’insoutenable. Mais c’est aussi la réunion de deux imageries extrêmes du monde contemporain. La mode, la légèreté, le vernis, la brillance, le côté « léché » des shootings, face à la laideur, la sauvagerie, la terreur, la poussière.  C’est la réunion du maquillage et du sang. C’est l’obligation à être confronté à l’absurdité d’un monde qui met en avant le faux et cache le vrai, à démonter la stratégie du déni qui vient d’emblée devant le trop plein d’horreurs.

Dans le contexte actuel, après les évènements de janvier et novembre 2015, on ne peut éviter de penser aux images qui ont jalonné les sites d’information et les réseaux sociaux, ces captures d’amateurs qui montraient les scènes de la destruction, le désastre d’aujourd’hui que nous, spectateurs, nous étions soudainement amenés à voir – et sans le décider.

Avec Pixel-Collage, le travail d’affronter l’horreur peut se faire dans l’habitacle paisible de l’exposition d’art,  dans la tranquillité d’un musée, dans le choix du visiteur et permet peut-être mieux que jamais de faire naître positivement l’indignation du refus.

Jean-Baptiste Gauvin


[1] Thomas Hirschhorn, « Pourquoi il est important aujourd’hui de regarder des images de corps humains détruits », Aubervilliers, 2012. Trad. Aude Tincelin.


Thomas Hirschhorn, « Pixel-Collage »
Galerie Chantal Crousel
10 rue Charlot, 75003 Paris
Jusqu’au 26 février 2016

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