ENTRETIEN – Pierre-Alain Trévelo, l’architecte qui a rénové la place de la République

« Nous avons besoin d’un tel lieu »

Elle est devenue incontournable, célèbre dans le monde entier. La place de la République à Paris s’est transformée en un lieu de passage fréquenté tout autant qu’en un espace de commémoration dans la série d’attentats qui ont touché la capitale. Rénovée en 2013 par l’agence d’architecture TVK, elle a été conçue dans l’optique d’accueillir rassemblements et expressions citoyennes. Questions à l’un des architectes du projet, Pierre-Alain Trévelo, sur l’ampleur inédite que la place a prise dans la ville.

Pierre-Alain Trévelo, de l'agence TVK, l'un des architectes qui a rénové la place de la République en 2013
Pierre-Alain Trévelo, de l’agence TVK, l’un des architectes qui a rénové la place de la République en 2013

Jean-Baptiste Gauvin : Vous avez refait cette place qui a été inaugurée en 2013. Elle est devenue un lieu mondialement connu à la suite des récents attentats. Avant, c’était un lieu où les gens allaient assez peu dans Paris. Certains riverains livraient dans des interviews : « Oui, je n’aurais jamais amené un étranger en visite à Paris sur cette place… » En novembre, après les attaques du 13, les télévisions du monde entier faisaient des directs place de la République et une foule s’y rendait pour s’y recueillir. Que se dit l’architecte qui a rénové cette place ? Que pense-t-il de l’évolution de ce lieu qui a fait subitement la Une de tous les journaux ?

Pierre-Alain Trévelo : Nous sommes d’abord assez émus tout simplement. C’est fascinant dans l’observation des transformations d’une ville. Le métier d’architecte est d’imaginer les transformations de la ville, d’essayer de « rendre la terre habitable » comme on aime le dire, essayer de se projeter dans le futur, essayer de se dire « voilà comment pourrait être demain, voilà comment cela pourrait fonctionner ». Tout dépend de la démarche que vous adoptez pour vous projeter dans l’avenir. Certains architectes aiment bien se dire qu’il faudra que ça se passe comme ils le décident, plus ou moins. On ne fait pas partie de cette catégorie-là, encore moins vis-à-vis d’un espace public, qui est un legs de l’histoire absolument incroyable. Il faut que l’espace public perdure…! Le jour où la terre n’aura plus d’espace public, je pense qu’elle ne sera plus habitable…

Quand on essaye d’imaginer comment peut se passer le futur dans un espace public, on se pose toujours des questions qui visent – même si on ne souhaite pas prédéfinir – enfermer le futur dans une forme. Le projet lui-même est malgré tout de se projeter dans le futur. Et quand le futur vous surprend, c’est quand même assez dingue…! C’est pour cela que nous avons pris les choses d’une manière très spécifique. Notre projet avait conscience que l’on ne peut pas « encapsuler » le futur, on ne peut pas le prévoir. On peut le rendre possible, lui ouvrir le maximum de possibles, mais on ne peut pas le prévoir.

Et quand cela se déroule avec des événements aussi dramatiques et imprévisibles…! C’est totalement fou ce qui vient de se passer, totalement informulable ; à part peut-être par des gens qui travaillent dans la fiction ; des écrivains, des scénaristes… Mais si on se place du point de vue de la réalité, ce qui vient de se passer est informulable. Donc constater que vous avez tout fait pour que l’espace public accueille des choses informulables, et que ça se passe, ces choses informulables prennent place dans l’espace public de façon aussi naturelle, aussi directe, aussi rapide, c’est assez émouvant, c’est assez étonnant. C’est émouvant sans doute parce que c’est étonnant.

J.-B. G. : Oui, vous avez voulu créer une place avec beaucoup de vide dans votre projet de rénovation. À l’époque vous disiez que vous ne saviez pas encore ce que les gens allaient faire dessus, mais qu’il fallait faire du vide.

Voyez ce dessin (voir images ci-dessous), on l’a scénarisé, on l’a imaginé sous plein de formes différentes. Le vide est effectivement une ouverture, le vide, c’est un peu comme dire « je considère que mon œuvre n’est pas terminée ». Donc il faut bien distinguer ce qui est de l’ordre de l’œuvre architecturale qui, elle, est terminée – je n’enlèverai pas une dalle ni même en ajouterai une nouvelle, je sais exactement pourquoi c’est fait, n’importe quelle mètre carré de la place ; ce n’est pas parce que c’est un espace public que c’est moins précis ou moins défini qu’un édifice, un peintre n’enlève pas un trait de son tableau théoriquement, donc il n’y a pas de raison d’enlever quoi que ce soit, en tout cas dans tout ce qui est fondamental, et c’est tout à fait fondamental car ça permet d’ouvrir tous les possibles, que le lieu soit au service des populations, de ceux qui veulent l’utiliser. Cet espace est conçu pour que les gens l’utilisent d’une manière imprévisible et évolutive. On ne sait pas du tout comment la place sera utilisée dans dix ans. Donc vous faites les choses pour que l’œuvre soit ouverte et quand quelque chose d’aussi imprévisible se passe, c’est à la fois la validation de la raison pour laquelle vous avez fait les choses et c’est en même temps extrêmement émouvant. Puisque c’est exactement le pourquoi vous avez fait les choses vous ne devriez pas être étonnés et pourtant, vous êtes extrêmement étonnés par la forme que cela prend, par la puissance que ça prend… c’est sidérant…

« La place a été conçue pour pouvoir être dans du collectif, se regrouper, manifester… »

J.-B. G. : Reprenons les événements. Le soir du 7 janvier 2015, les gens se rendent spontanément sur la place de la République. Il y a déjà un premier rassemblement. Plus d’un an après son inauguration, on est déjà dans une nouvelle forme d’appropriation de la place. Est-ce que vous y avez vu le témoignage d’un esprit ambiant, de l’attachement des populations qui entourent le lieu, qui investissent cette place et qui montrent qu’elles l’ont apprivoisée ?

Quand on a livré la place en juin 2013, dès le vendredi soir et le samedi – avant son inauguration officielle le dimanche matin – il y avait des gens sur la place. Pour moi c’est pareil. La sidération a commencé dès le premier jour. Dans le contexte des attentats, il est dû à l’émotion et au caractère extrêmement particulier des événements, extrêmement traumatiques, mais pour moi ce n’est pas vraiment différent de la sidération que j’ai eue le premier jour. Quand, dès le premier jour, il y a un monde dingue sur la place, dès le deuxième jour où l’on ouvre, on met les fontaines en eau, il fait beau et les gosses tournent autour de la statue ou sur le miroir d’eau… quand vous voyez les gens s’allonger sur le béton… c’est sidérant. Donc ce n’est pas vraiment différent. Je pense que la place n’a pas vocation à être uniquement le mémorial des attentats et de l’année terrible de 2015. C’est très bien qu’elle joue ce rôle-là. Mais je pense que ça ne serait pas bien du tout qu’elle ne joue plus que ce rôle. Je ne suis pas très inquiet cependant. Les gens continuent de se donner rendez-vous là, les skateurs continuent à jouer là, les gens continueront à tout faire… La place a été conçue pour pouvoir être dans du collectif, se regrouper, manifester… Nous avons beaucoup travaillé sur le lien entre la place et les manifestations ou sur cette question : comment faire en sorte que la manifestation puisse être aussi un art raffiné, atteindre un degré de raffinement… Manifester dans un espace qui permet de le faire en tout cas. Avant, sur la place de la République on ne pouvait manifester qu’en bloquant le système, qu’en se mettant sur la chaussée, la voirie et bloquer les voitures.

J.-B. G. : Ce n’était pas un espace d’expression… il l’est devenu.

 Oui, c’est devenu un espace où les gens peuvent s’exprimer.

Nicolas Alpach : Mais pas seulement…

Pas seulement, c’est ce qui est important ! C’est un espace inaliénable, personne ne pourra se l’approprier plus qu’un autre. En tout cas, je l’espère. Sinon ce serait un problème révélateur de l’état de la République. Si une force, un groupe particulier prenait le dessus sur les autres, ce serait un grave problème je pense.

Place de la République, janvier 2016
Place de la République, janvier 2016

J.-B. G. : Vous dites que vous ne craigniez pas une sorte de cristallisation, une fossilisation des choses qui feraient de cet endroit un éternel lieu de commémoration après les attentats… Mais je me demandais, est-ce que l’architecte, imaginons, si vous le craigniez demain, est-ce que vous vous voudriez retoucher à la place ou bien vous accepterez ce que les populations en ont fait ?

Ce que vous dites est de la fiction. Je ne sais pas réfléchir comme ça…

J.-B. G. : Peut-être que c’est une mauvaise question, qu’elle est trop fictionnelle…

Non, je ne dis pas que c’est une mauvaise question. Je dis que c’est une question qui ne peut pas appeler de réponse réelle. Vous dites, vous l’architecte. En tant qu’architecte, je ne sais pas. Si je me place dans une réflexion fictionnelle, je peux essayer de répondre à votre question. Si je me place en tant qu’architecte… je ne peux pas répondre à cette question. Je peux dire : oui, la place on l’a faite telle qu’on l’a faite et elle est là pour vivre, les gens se l’approprient donc, elle est à un niveau de liberté maximum, nous avons essayé de l’amener à un niveau maximum de potentialisation de ce que les gens veulent en faire, avec les contraintes que nous avions, toutes les fonctions que doit remplir une place comme celle-là : cinq lignes de métro en dessous, l’accueil d’une circulation que l’on ne souhaite pas chasser ; on considère que nous l’avons amenée à un niveau maximum de disponibilité, de capacité d’accueil, d’être accueillante pour la liberté des gens et de leur expression. Ce n’est pas le cahier des doléances, les gens viennent s’exprimer et c’est une grande table de concertation, c’est comme une scène de théâtre, que les gens puissent être les acteurs réels de leur vie, s’y sentir bien. Donc je peux dire ça, première chose, on l’a faite comme on l’a faite, donc je ne vois pas ce qui m’amènerait à dire autre chose aujourd’hui. Si cela se fossilisait, il y aurait un problème assez fondamental, mais il faudrait se reposer la question, se demander quel est le programme que l’on se donne, quel est l’objectif que l’on se fixe. Il ne faut pas que les architectes fassent de la politique. Il y a une dimension politique et sociale dans la façon dans laquelle on fait de l’architecture, mais ce n’est pas à l’architecte de décider en amont ce que doit décider le politique. L’élu doit décider un certain nombre de choses. L’architecte a un rôle social et politique dans la façon dont il fait les choses, mais pas dans le contenu initial. Il faut garder des distinctions.

« C’est une architecture qui ne dicte pas un comportement »

Place de la République, janvier 2016. Un skateur essaye un tour sur le sol en béton.
Place de la République, janvier 2016. Un skateur essaye une figure sur le sol en béton.

J.-B. G. : En parlant de scène de théâtre, comme vous l’évoquiez à l’instant, vous considérez-vous comme un scénographe de ce nouveau Paris ? On bascule dans une place qui dans les dernières années du XXe siècle ne faisait pas la jonction entre tous ces quartiers, n’étaient pas un cœur vivant, n’était pas un endroit de passages et de rencontres, vous l’avez rendue comme ça avec votre projet –c’était évidemment aussi l’ambition politique et sociale de la mairie de Paris et des habitants. Vous avez en quelque sorte créé une scène dans le nouveau spectacle du siècle avec toutes ces extrémités terribles, ces événements tragiques, mais aussi ces nouveautés – les concerts d’été par exemple – tout le côté très positif de ce siècle où la vieille manifestation est un peu dépassée.

Les manifestations en elles-mêmes ne sont pas dépassées, c’est la façon dont on les faisait. Mais les expressions, les extrémités tragiques dont vous parlez, moi c’est presque ce qui m’émeut le plus… Je pense que c’est extrêmement positif que nous ayons un espace comme ça. Si nous n’avions pas eu un espace comme ça, il y en aurait eu un ailleurs, parce que nous en avons besoin, les gens ont en besoin. Ce que je trouve fascinant, c’est que ça trouve sa place aussi facilement, aussi naturellement et aussi confortablement à cet endroit-là. Alors on essaye d’être réalistes sur quel est notre rôle. Ce n’est pas une question d’orgueil ou de modestie, rien à faire de tout ça, ce sont des faux problèmes de petits penseurs. Je pense que c’est la façon dont on a fait les choses qui permet ça. Si vous regardez les autres propositions du concours, je ne suis pas du tout sûr que ça se serait passé comme ça, de cette manière-là, avec les autres projets. De ce point de vue, les extrémités tragiques qui sont des événements qui n’ont absolument rien à voir avec le fait d’avoir aménagé la place de la République, trouvent un lieu là de commémoration et d’expression et c’est extrêmement positif car nous avons besoin d’un tel lieu. Cela dit quelque chose de l’époque, et l’ouverture de la place dit quelque chose de l’espace, du besoin d’ouverture, du vide, de l’espace non défini dans le sens où il ne dicte pas mon comportement. Ici, l’espace est défini architecturalement et c’est la différence entre une architecture qui dicte un comportement et une architecture qui ne dicte pas de comportement, ou qui en stimule la liberté.

J.-B. G. : Je rebondis là-dessus : vous avez voulu créer ce lieu qui ne dicte pas de comportement, comme c’est d’ailleurs le rôle d’une scène de théâtre. On a rencontré une polémique chez les grands amateurs du patrimoine du fait que vous ayez retiré les deux fontaines. L’article de Libération donnait cette image pas mal, celle de « pousser les meubles » quand on fait une fête entre amis et qu’on doit faire un rassemblement, on pousse les meubles contre les murs pour faire une place centrale, créer un sentiment de liberté…

Les gens qui défendent le patrimoine ne doivent plus faire beaucoup de fêtes en poussant les meubles ou alors ils les font autrement… (Sourire). Nous, on sait encore ce que ça veut dire…

Place de la République, janvier 2016. Le monument à la République des frères Morice (détail)
Place de la République, janvier 2016. Le monument à la République des frères Morice (détail)

J.-B. G. : Vous vous dîtes aujourd’hui, plus de deux ans après la rénovation, c’est clair qu’il fallait faire ça ?

Pour nous, faire de la place sur la place, c’était un caractère évident. D’abord, très trivialement, on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs. Il faut prendre des décisions, nous sommes obligés. Le projet d’architecture appel à prendre des décisions radicales et faire des choix. Nous sommes persuadés d’une chose : notre projet respecte et met en valeur le patrimoine parisien. Il choisit de mettre en valeur le patrimoine parisien à un niveau que l’on considère très fondamental – il pourrait y avoir des discussions entre spécialistes sur ce sujet – et qui nous amène à distinguer un niveau que nous considérons comme moins fondamental. Les bassins et les fontaines aménagés à l’intérieur sont à nos yeux moins fondamentaux que la typologie de la place, la façon dont elle est organisée. C’est une place rectangulaire avec sept parterres. Une place symétrique avec le monument au centre, les doubles rangées de platanes de part et d’autres. La place est un rectangle qui organise l’articulation, c’est à dire un angle formé par les boulevards historiques qui vont de Bastille à Concorde et qui, à cet endroit là, font un angle. Donc la place a existé dans différentes configurations avant de prendre cette configuration rectangulaire que lui a donnée Haussmann. Est-ce que vous vous rendez compte de ce que ça représente ? Une place rectangulaire de près de 300 mètres sur 120 mètres, entourée de bâtiments en pierre de la même époque avec une statue au centre de la même époque…C’est un truc de fou ! On ne fait plus de projets comme ça aujourd’hui à Paris.

J.-B. G. : Oui et notamment ce monument à la République, cette grande statue des frères Morice, inaugurée en 1883…

La statue ? La statue est dingue. Mais l’espace, l’espace, l’espace ! Les 300 mètres par 120 mètres ! C’est un truc de dingue ! De décider : « Je vais faire une place, elle recueillera toutes les avenues et les rues, elle sera rectangulaire, elle sera symétrique. » Vous vous rendez compte ? Eh bien ça, notre projet, non seulement il le respecte, mais il le met en valeur. Plein de gens nous l’ont dit par la suite d’ailleurs, mais nous, on l’a très vite constaté. Dans notre projet, il a fallu d’abord penser une architecture du sol. Faire un sol plat. Ce qu’on appelle un sol à 1 %, c’est-à-dire, la pente minimum dans l’espace public pour que l’eau puisse s’évacuer. On ne fait pas la même chose sur un sol en pente et un sol qui n’en a pas. À 1 %, on a l’impression qu’il n’y a pas de pente, donc on se tient normalement, on peut mettre une table, on peut s’installer. Alors qu’à 3, 4 % vous ne pouvez pas vous installer comme ça, vous ne pouvez pas rester longtemps, vous n’êtes pas aussi stable qu’il le faudrait pour rester pendant des heures. Donc, quand vous faites un sol à 1 %, que ce sol a partout la même matière – qu’il est en béton – qu’il contraste avec la pierre des bâtiments – d’ailleurs la pierre c’est la nature de Paris à mon sens – on met en valeur ce qu’il y a autour. Il y a plein de gens qui nous ont dit après la rénovation : « On a redécouvert les bâtiments – la caserne, la statue. » Il y a une libération du sol qui nous permet de beaucoup mieux voir les bâtiments. Et puis la mise à double sens des grands boulevards également qui fait que nous avons retrouvé la continuité historique des boulevards.

Place de la République, janvier 2016. Le monument à la République des frères Morice.
Place de la République, janvier 2016. Le monument à la République des frères Morice.

« Il n’y a pas de ville idéale »

J.-B. G. : Oui, c’est important d’avoir mis véhicule et piéton dans un mouvement similaire…

Oui ! Il y a toute une époque où on séparait les flux – nous on a toujours trouvé que c’était une connerie sans nom, parce que dès que vous êtes dans un couloir vous avez toujours l’impression que c’est votre espace à vous : c’est comme ça, on est humain : quand il y a un couloir à vélo et que vous êtes cycliste, vous dites au piéton « dégagez ! » Alors que si l’espace est à tout le monde, déjà, on fait gaffe. La voiture est obligée de faire gaffe. La vraie chose qu’on distingue c’est là où il y a une vraie circulation motorisée. Et puis les cyclistes peuvent aller dans les deux mondes, dans le monde motorisé et dans le monde non-motorisé. Juste, ils doivent faire gaffe.

N. A. : On voit d’ailleurs que de plus en plus on s’attaque à réduire les espaces pour les voitures à Paris. On veut piétonniser les Champs-Élysées un dimanche par mois…

Moi je crois que si on pense qu’on s’attaque à la voiture, c’est un faux débat. L’important c’est l’espace qu’on se donne pour faire les choses. Place de la République (avant la rénovation) vous aviez 70 % d’espace pour les voitures et on a fait passer le même trafic dans un espace trois fois moins grand. Il y a une vraie question de mécanique des flux : ça ne sert à rien d’aller plus vite à un endroit car ça vous fait ralentir dans un autre. Avant, quand vous arriviez place de la République, vous bourriez en arrivant et donc ça créait des encombrements en amont et en aval. On s’est aperçu que revenir à des dimensions beaucoup plus normales sur la place de la République, ça rendait la circulation plus fluide en général. Avant la rénovation on donnait énormément d’espace à la chaussée, c’était trop. Mais ce n’est pas parce qu’on a réduit cet espace qu’on est contre la voiture. Pas du tout. Moi je ne suis pas contre la voiture, ni contre les cyclistes, ni contre les piétons. Sinon, c’est la catégorisation. Il y a plein de gens qui ont encore un point de vue moral sur la ville. Ce sont des conneries. Il faut être beaucoup plus humble. Il n’y a pas de ville idéale, il y a juste la ville dont on a hérité.

J.-B. G. : L’héritage… Justement, votre projet était de mettre en valeur les éléments du patrimoine, notamment ce monument à la République, cette grande statue de Marianne, cette allégorie très pompeuse… Dès le début, votre idée était de faire revivre ce monument que tout le monde oubliait un peu ?

 Oui. Au début, on disait souvent que nous voulions que les gens puissent « s’asseoir sur les genoux de la République ». Ça voulait dire pouvoir toucher la statue, s’en approcher. Ça voulait dire la désacraliser. Que les mecs puissent monter, l’escalader, que les jeunes puissent faire des conneries dessus – ce n’est pas parce qu’on fait des conneries dessus qu’on ne la respecte pas. C’est surtout qu’elle existe cette statue. Ça servirait à quoi de faire un projet en faisant comme si elle n’existait pas ? Elle est là, elle est gigantesque. En plus, elle représente la République et c’est elle qui a donné le nom à la place.

J.-B. G. : Vous avez dû être très ému par la réappropriation du lieu lors des attentats. D’abord cet autel spontané vivant et puis comment les citoyens se sont emparés des symboles du monument… Est-ce que c’est l’une des pistes de l’architecture contemporaine que de redonner un second souffle à un monument, à une allégorie ?

Je pense que chaque situation est unique. Évidemment, c’est une possibilité. C’est une question de démarche. Parce que c’est à cet endroit qu’il y a un sens de faire ça. Parce que c’est un symbole.

Vue aérienne de la place de la République le 11 janvier 2015./ Crédits: KENZO TRIBOUILLARD / AFP

J.-B. G. : J’imagine qu’entre le rassemblement du 7 janvier et celui du 11 janvier, il y a une différence pour vous. Un rassemblement spontané et un rassemblement politique.

Pour moi, il n’y a pas de rassemblement plus signifiant. La place permet l’un et l’autre. Je vais vous dire : le 11 janvier, c’était impressionnant sur un autre niveau. La densité de population était folle, d’une ampleur inédite. J’ai marché le 11 janvier, mais je n’ai pas réussi à atteindre Répu. C’était impressionnant. Quand on se dit qu’on peut tout imaginer, qu’il peut tout se passer… On pense à l’aménagement qu’on a fait ; quand vous dites 1 % de pente, on ne met pas de potelets (la première chose qu’on vous dit c’est : « Mais les bagnoles vont rentrer… ! », donc vous imaginez un moyen de ne pas mettre de potelets et d’éviter que les voitures passent : la double bordure), on pense à l’architecture du sol, qu’il faut tout unifié. L’unité est très importante. Avant, la place n’avait pas d’unité. Elle était découpée en mille morceaux. C’était une sorte de puzzle, de système éclaté, fragmenté. Et puis, il y avait une ligne de crête dont la statue de la République était le sommet. Quand vous étiez sur les côtés, vous ne sentiez pas l’unité de la place. Quand vous étiez au sol, vous ne sentiez pas l’autre côté de la place. C’est extrêmement impactant. C’est très important l’idée de faire un espace unitaire, que le lieu donne l’impression qu’il est tenu. L’architecture c’est l’art de la frontière (la frontière dans le sens de ce qui relie les échanges, comme la peau…), c’est un art qui dit : « moi je suis là, d’un côté c’est quelque chose, de l’autre c’est un autre », c’est l’intérieur/extérieur. Donc, avant, ça ne fonctionnait pas, il n’y avait pas d’unité. On avait pas envie d’aller à la statue et on ne sentait pas l’autre côté. On restait sur les trottoirs, on avait une vie de trottoirs. C’est d’ailleurs pour ça que les gens ne sortaient jamais par la sortie de métro qui se situe au milieu de la place. On a clarifié, unifié, simplifié tout cet espace. Et je pense que s’il y avait une telle quantité de personnes le 11 janvier, c’est parce que l’espace l’a permis. Si la marche du 11 janvier avait eu lieu sur la place comme elle était avant, il y aurait beaucoup moins de monde et beaucoup de problèmes.

J.-B. G. : Il n’y aurait peut-être pas eu cette décision politique d’organiser une marche ?

Peut-être pas.

J-B. G. : Parce que la place rénovée rassurait les autorités ?

C’est vrai, elle rassure. En fait, ce qui change fondamentalement depuis qu’on a refait la place, c’est que maintenant on en a une perception mentale. Ce qui est à mon avis très important. S’en faire une représentation mentale, ça rassure, effectivement, parce qu’on peut se projeter. Avoir une image mentale, c’est de ne pas avoir besoin de voir l’espace pour le comprendre. C’est hyper important. C’est comme la Seine à Paris qui donne une image mentale de Paris. Tout le monde s’imagine la Seine comme si elle était horizontale alors qu’elle est sinueuse, mais ce n’est pas grave. La Seine, la ligne 1, le grand axe Nation/La Défense : c’est le génie du tracé, le génie français de l’axe.

Place de la République, janvier 2016
Place de la République, janvier 2016

J.-B. G. : La grande question c’est : est-ce qu’on crée la ville avec la Seine en suivant sa ligne, en créant une ville est-ouest, ou est-ce qu’on s’est installé sur la Seine parce qu’on recherchait un grand axe, une ligne horizontale ?

Vous questionnez la poule et l’œuf ? Il faut demander aux grands historiens… En tout cas, je pense que la poule et l’œuf c’est toujours assez mélangé.

J.-B. G. Vous avez ce sentiment avec la place de la République rénovée, que c’est la poule et l’œuf : vous avez fait la place, mais les gens la font et l’ont faite aussi ?

Ce qui est intéressant, c’est que ça crée une dynamique. La poule fait l’œuf qui fait la poule, etc. Peut-être un jour il faudra relancer la place de la République. Il se trouve, là, que la place a réussi à relancer quelque chose.

J.-B. G. : D’ailleurs est-ce qu’il y a d’autres projets de rénovation en cours : à la Madeleine, à Bastille, à Nation ? Est-ce que vous comptez y participer ?

Il y en a d’autres, mais on ne va pas y participer. On ne veut pas se catégoriser.

J.-B. G. : Sur la place de la République, vous avez aussi construit un café. Il a brûlé dans un accident. Où en est le dossier ?

Le café va rouvrir en février. On a refait la façade à l’identique. En revanche, c’est le gestionnaire qui s’occupe de l’aménagement intérieur.

J.-B. G. : Est-ce que ce sera justement un moyen supplémentaire pour faire en sorte que le lieu ne devienne pas seulement un lieu de commémoration ? Qu’il y ait encore des rassemblements plus joyeux…

La réalité de la place de la République, c’est qu’elle suscite tout ça, qu’elle permet tant de choses. On parlait de scénographie. Quand on passe en voiture ou en scooter, enfin, en véhicule motorisé, on se rend bien compte, c’est comme si on regardait une scène. C’est une sorte de scène où il y a des spectateurs et des acteurs. Quand les gens manifestent, revendiquent quelque chose, on les voit, on les regarde. Il y a une interaction. Et cette interaction, c’est, à mon sens, déjà le signe d’un espace réussi.

Rue de la Fontaine au roi, à quelques pas de la place de la République, janvier 2016
Rue de la Fontaine au roi, à quelques pas de la place de la République, janvier 2016

Entretien réalisé par Nicolas Alpach et Jean-Baptiste Gauvin

2 thoughts on “ENTRETIEN – Pierre-Alain Trévelo, l’architecte qui a rénové la place de la République

  1. Surprenant cet entretien sur PointCulture ; je l’aurais plutôt vu sur « Point de culture »…

    Ce monsieur nous parle-t-il de la symbolique de la place voulue par ses créateurs ? Non.

    Sait-il que cette place a été conçue comme le pendant de la place de la Concorde ? Non.

    Sait-il que les deux bassins supprimés représentaient les deux mers (Méditerranée et Atlantique) entourant la République française ?

    Il a l’air content d’avoir fait le vide… curieuse conception de la ville.

    Il se félicite que les français se soient appropriés la place ! Parce-que pour lui, c’est nouveau ! Mais d’où débarque-t-il ? Ne sait-il pas que depuis un siècle, toutes les manifestations ou presque se tiennent dans le triangle République – Bastille – Nation ? Et les défilés du 1° mai, d’où partent-ils depuis toujours ?
    Non, décidément, ce monsieur ne connait pas Paris alors qu’il prétend nous instruire de sa « culture ».

    Regardez sa dalle de béton : c’est le vide.
    Sartre avait raison, « la douleur c’est le vide » !

    Souhaitons que cet article ne soit qu’un faux pas. Autant Pointculrure est pertinent lorsqu’il nous parle d’art, autant l’interview d’un bétonneur inculte n’a pas sa place ici !

    1. Cher lecteur,

      D’abord merci pour votre commentaire.

      Nous sommes toujours ravis de voir que Pointculture compte pour vous et suscite des réactions, fait couler de l’encre (même virtuelle…!).

      Parmi nos ambitions, nous avons celle de continuer – plus que jamais – à soulever des questions, ouvrir des pistes, mener au débat.

      Tel est, entre autres, l’objectif de cet entretien qui, loin de prendre parti, se veut comme un espace de réflexion et d’interprétation du monde contemporain.

      Au cœur de notre démarche, il s’agissait de questionner la mutation du lieu depuis l’inauguration et particulièrement dans le contexte des attentats, dans l’appropriation de la place comme espace de commémoration et d’expressions citoyennes. Le geste architectural a déjà été réalisé et il ne s’agissait pas de revenir sur le débat qui précédait et accompagnait le chantier – à savoir conserver ou non les deux bassins. Cependant, il fallait l’évoquer, ce que nous avons fait.

      Cette rencontre s’inscrit dans une démarche bien plus large que celle qui consisterait à interroger seulement les effets du geste architectural sur le patrimoine. Elle soulève un fait de « culture », au sens où elle souligne le chemin d’une société, un germe collectif, l’ébauche d’un paradigme…

      De notre point de vue, cet entretien n’est donc pas un « faux-pas » et nous pensons qu’il a bien sa place sur le site (qui est ouvert à de nombreux champs d’expérimentations, en agitateur de pensées et observateur du monde…). Il s’agit néanmoins d’un exercice pour nous un peu atypique et qui ne change rien au fait que nous écrivons et écrirons sur les arts, les musées et le monde de la culture.

      Bien à vous,

      J-B G.

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