Le saint Jean-Baptiste de Léonard sortira de l’ombre

 

« Une chose qui est entièrement privée de lumière n’est rien que ténèbres. Or la nuit étant de cette nature, si vous y voulez toucheprésenter une histoire, il faut faire en sorte qu’il s’y rencontre quelque grand feu qui éclaire les objets. »

À la question de savoir comment il fallait peindre une scène de nuit, Léonard de Vinci répondait dans son Trattato della pittura (Traité de la peinture), que beaucoup de lumière était nécessaire pour ne pas plonger la scène dans une atmosphère ténébreuse. Le Saint Jean-Baptiste du Louvre fait pourtant défaut. L’œuvre a tellement noirci à cause des couches successives de vernis, qu’elle en devient nocturne, pour ne pas dire illisible. Il est grand temps de sortir de l’ombre.

Le Louvre et les Vinci

On ne peut pas reprocher au musée du Louvre de ne pas s’occuper de ses Léonard. Entre 2011 et 2012, La Vierge à l’Enfant avec sainte Anne était restaurée au prix d’une bataille médiatique sans merci : on ne touche pas à un chef-d’œuvre si facilement. Le vernis rendait la composition jaunâtre, des taches apparaissaient en raison de repeints effacés ainsi qu’un micro-soulèvement de la couche picturale dus à des vernis qui tiraient dessus, rendait une restauration nécessaire.

En 2014, nous vous annoncions la restauration d’une autre œuvre du maître italien, qui eut lieu en 2015, celui de La Belle Ferronnière. Contrairement à la Sainte Anne, les raisons de ces interventions étaient essentiellement dues au vernis qui, une fois n’est pas coutume, noircissait le tableau créant un déséquilibre visuel.

Léonard de Vinci, La Belle Ferronnière
Léonard de Vinci, La Belle Ferronnière, huile sur bois, vers 1495-1499, 63 x 45 cm., Paris, musée du Louvre.

Pourquoi restaurer le Saint Jean-Baptiste ?

Depuis le XIXe siècle, l’œuvre n’a pas été restaurée. Du moins, elle n’a pas subi de grandes restaurations, mais a été revernie afin de donner à la toile une protection contre les usures du temps. En 1952, alors que l’on célébrait les 500 ans de la naissance de Léonard de Vinci, un programme de restauration avait été envisagé, puis oublié. Depuis 2009, des analyses et discussions ont relancé le débat d’une éventuelle restauration.

L’accumulation des vernis de ces deux derniers siècles s’est entassé sur la toile : il jaunit avec le temps et, de facto, assombrit l’œuvre. Pour autant, les couleurs de la peinture ne s’altèrent pas. La restauration réalisée sur la sainte Anne en 2012 a permis, entre autres, de retirer ces couches de vernis jaunâtre. Il en est de même pour de nombreuses œuvres dont la perception est grandement perturbée, « on n’y voit rien » aurait dit Daniel Arasse. Dans l’aile Richelieu du Louvre, L’Inspiration du poète de Nicolas Poussin fait malheureusement partie de ces œuvres – pour ne pas dire chefs-d’œuvre – dont on devine des couleurs vives et lumineuses sous un vernis jaune-brun qui change l’apparence de l’œuvre.

Léonard de Vinci, Sainte Anne, la Vierge et l’Enfant
Léonard de Vinci, Sainte Anne, la Vierge et l’Enfant, vers 1503-1519, huile sur bois, 168 x 139 cm., Paris, musée du Louvre. Avant et après restauration

Plus récemment encore, le C2RMF (Centre de recherche et de restauration des musées de France) restaurait La Nef des fous de Jérôme Bosch. L’huile sur bois a retrouvé des couleurs vives, fidèles à sa création originelle. Pour ce dernier cas, sa restauratrice Agnès Malpel – qui s’est notamment occupée de la restauration de La Belle Ferronnière – et l’équipe du C2RMF ont choisi d’effacer des repeints réalisés bien plus tard, qui ne respectaient aucunement le pinceau et la pensée de Bosch ; en cachant une ville au loin par une montagne, par exemple. Cette transformation a permis une relecture iconographique de l’œuvre, une allégorie de la gourmandise.

Retrouver Jean-Baptiste 

On en n’espère pas autant pour le Saint Jean-Baptiste de Léonard de Vinci. Bien que de légers repeints ont été constatés, ainsi que des usures, l’allègement des vernis permettra certainement de « voir » enfin l’œuvre. Depuis une dizaine d’années, les attributs du saint sont devenus presque invisibles : la croix qu’il tient dans sa main droite, et les poils de la peau de bête qui recouvre sa taille, maintenue par sa main gauche ne se distinguent plus et se noient sous le vernis. La figure se détache, aujourd’hui, d’un fond très sombre, presque caravagesque avant l’heure. Seuls son épaule et son bras droits se distinguent aisément de l’obscurité. Les contours entre son corps et l’arrière-plan qui se fondaient délicatement et assuraient une transition douce (le sfumato de Léonard de Vinci), ne sont plus si évidents tant l’œuvre est noircie. On imagine assez peu que Léonard ait voulu de son saint Jean-Baptiste, qu’il soit privé de lumière, et fasse partie des « ténèbres » selon ses mots. Il ne devait pas être éclairé comme la Ginevra de’ Benci de la National Gallery of Art de Washington, mais la peau blanche du portrait, comme celles des figures de La Sainte Anne, laisse à penser que nous pourrions retrouver l’œuvre plus lumineuse. Pour l’heure, le panneau sera décroché de la Grande Galerie à la fin du mois de janvier. Il retrouvera ses cimaises dans un an. Accroché à senestre de La Sainte Anne, faisant écho à la La Belle Ferronnière, les visiteurs pourront jouir d’une contemplation de trois Léonard restaurés, et ne bouderont certainement pas leur plaisir.

Léonard de Vinci, Saint Jean-Baptiste, vers 1508-1519, huile sur bois, 73 x 56,5 cm., Paris, musée du Louvre.
Léonard de Vinci, Saint Jean-Baptiste, vers 1508-1519, huile sur bois, 73 x 56,5 cm., Paris, musée du Louvre.

Damien Tellas

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