Les fleurs de cendre d’Anselm Kiefer au centre Pompidou

Le centre Pompidou consacre une émouvante rétrospective au peintre allemand qui vit et travaille en France. Voyage dans le champ de bataille d’un artiste hanté par les fantômes du Troisième Reich.

Anselm Kiefer, Maikäfer flieg! [Hanneton vole!], 1974
Anselm Kiefer, Maikäfer flieg! [Hanneton vole!], 1974

C’est un paysage dévasté qui prend l’œil du visiteur à l’entrée de l’exposition. Un terrain vague où vient de se jouer le tumulte des canons et la trouée des balles. Il y a du sang, de la fumée, une terre plus noire que les plumes d’un corbeau. Il n’y a rien d’autre pour apaiser le regard. C’est la ruine d’un décor, la folle histoire de la guerre qui retourne la terre et fait des anciens champs des no man’s land où les plantes refusent de pousser. Toute l’œuvre d’Anselm Kiefer est déjà présente dans cette toile. Elle annonce la quête d’un peintre qui ne cessera jamais d’être hanté par le chaos de la Seconde Guerre mondiale et le désastre commis par les armées nazies.

Dès le début de l’exposition, plusieurs toiles qui datent des années 70 rappellent le coup d’éclat initial de l’artiste au moment où il achève ses études. Vêtu du costume de la Wehrmacht de son père, Anselm Kiefer se rend dans plusieurs grandes villes d’Europe et se fait photographier en faisant le salut nazi. Une mise en scène volontaire pour éveiller la conscience collective de la société allemande qu’il juge alors endormie et qu’il trouve urgent d’agiter, notamment pour sortir le pays de son déni et affronter le sentiment de culpabilité qui vient au lendemain de la chute d’Hitler. Tollé immense. Peu de personnes pour le soutenir…

Forêts et épopée germanique 

Si cette volonté d’éveil est mal reçue, elle n’empêchera pas Anselm Kiefer de la cultiver toute sa vie. Dans les premières salles de l’exposition sont surtout montrées des œuvres des années 70. Le peintre pioche dans la culture allemande pour exprimer ce besoin de mémoire, ce désir de lucidité. Il se saisit notamment du décor romantique allemand et le mène dans ces retranchements, le questionne, le met en danger. Il dresse par exemple des chemins sur des landes désertées qui évoquent des terrains de guerre ou bien un sentier dans une forêt obscure qu’un serpent emprunte, le corps longiligne qui se fraye un accès vers une zone opaque d’où l’on devine vaguement la présence d’un château. C’est le folklore de la culture germanique revisitée dans une version mélancolique et sombre qui interroge le passé et ne fait pas fi de l’entreprise de destruction massive dans les années de l’Allemagne nazie.

Anselm Kiefer, Resurrexit, 1973 (détail)
Anselm Kiefer, Resurrexit, 1973 (détail)

Telles sont surtout les toiles d’une série qui représentent l’intérieur d’une cabane en bois et qui sont exposées dans la salle suivante. Grands formats, elles portent des symboles de la culture allemande : les lances des Walkyrie, l’épée brisée de Siegfried… Des symboles détournés par Hitler dans sa propagande et qu’Anselm Kiefer a le courage de reprendre ; comme s’il luttait de toutes ses forces contre la fixité d’une représentation du mal. Ce que dit peut-être l’entreprise de Kiefer, c’est que si le bourreau peut s’approprier une culture, elle ne lui appartient pas et elle est justement celle de tous quand on ose la mettre en avant, la prendre à bras le corps.

De même avec Varus qui évoque la bataille de Teutobourg lors de la conquête de la Germanie par les Romains. Exposée dans la salle d’après, la toile agite le passé guerrier du pays et souligne ses plaies. Une histoire nationale ne se crée pas sans violence. L’émancipation d’un peuple, la construction d’une nation, l’édification d’une culture : tout cela est aussi le résultat d’une saignée sans concession qui fait froid dans le dos et que les trainées de sang sur la neige rappellent ici brutalement. Idem de ce cheval qui brûle alors que des tanks vont pour l’abattre. C’est bien sûr la représentation de cet épisode sinistre des prémices de la Seconde Guerre mondiale : l’armée polonaise à cheval en pleine déroute face aux panzers de l’Allemagne nazie qui envahie le pays en septembre 1939.

Valeur des ruines 

Une peinture qui puise donc sans cesse dans une rigoureuse conscience historique et dans l’audace de questionnements qui place l’artiste non comme un juge, mais comme un observateur précis qui se bat contre l’oubli ou le déni.

Plus loin, une salle exceptionnelle est consacrée à d’immenses toiles qui ont pour thème centrale la ruine. Anselm Kiefer évoque le travail de l’architecte Albert Speer qui a notamment réalisé la commande d’Adolf Hitler de construire la nouvelle chancellerie (Neue Reichskanzlei) à Berlin, bâtiment néo-fasciste aux dimensions pharaoniques… L’artiste s’intéresse notamment à la salle des mosaïques dont il reprend le motif pour nous en donner une version imaginaire où le lieu tombe en ruine, où la magnificence passée se fond dans un présent macabre. En regardant de près, la toile est lacérée, trouée, déchirée. Elle est volontairement abimée par Kiefer qui insiste de ce fait sur l’entreprise de la ruine, de la destruction, de la mort, dont sont nées ces architectures colossales.

C’est dans cet espace aussi que le visiteur voit le mieux l’évolution de la technique d’Anselm Kiefer. Si très tôt dans son processus créatif ses toiles sont de grands formats, au début des années 1980 le peintre surprend surtout par une étonnante alchimie de la matière. Ses toiles déjà très empâtées, deviennent des murs non seulement de peinture, mais aussi de sable, de plomb, d’émulsion, de shellac et même de paille, notamment Margarethe qui fascine par la présence de ses flammes.

De même, l’époustouflante série de vitrines qui vient dans la salle suivante. Il s’agit d’un travail plus ancien de Kiefer, mais qu’il a reproduit spécialement pour l’exposition. Dans des blocs de verre qui s’alignent, des objets issus de l’atelier de l’artiste se trouvent d’un coup mis en scène et forment comme un langage étrange, une façon de poème surréaliste. On pense bien sûr à Duchamp, à Giacometti, au verre d’Absinthe de Picasso… Mais c’est surtout les traces de la recherche que Kiefer n’a cessé de mener autour de la notion d’une culpabilité et d’un passé oubliable et qui pourtant nous hante – le marteau et l’enclume, la machine à écrire toute cassée, le serpent…

Poètes et souvenir douloureux 

Ainsi de son travail autour des poètes – Kiefer dit qu’il aurait préféré être poète plutôt que peintre – engendré par la figure de Paul Celan. De langue allemande, Celan, au lendemain de la guerre, affrontait la même problématique qu’Anselm Kiefer : comment utiliser la langue allemande alors qu’elle était celle des bourreaux de la Shoah ? Kiefer prend des fragments de poème, écrit des vers à même ses toiles, rend sans cesse hommage à Paul Celan et, plus tard, aux autres poètes qu’il aime. Des toiles plus récentes de l’artiste évoquent par exemple Arthur Rimbaud et Charles Baudelaire. Toiles étonnamment colorées – par rapport au reste de l’œuvre de l’artiste – qui représentent des fleurs et dont l’une porte le nom de « Dormeur du val », le célèbre poème de Rimbaud. Hommage aux poètes, mais aussi aux Nymphéas de Monet et aux Tournesols de Van Gogh – jeune, avant de se lancer dans son travail de peintre, Kiefer ira faire un voyage initiatique en France sur les pas du peintre hollandais.

Des recherches autour du langage que montrent aussi l’intérêt du peintre pour la Kabbale, le texte sacré de la religion juive. Plusieurs toiles explorent ce thème à la fin de l’exposition et révèlent combien Kiefer veut fouiller l’histoire, cherche dans toutes les directions les moyens d’un apprentissage sur lui-même et d’où il vient.

Anselm Kiefer, De l'Allemagne, 2015 (détail)
Anselm Kiefer, De l’Allemagne, 2015 (détail)

C’est également la volonté d’intégrer l’équilibre entre un passé teinté de mythes, de grandeurs, de réalisations, mais aussi de guerres, de misères, de désastres. Il y a des fleurs, mais elles sont en cendre – comme le dit si bien la formule de Paul Celan : « Fleur de cendre ». A la fin du parcours, une installation spécialement conçue par l’artiste pour l’exposition montre ce poids du détail et d’un nécessaire éveil de la conscience. Intitulée « Madame de Staël, de l’Allemagne », l’œuvre rend hommage au livre éponyme de l’autrice qui a importé le romantisme en France. Ainsi, Kiefer célèbre l’amitié franco-allemande, les liens entre les deux peuples et l’importance du romantisme dans la culture européenne. Plantés dans un tas de sable, des champignons portent les noms de célèbres figures du mouvement artistique et disent combien les paradis artificiels étaient prisés des romantiques. Et pourtant, au milieu, un lit tout rouillé et sur lequel est inscrit le nom de « Ulrike Meinhoff », militante du groupe Fraction armée rouge, à l’origine de nombreux attentats en Allemagne dans les années 1960-1970 avec la bande à Baader. Même dans la célébration du pays, l’artiste glisse un détail qui fait mal, le fragment d’un souvenir douloureux. Kiefer a raison. C’est notre histoire aussi. Pour lui, ainsi, l’artiste est celui qui ne se cache aucune vérité, qui prend tout dans l’héritage qui lui est laissé et ne se voile pas la face dans ce qui constitue, bon gré, mal gré, son identité.

Jean-Baptiste Gauvin


Palimpsestes peints

Anselm Kiefer réalise aussi de grands livres recouvert de peinture, d’argile, de sable, de cendre, de cheveux, de plante et surtout de plomb, matière privilégié dans ce travail. En jaillissent de très lourds ouvrages – parfois pesant près de 200 kg – qui forment comme d’étranges objets, de vieux grimoires de sorcier, de livres sacrés par la bénédiction du geste artistique. Il y en a quelques-uns à Beaubourg, mais surtout à la BnF qui expose en ce moment et jusqu’en février : « Anselm Kiefer, l’alchimie du livre. »


Anselm Kiefer
Du 16 décembre 2015 au au 18 avril 2016
Centre Pompidou
Anselm Kiefer, l’alchimie du livre
Du 20 octobre 2015 au 7 février 2016
Bibliothèque nationale de France

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