Esthétiques de l’Amour au musée du quai Branly

Esthétiques de l’Amour, Sibérie extrême-orientale, convie les visiteurs du musée du quai Branly à une visite et une découverte aussi sensuelle que spirituelle autour des vêtements et objets des peuples nomades de cette région de la Sibérie extrême-orientale. 

Peaux d’âmes

« Une promenade sensuelle, un parcours immersif ». C’est cette ligne directrice que Daria Cevoli, responsable des collections Asie du musée du Quai Branly et commissaire de l’exposition, choisit pour présenter au public pour la première fois ces pièces exceptionnelles qui dessinent cette esthétique de l’Amour. Dans un escalier baigné dans la pénombre, le visiteur s’éloigne à chaque marche du paysage parisien environnant et du plateau où s’exposent l’art des civilisations africaines, asiatiques et latino-américaines, pour rejoindre la Sibérie extrême-orientale dont le fleuve de l’Amour, colonne vertébrale de cette région, délimite la frontière entre la Russie et la Chine. Sur la mezzanine qui abrite l’exposition, la lumière et le bruit se font rares, toute l’attention se porte sur les œuvres qui émergent de la pénombre derrière une vitrine, non sans un certain mysticisme et un petit coup de projecteur.

L’art des peuples Nanaïs, Nivkhs et Oulches se révèlent aux yeux des visiteurs. Face à une monumentale photographie du fleuve, l’intéressé comprend très vite que chaque œuvre, chaque aspect de l’art et de la vie de ces peuples restent indissociable de l’Amour. Oubliez le marbre des sculptures du Louvre, oubliez l’huile sur toile du musée d’Orsay et les draperies de soies et de satin du palais Galliera, le saumon, et plus particulièrement sa peau, demeure le matériau maître de la production textile de ces peuples. De cette confection de vêtements et d’objets avec la peau de ces animaux, les hommes et femmes entretiennent un dialogue constant avec la nature. La hiérarchie entre l’homme et l’animal s’efface. Le pécheur ne tue pas le saumon, il libère son âme. Cette âme insufflée dans chaque objet du quotidien, leur apporte aide et protection dans tous les aspects de la vie quotidienne, de la chasse au mariage, de la naissance au dernier souffle. Il faut ainsi garder à l’esprit que chaque œuvre, du plus petit support d’esprit de bois aux somptueux manteaux en peau de saumon, ont été conçus avec une dimension esthétique tout aussi forte qu’une dimension spirituelle. Autour du fleuve de l’Amour, le rapport est égal entre l’homme et l’animal. Il l’est tout autant pour le visible et l’invisible.

« De la haute couture ! »

Dans les supports d’esprits taillés dans le bois, phoques, oiseaux aquatiques et ours s’incarnent dans ces petites œuvres à l’esthétique minimaliste mais imprégnée d’une forte puissance spirituelle. L’invisible devient visible et se met au service des familles. Arrivent les pièces les plus surprenantes et élégantes de l’exposition, les nombreux manteaux réalisés à partir de peaux de saumon. « De la haute couture ! » pour la commissaire de l’exposition. Il serait bien difficile de la contredire sur ce point-là. Les arabesques et volutes ornent le vêtement et lui confèrent toute sa valeur décorative et spirituelle. Différents niveaux de protections, aquatique, terrestre et céleste, se lisent sur le vêtement, teintes à partir de pigments végétaux. En choisissant d’isoler une œuvre par vitrine, Daria Cevoli confie avoir voulu redonner à ces œuvres collectées à la fin du XIXè siècle, toutes leur puissance esthétique et spirituelle. De cette isolation, rien ne vient perturber la contemplation de l’objet par le visiteur qui peut un court instant, entretenir un rapport fusionnel avec l’œuvre habitée par l’esprit des animaux incarnés dans ces créations. Œuvres d’art mais objet du quotidien avant tout, l’ethnographie n’est pas sacrifiée sur l’autel de la muséification et d’une présentation élégante. La dimension usuelle et spirituelle de chaque objet est ainsi expliquée sur chaque cartel. En témoigne ce plat rituel nivkh, sculpté dans une seule pièce de bois. Sur l’anse, l’ours adulte surveille le plus petit qui, attiré par le nourriture que reçoit l’objet, s’approche dangereusement de la partie creuse. Dans la partie antérieure, un ours se dresse sur ses deux pattes et adopte une posture presque humaine. Cette figure qui se révèle ici anthropomorphe, témoigne de cette relation que l’homme entretenait avec cet animal, un des plus emblématiques des rives de l’Amour qui étaient considéré par les peuples comme « l’autre homme » qui ne pouvait être tué et consommé par un Nivkh.

Les 150 pièces exposées aujourd’hui sont sublimées par une campagne de restauration extrêmement complexe qui dura plus d’une année. L’étude des peaux, fibres végétales et écorces demandèrent des études scientifiques approfondies et une intervention au millimètre près : sur l’écaille de poisson, aucun droit à l’erreur n’est toléré, aucune faute n’est rattrapable. Les esthétiques de l’Amour ne vous laisseront pas insensible. Leur puissance esthétique et spirituelle pourraient même vous charmer, tant la prouesse technique et artistique autour de la confection de ces pièces est unique. Pour un premier rendez-vous avec l’art de ces peuples de la Sibérie extrême-orientale, c’est une grande réussite.

Esthétiques de l’Amour, Sibérie extrême-orientale
Du 3 novembre 2015 au 17 janvier 2016
Musée du quai Branly

Nicolas Alpach

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