Delacroix et l’Antique : In ars veritas

Un souffle antique traverse toutes les salles de l’appartement d’Eugène Delacroix pour mettre en lumière les liens qu’entretenait le peintre avec les arts de l’Antiquité, à travers un accrochage complètement repensé.

« En présence de pareils chefs-d’œuvre, on devient plus qu’on est »

Delacroix et l’Antique. Une exposition dont le titre à première vue, paraît audacieux. Trop longtemps une vision faussée de l’histoire de l’art s’attacha à opposer le dessinateur et antiquisant Ingres, au coloriste et romantique Delacroix. Tandis qu’Ingres, dont un anagramme moqueur se plaisait à définir son art « en gris » se révélait être un excellent coloriste, Delacroix fut pendant toute sa carrière, fortement imprégné des arts de l’Antiquité. Ce lien entre Delacroix et l’Antique, très peu d’études se penchèrent sur cette question : l’exposition sort de l’ombre cette part de production de l’artiste et présente dessins, peintures et moulages qui illustrent l’admiration que portait l’artiste à cette période historique et artistique tant adulée et imitée par la civilisation occidentale à partir du XVe siècle.

« J’ai bien ri des Grecs de David »

Jamais Delacroix ne put admirer les ruines du forum romain, jamais Delacroix ne se rendit sur l’Acropole pour ressentir l’écho de la brillante civilisation grecque résonner à travers les ruines du Parthénon. C’est au Maroc que l’artiste rencontra l’Antiquité gréco-romaine : « Les Romains et les Grecs sont à ma porte ; j’ai bien ri des Grecs de David à part bien entendu, sa sublime brosse […] ». Au delà de son voyage en Afrique, Delacroix tira son imaginaire antique du monde muséal : le musée du Louvre, le British Museum et la Bibliothèque royale lui ouvrirent les portes de ces arts de l’Antiquité qui lui fournirent un répertoire de sujets, formes et détails qu’il insuffla par la suite dans ses propres créations. Les dessins d’Auguste Hibon présentés dans le salon de l’appartement, nous présentent le musée royal des Antiques tel qu’a pu le voir le jeune Delacroix qui y copia nombreuses figures grecques et romaines, sujet d’études privilégiés des jeunes artistes pour leurs académies, mais également pour perfectionner leur rendu des draperies et anatomies. Les planches d’Edward Dodwell (Le Parthénon vu des Propylées) et les photographies de Roger Fenton, dessinent dans cette première salle la vision de la Grèce que pouvait avoir Delacroix au milieu du XIXe siècle, à travers la production de ceux qui avaient fait le grand voyage.

L’antiquité Rue de Furstemberg

Toute l’exposition se présente comme un véritable livre du XIXe siècle ouvert sur l’Antiquité, dont les plus belles pages seraient celles écrites par les dessins et études de Delacroix. Traverser les pièces du musée nous ouvre un pan sur l’intimité de l’artiste, en parcourant les pièces de sa dernière demeure mais aussi en contemplant une part de son œuvre qui n’a pas la monumentalité des toiles du Louvre, mais qui nous approche au plus près de l’artiste dans son processus créatif, dans ses hésitations, dans ses esquisses. L’ancienne bibliothèque présente dessins et lithographies de médailles grecques et romaines que l’artiste observa en 1820. Sur le papier, le métal de dessine avec ses effets de lumières, les musculatures des divinités et des animaux, puissantes, contiennent toute l’énergie créatrice du peintre qui a bien du mal à purement imiter l’antique, faisant parfois œuvre de recréations imaginaires. Delacroix se refusa toujours d’être un « imitateur » et l’Antique doit, selon lui, être avant tout une source d’inspiration et non d’imitation pure et simple.

Après un bref intermède dans le jardin, l’atelier que l’artiste se fit construire sur mesure, abrite la seconde partie de l’exposition. L’étude d’homme nu, dit aussi Polonais incarne toute la modernité de l’artiste insufflée à la forme traditionnelle du nu masculin. Sa figure n’a rien de la noble simplicité et calme grandeur prônée par Winckelmann. Dans une pose théâtrale, la main sur le cœur, l’homme  exprime à travers son regard un sentiment de mélancolie, dont la puissance de cette expression se traduit sur sa main gauche crispée. La lumière dessine ce corps puissant dont une partie s’efface dans l’ombre. Son teint mâte sature parfois sous la lumière dans laquelle baigne le torse, retrouvant alors un aspect sculptural. « L’imagination des hommes […] sera-t-elle enchaînée à l’admiration unique de ces types ? Ils sont sublimes d’ailleurs ; ce que je réprouve, c’est l’imitation unique. » L’admiration pour l’Antique de Delacroix se traduit dans l’inspiration et non l’imitation, en témoigne le Polonais, mais également sa figure la plus célèbre, celle de la Liberté guidant le Peuple, inspirée des victoires antiques. L’atelier de l’artiste, baigné de lumière, rompt avec le caractère intimiste des pièces de l’appartement, et dévoile tel un dernier acte au théâtre, un Delacroix Antique révélé. L’ensemble des murs sont couverts d’études, de dessins, de peintures de l’artiste qui s’inspirent directement des plus grands mythes et figures des arts de l’Antiquité. Trois essais de fresques prévues pour le Palais Bourbon s’inspirent des décors muraux de Pompéi ou d’Herculanum. L’esthétique purement antiquisante du Bacchus et un tigre, donne l’illusion d’une œuvre qui traversa les siècles mais qui conserva sa pureté originelle, à travers un coloris riche mais néanmoins faussement effacé par le temps.

L’atelier : le dernier acte grandiose

Pour sa première commande publique, celle du décor du salon du Roi au palais Bourbon, Delacroix choisit des thèmes mythologiques dont les études sont exposées dans l’atelier : Alexandre faisant enfermer dans un coffret les poèmes d’Homère, Numa Pompilius, roi de Rome et législateur reçoit les conseils de la nymphe Égérie : l’Antique est une source d’inspiration constante pour l’artiste, l’un des exemples les plus célèbres se trouvant hors des murs de l’exposition, au plafond de la galerie d’Apollon du musée du Louvre. Si l’Apollon vainqueur du serpent Python demeure une commande, elle n’en reste pas moins l’un des plus grands chefs-d’œuvre de l’artiste. L’exposition s’attache à porter un regard pluriel sur la perception de l’antique au XIXe siècle : deux dessins de Géricault, inspirés des reliefs du temple d’Apollon Épikourios à Bassae répondent à ceux de Delacroix exposés dans cette même pièce. Tous comme ceux d’Antoine-Jean Gros, que Delacroix admirait profondément, dont les copies d’après des sarcophages antiques sont également présentes.
Parmi ces différents regards portés sur l’Antique, sur ses mythes, ses divinités, celui d’Alfred-Nicolas Normand se porte sur ses ruines. Dans l’antichambre de l’atelier, un négatif du Temple de Thésée à Athènes interpelle par ses contrastes qui rendent cette photographie surréaliste. Les colonnes et le fronton vues en contreplongée, se détache d’un ciel noir absolu. Presque lunaire, cette atmosphère n’est pas moins saisissante et retranscrit toute la blancheur du marbre des ruines de l’édifice.

Si Delacroix ne se rendit jamais en Grèce, il connut la crise que traversa cette nation lors de sa guerre d’indépendance (1821-1829). Quelques esquisses évoquent l’engagement politique et artistique de Delacroix pour ce pays en proie aux conflits et aux massacres. Sa feuille d’étude pour la Grèce sur les ruines de Missolonghi est une fenêtre ouverte sur tout le processus créatif du peintre. Un amas de traits plus ou moins fins, dessinent une mer de figures entourant la future allégorie de la Grèce. Quelques esquisses de corps préfigurent tout le drame de la composition, à travers ces visages défigurées par la douleur. Le berceau de l’Antiquité, nation vivante mais meurtre à l’époque de Delacroix qui ferme l’exposition sur des variations sur l’art antique et une vision de la Grèce contemporaine.

Toute visite se doit d’être conclue par le jardin. Pour profiter de ce havre de paix au cœur du 6e arrondissement, au silence ponctué de temps à autres par les cloches de l’église Saint-Germain-des-Prés, mais surtout pour le décor de la façade de l’atelier, qui fut le point de départ de cette exposition. Tout parti de ces moulages, de ces deux métopes du Théséion (Ve siècle av. J.-C.) et de celui de la cuve du sarcophage des muses, sculpture romaine du IIe siècle av. J.-C. Cette façade donnant sur son jardin, témoigne de l’intérêt inébranlable que Delacroix portait pour les arts de l’Antiquité. Un intérêt tel que l’artiste, peu de temps avant sa mort, se mobilisa pour que la collection Campana, riche en céramiques grecques, rejoigne les salles du Louvre. Il s’agit aujourd’hui d’un des endroits les plus envoûtants du musée. Un souffle antique qui traversa toute la vie de Delacroix, depuis ses premiers dessins d’après l’antique au Louvre jusqu’aux moulages de métopes et de frises que l’artiste reconnu et académicien installa sur la façade de son atelier au crépuscule de ses jours. L’exposition parvient avec succès à revenir sur ces liens forts qui unissaient l’artiste avec les arts de l’Antiquité.

Delacroix et l’Antique
Musée national Eugène-Delacroix
Du 9 décembre 2015 au 7 mars 2016

Nicolas Alpach

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