Anthropologie photographique à la maison rouge

La maison rouge propose une immersion dans la collection de l’américano-allemand Artur Walther. De grands noms de la photographie moderne et contemporaine esquissent ensemble les contours d’une science de l’homme dans son habitat. 

Elles sont ouvertes, fermées, biscornues, parfois recroquevillées sur elles-mêmes. Elles se tortillent ou bien s’allongent, forment comme des spirales, des cercles ou des étoiles. Elles sont résolument tournées vers le soleil… Les plantes immortalisées par Karl Blossfeldt (1865-1932) ouvrent formidablement bien la visite de cette exposition pourtant orientée vers l’édification d’un portrait de l’homme. Blossfeldt a été un temps artisan dans une fonderie avant de devenir photographe et de se faire connaître pour ces gros plans de végétaux. 120 photogravures en noir et blanc réalisées dans les années 1920 présentent les formes des plantes dans une précision quasi chirurgicale. Elles révèlent l’effarante symétrie dont fait parfois preuve la nature. On croirait voir des constructions, des tours, des bâtiments industriels… On ne pense pas si bien dire. A deux pas, les photographies de Bernd et Hilla Becher nous offrent le bénéfice de la comparaison. Le célèbre couple allemand – Hilla est décédée en octobre dernier, ndlr – a consacré sa vie à immortaliser méticuleusement les bâtiments industriels des pays occidentaux. Eux aussi menaient une démarche scientifique : ils classaient les bâtiments et voulaient donner cette dimension documentaire à leur travail. Ils prenaient leurs clichés uniquement lorsque le ciel était couvert, sans l’être trop, dans une recherche de neutralité presque absolue.
Bernd and Hilla Becher, Kies- und Schotterwerke (Gravel Plants), 1988-2001 Courtesy The Walther Collection and Sonnabend Gallery
Bernd and Hilla Becher, Kies- und Schotterwerke (Gravel Plants), 1988-2001
Courtesy The Walther Collection and Sonnabend Gallery

Bohémiens 

Ce procédé de classification, visible tant sur les plantes de Blossfeldt que sur les bâtiments des Becher, semble être particulièrement aimé du collectionneur Artur Walther. Soucieux d’acheter non des œuvres isolées, mais des séries les plus complètes possibles, il offre à chaque fois un panorama cohérent d’où nous pouvons mieux apprécier les singularités puisqu’elles émergent d’un ensemble.
En témoignent les portraits des individus de la société allemande de l’entre-deux-guerre réalisés par l’un des tenants de la Nouvelle Objectivité : August Sander. Deux jeunes gens assis, évasifs. L’un a des cheveux frisés, un peu désordonnés. L’autre fume une cigarette dans une position de dandy. Le sous-titre explicite : « Les Bohémiens ». Plus loin, un peintre et un pianiste. Plus loin encore, c’est un maçon, un facteur, un soldat. Aussi dérisoire puisse être cette quête du photographe de cataloguer ainsi les figures de la société allemande, il y a dans ces portraits une vérité qui étonne, comme si l’artiste dévoilait l’absurdité du costume de l’homme en société en faisant jaillir son regard.

Afrique et urbanités

Le même sentiment vient devant les photographies de Guy Tillim. Des adolescents s’entraînent pour devenir soldat dans une région à l’est de la République démocratique du Congo. Leurs tenues faites de bric et de broc tranchent avec la dureté de leurs yeux. On pourrait penser à des jeux d’enfants qui se déguisent dans une forêt s’ils n’y avaient pas cette apprêté dans les visages, cette gravité propre au climat de guerre et qui nous interroge profondément, comme si nous croisions d’un même coup le regard d’un criminel et celui d’une victime.
L’Afrique est particulièrement bien représentée dans la collection Walther. Les points de vue des photographes se dégagent d’ailleurs – avec bonheur pour nous – des clichés habituels. L’homme y est dépeint dans l’environnement le plus commun du siècle, la ville tentaculaire, la métropole. L’habitat prend parfois les allures d’un décor de théâtre dans lequel se meut le citadin – ou banlieusard – comme en attestent d’autres très belles photographies de Tillim et celles de Jo Ractliffe.
Guy Tillim, Grande Hotel, Beira, Mozambique, from “Avenue Patrice Lumumba,” 2007
Guy Tillim, Grande Hotel, Beira, Mozambique, from “Avenue Patrice Lumumba,” 2007
La ville ; devenue l’épicentre des sociétés humaines contemporaines. Ainsi du travail de Mikhael Subotzky et Patrick Waterhouse, « 12 Projections from the series Windows », où des vues d’une cité défilent les unes après les autres sur une frise d’écrans. On y sent l’humeur de la ville, sa splendeur et sa misère, ses formes, son caractère… Juste à côté, un film d’une trentaine de minutes – « Disquieting nature » de Christine Meisner – propose, quant à lui, une immersion dans des déserts ordinaires de lieux vagabonds, de terrains vague, de maisons abandonnés. Des plans-séquences se succèdent dans une immobilité compulsive sans présence humaine. Mais l’empreinte de l’homme y est partout, sur les murs comme sur le sol, avec cette étonnante impression pour le spectateur d’entrer plusieurs fois dans des nids intimes, des cabanes de fortune, des zones interdites.
Christine Meisner, Disquieting Nature, 2010-11
Christine Meisner, Disquieting Nature, 2010-11

Ville-monde

 

Autant d’images de coulisses des sociétés humaines que montre aussi formidablement le Japonais Nobuyoshi Araki à voir dans la dernière partie de l’exposition (déconseillée au jeune public). Dans une série intitulée « 101 works for Robert Frank », il met savamment – et crûment – en lumière les heures et lieux opaques où les êtres s’abandonnent, fantasment, poussent les limites de leurs sexualités.
Encore une fois, c’est l’humain d’aujourd’hui dans la ville-monde, l’immense métropole tentaculaire, dont d’ailleurs le Japon fait office de parangon avec ses Tokyo, Osaka, Kyoto, Kobé. C’est là où, souvent perdu dans le dédale sans fin de la mégalopole, l’individu ressent le besoin d’un espace clôt, fermé sur le dehors, dont le photographe se fait soudain le voyeur pour en révéler toute l’incongruité, la folie ou la nécessité. Et révéler autant que l’art (photographique) le permet.
Après Eden, la collection Artur Walther
Du 17 octobre 2015 au 17 janvier 2016
Paris, La maison rouge

Jean-Baptiste Gauvin

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