Images du Grand Siècle : l’estampe française au temps de Louis XIV à la BNF

« On doit d’autant plus l’estimer, que les Anciens n’en ayant eû aucune connoissance, nous avons cét avantage de pouvoir rendre plus durable une infinité de choses qu’ils n’ont peû nous laisser, pour avoir ignoré un Art si beau & si subtile. » déclarait André Félibien en 1677. Image imprimée, l’estampe a été inventée au XIVe siècle. D’abord à partir de matrices en bois, les techniques se sont faites multiples au point de vivre un « âge d’or », selon l’exposition qui s’est ouverte à la Bibliothèque nationale.

Du XIVe au XIXe siècle, ses techniques n’ont cessé de s’améliorer afin de produire des images de plus en plus précises. L’estampe est imprimée à partir d’une matrice, dont le dessin est d’abord gravé en relief – comme s’il sortait d’une plaque de bois –, puis dès le XVe siècle, en creux (le dessin est donné grâce à l’encre qui a imprégné ses incisions). Malgré des techniques complexes, et de son apparence monochrome, l’estampe est de plus en plus regardée. On ravive son blason tant elle est utile et peut se faire délectable. C’est là tout l’ambition de l’exposition, de montrer ce qu’est une estampe, ses techniques, ses outils, ses marchands et théoriciens, mais aussi ses rôles. Car c’est un précieux témoin des œuvres détruites ou perdues, qui ont été préalablement gravées. Lorsqu’elle n’est pas une gravure d’interprétation (qui « interprète » une oeuvre d’art en la copiant, afin d’en diffuser le motif), l’estampe est une de ces images populaires qui sont imprimées en de nombreux exemplaires afin d’être diffusées. Et ces usages n’ont été permis que par les techniques mises au point au XVIe siècle : le burin et l’eau-forte ; la combinaison de celles-ci a permis de varier davantage le dessin et le type de traits. Les deux états du Portrait de Louis XIV montre bien l’emploi, de ces deux techniques différentes – bien que l’on ne puisse deviner où est le burin, et où est l’eau-forte. L’estampe requiert une véritable technique dont il convient de montrer les outils qui permettent sa réalisation. On les voit rarement, ainsi que les matrices des œuvres, ces plaques de cuivre ou de zinc exposées, et encore moins en bois – elles ont été peu conservées. Mais ces objets ne se contentent-ils pas d’évoquer la création d’une estampe ? Ils n’en expliquent en tous cas pas le processus de création, qui aurait demandé à être éclairci par une vidéo, par exemple.

La Bibliothèque nationale a choisi pour Images du Grand Siècle, l’estampe française au temps de Louis XIV 1660-1715, 160 estampes dont la variété, la précision et le détail ne peuvent que surprendre. On s’étonne de voir exposées des estampes dont la taille rivaliserait avec celles de nos publicités dans le métro, d’en voir certaines inachevées comme les Michel-Ange et David. Le Martyre de saint Étienne de François Ertinger laisse, quant à lui, dubitatif : il s’apparente à un croquis, ou un dessin préparatoire nerveux. Pourtant, il est imprimé, il s’agit d’une eau-forte, dont l’acide a rongé la plaque de métal à l’endroit où l’artiste a gratté le vernis. Même s’il paraît moins abouti, son impression sur papier suggère que la matrice était finie, ou en tout cas, qu’il s’agit du vœu du graveur de laisser cet état d’inachevé. Parfois, cet inachèvement n’est qu’un « état » transitoire avant la dernière impression : l’encre est inégalement répartie sur la plaque dont le dessin n’est pas fini. Et justement, Le Passage du Granique (Girard Audran d’après Charles Le Brun, 1672) n’est pas le dernier état de l’œuvre, en témoigne le casque avec panaches d’un cavalier dont seul les contours ont été dessinés, alors que tous les autres détails tels que les muscles de son dos, la petite chaînette qui le traverse, le bras enroulé de son adversaire multiplient les traits, les zones d’ombres ont reçu tellement de hachures que le dessin en ressort noir, et au contraire, les parties les plus en bombées des omoplates sont blanches, dénuées de traits, car encore plus exposées à la lumière.

Différents « genres » sont abordés dans l’exposition où l’on peut découvrir la production d’estampes d’une même période sous des aspects bien loin les uns des autres. Le début, est donné à voir le roi, en protecteur des arts qui aurait permis à l’estampe d’atteindre cette précision, car il fallait produire des images en grand nombre pour le roi. Louis XIV s’est servi de l’estampe, accessible au plus grand nombre, afin de glorifier son image. Dans L’Histoire générale du siècle de Nicolas Bocquet et Jean-Baptiste Ier Nolin, il est entouré de ses prédécesseurs Henri IV et Louis XIII et affirme sa filiation dans la lignée des Bourbons. La matrice qui a reçu le dessin (ici une eau-forte et du burin), a été gravée à l’envers (ce qu’impose une impression), et a reçu une infinité de traits dont l’épaisseur pourrait évoquer un fil à coudre : parallèles, hachures plus ou moins serrées, courbes… qui restituent l’armure en métal d’Henri IV, le col en dentelle de Louis XIII, ou le manteau en hermine de Louis XIV. C’est un travail assez inouï capable de représenter la peinture, la sculpture, l’architecture, les arts décoratifs…

L’estampe a été finement utilisée par les artistes et artisans, afin de transmettre un moment des chantiers royaux et diffuser un style. Elles ne reproduisent ici pas des œuvres. Elles ne sont pas des gravures d’interprétation, mais des œuvres bien indépendantes, qui gardent le souvenir d’un plan qu’il faut montrer au roi, et qui pourrait s’insérer dans un ouvrage de théorisation… La Mise en place du fronton du Louvre, gravée par Sébastien Leclerc en 1677, illustre un moment du chantier royal, lorsque le fronton dessiné par Charles Perrault dix années avant. Seulement, on semble voir le chantier de loin, si bien que tous les ouvriers sont donnés à voir dans un espace qui équivaut à celui que nous connaissons aujourd’hui. Or, au XVIIe siècle, la place n’existait pas, et de vieilles maisons entouraient encore le Louvre. C’est une vue un peu fantaisiste, d’un monument qu’on ne pouvait voir ainsi, mais qui devait sans doute plus convaincre du projet. Parfois, elles permettaient de diffuser les formes d’un meuble, d’un siège, ou même d’un plafond, elles étaient utilisées comme dans un catalogue de choix pour le commanditaire, auprès d’un marchand ou d’un artiste. Ces feuilles ne montrent pas souvent l’œuvre en entier, mais plusieurs possibilités d’un même objet, ou de décors que le client pourra choisir à son gré. On l’a pour l’Angle du plafond de l’escalier des Ambassadeurs de Versailles, de Charles Le Brun. Étienne Baudet en a fourni une gravure en 1683. Il a représenté un quart du plafond ; les trois autres, étant similaires, ne sont pas nécessairement représentés.

L’image religieuse se décline, quant à elle, dans des formats tout aussi différents. Les plus petites rappellent les images dévotes que l’on emportait partout avec soi et qui servaient au culte quotidien – en ce sens, l’estampe religieuse se fait plus utile qu’artistique, car son idée première n’est pas d’être appréciée mais d’être un objet de dévotion. La plus grande, ornait un maître-autel : Le Triomphe du Christ de Nicolas II de Larmessin (v. 1700), ne mesure pas moins de 4,50 mètres de long. Les figures et les corps des saints s’entremêlent comme dans une procession de ces frises à l’antique, conduite par Adam et Ève en prière.

De la scène religieuse à la scène de genre, le petit format et l’utilisation parfois populaire se rejoignent. Illustrations, almanachs, scènes frivoles ou même grivoises (on en voit assez peu en réalité), allégorie, ou même portrait… Les genres de l’estampe – qui n’ont pas été théorisés en tant que tels, mais qui rappellent bien les genres en peinture, définis par Félibien – sont si nombreux que son caractère d’« Images du Grand Siècle » semble plus qu’approprié. On s’arrêtera devant les scènes de genre. L’œuvre de François Guérard, Femme battant son mari (v. 1680-1700) prévient, elle, des malheurs encourus en cas d’infidélité : « Monsieur le fripon vous metraité comme vne malheureuse apres vous avoire achepté vn manteau d’Escarlatte de l’argent que vous avez recüe de mon mariage… », récit ou réalité ? Une sorte de bande dessinée avant la lettre où surgissent des blancs semblables aux « bulles » d’une BD. Du même coup, les larmes du malheureux semblent si foncées qu’on croirait voir du sang couler de ses yeux. On pourrait imaginer ce type d’images vendues aux ménages, que ces mesdames accrocheraient dans la chambre à coucher, ou qu’un collectionneur acquérait. Mais alors, est-ce la destination et le sujet de l’image qui induisent sur sa qualité ? Ne pouvait-elle pas, au contraire, être une image pour amuser le roi dans un recueil ou un ouvrage littéraire ? Ses traits et ses détails sont minutieux et nombreux, le dessin d’ensemble plus grossier ; là est un aspect de l’estampe. Elle se diffuse à une population plus modeste – à une grande partie de la population, à qui peut espérer en acheter – que celle qui collectionne les tableaux et sculptures de maîtres. À une même période, elle se fait plusieurs. Mais alors, à qui donc est destinée la gravure-événement ? C’est ce curieux « portrait » que dresse un Événements de l’année 1713 par Dumesnil. Comme un trompe-l’œil de pêle-mêle, la feuille fait mine d’accrocher quelques estampes, textes officiels, cartes à jouer et partitions de musique maintenus par un ruban feint de lavis bleu. Plus qu’une œuvre, c’est un objet d’actualité, qui est destiné à être tiré à un grand nombre : on y apprend que Monsieur de Rohan a été fait Cardinal, on y voit la prise de la ville de Landau, le 20 août… Cette œuvre originale, qui a des équivalents en peinture, fait écho à la nature morte, et en même temps à la peinture d’histoire tant les événements des estampes (dans l’estampe) feraient de parfaits sujets d’histoire.

Des expositions à la chronologie bien plus ambitieuse avaient déjà eu lieu, notamment à la Bibliothèque nationale. C’est une première pour ce qui est du Grand Siècle. Cette exposition vient célébrer, à son tour, le tricentenaire de la mort de Louis XIV. Elle a l’ambition de montrer en 160 pièces, un large panorama des genres de l’estampe, dans des techniques qui varient du bois, au burin et à l’eau-forte. De l’œuvre la plus petite, la moins bavarde, on passe en douceur à en admirer d’autres dont la taille et l’infinité des détails surprennent. Le roi, et nombre de ses contemporains écrivains, artistes… ont compris que l’estampe pouvait être un des moyens de propager une image, une idée… Il l’a notamment compris en créant son Cabinet des estampes au sein de sa bibliothèque royale en 1667.

Images du Grand Siècle  ̶  L’estampe française au temps de Louis XIV (1660 – 1715)
Paris, Bibliothèque nationale (site François-Mitterrand), Galerie 1
3 novembre au 31 janvier 2016

Damien Tellas

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