Entretien : Guillaume Kientz – L’histoire de la collection des peintures espagnoles du Louvre

La Grande Galerie du musée du Louvre abrite la majeure partie des collections italiennes. Mais le musée révèle d’autres surprises à tous ceux qui traversent les 288 mètres qui séparent le Saint Sébastien de Mantegna et l’extrémité de la galerie. La foule se raréfie, l’Italie laisse place à l’Espagne et se dévoilent alors les chefs-d’œuvre des plus grands maîtres espagnols de leur temps : Goya, Murillo, Ribera… Présentation de la collection des peintures espagnoles du musée du Louvre et de son histoire avec Guillaume Kientz, conservateur au département des Peintures du musée du Louvre, spécialiste de la peinture espagnole et commissaire de l’exposition Velázquez au Grand Palais qui ouvrit le bal des grandes expositions de l’année.


Guillaume Kientz © Cécil Mathieu
Guillaume Kientz © Cécil Mathieu

Pouvez-vous nous présenter la collection des peintures espagnoles du musée du Louvre et son histoire ?

La collection des peintures espagnoles du Louvre commence avec Velázquez, du moins le siècle de Philippe IV puisque les premiers tableaux espagnols attestés dans les collections du Louvre sont les portraits commandés par Anne d’Autriche à son frère Philippe IV, qui demande à l’atelier de Velázquez d’exécuter ces portraits. Les correspondances nous montrent que nous sommes autour de 1654 et il est sûr que le Portrait de l’infante Marguerite, un des survivants de cette série qui était destinée à décorer le cabinet des bains des appartements d’hiver d’Anne d’Autriche, en faisait partie et est longtemps passé pour une œuvre de Velázquez. Je propose aujourd’hui une attribution à Del Mazo. La peinture espagnole se forme de manière très anecdotique au XVIIe siècle. Un grand goût pour Murillo se développe au XVIIIe siècle, les conquêtes napoléoniennes au XIXouvrent une redécouverte de la peinture espagnole : les officiers de Napoléon ramènent des toiles espagnoles à Paris et l’on se prend de passion pour Zurbarán et Murillo. Moins pour Velázquez dans ces années là.

Ces collections privées ne furent sur le marché qu’a partir de la seconde moitié du XIXsiècle, et pour pallier ce manque de peintures espagnoles, Louis-Philippe décida de confier à Taylor la mission d’établir une galerie espagnole, celle du Louvre, constituée entre 1830 et 1835. Le musée ouvre en 1838, ferme en 1848 avec l’exil du Roi des Français, avant de lui être rendu : chronique de la mort annoncée d’un musée espagnol au Louvre. Notons que Louis-Philippe prit sur sa cassette personnelle pour l’acquisition de ces tableaux, c’est pour cela qu’ils lui furent rendus. En 1848, la peinture espagnole vient à manquer à nouveau au musée du Louvre, on décide d’acheter aux grandes ventes des officiers napoléoniens des oeuvres. On achète la grande Immaculée de Murillo (échangée avec l’Espagne en 1941), des Zurbarán… Le grand moment suivant sera El Greco, redécouvert au début du siècle par de grands écrivains comme Barrès. Le Louvre souhaite alors acheter des Greco, c’est pour cela qu’un de ses tableaux, La Crucifixion de la galerie Louis-Philippe revient au musée.

Quelles sont les pièces maîtresses de cette collection ?

Goya. Nous avons un des plus riches ensembles de portraits de l’artiste, nous avons une belle collection de Ribera, considéré comme espagnol au Louvre. Depuis l’acquisition de 2012, il peut être représenté à travers toutes les périodes de son œuvre. Murillo est un autre point fort de cette collection, en raison de ce goût français pour le peintre depuis l’administration de Louis XVI jusqu’au Maréchal de Soult. Le tableau de Carreño de Miranda La Messe de fondation de l’ordre des Trinitaires, qui n’a aucun équivalent même au Prado, est probablement l’œuvre le plus éloquente pour évoquer le baroque en peinture, sans oublier cette Nature morte au poisson du peintre portugais Gomes Figueira, un tableau que le musée de Lisbonne peut nous envier.

Evidemment le Mendiant de Murillo, évidemment le Pied-bot de Ribera, le Saint-Louis de Greco, mais également les deux apôtres, Saint Jacques et Saint Jean l’Évangéliste d’Alonso Cano. Cette collection reflète le goût du musée : Murillo est sur-représenté par rapport à d’autres artistes, il nous manque par exemple un Zurbarán tardif, un Gréco mythologique, une scène de genre de Goya. Une collection un peu geek, c’est-à-dire beaucoup de Murillo, beaucoup de Zurbarán mais uniquement sur la même période. Ribera est le seul artiste espagnol dont nous avons un spectre bien large. Nous cherchons à changer l’image de la collection qui peut paraître un peu terne avec Murillo dont la palette s’avère réduite et le Zurbarán très austère à ses débuts. L’idée est d’amener des choses un peu plus complexes qui élargissent la vision de la peinture espagnole.

Peut-on trouver un Velázquez au Louvre ?

On ne peut pas trouver un Velázquez au Louvre, mais on peut le trouver à Castres, avec le Portrait de Philippe IV en chasseur. Nous avons proposé dans l’exposition d’y voir une œuvre autographe de Velázquez, mais c’est un tableau qui est déposé depuis 60 ans au musée de Castres, dont le musée y est très attaché légitimement. Mais demain, nous achèterons un tableau de Velázquez.

Que reste-il aujourd’hui du musée espagnol de Louis-Philippe ?

La collection est dispersée partout dans le monde, à travers des collections privées et publiques. Tous les tableaux n’ont pu être identifiés, le livre de Cristina Marinas et Jeannine Baticle est très important de ce point de vue et est régulièrement mis à jour. J’ai entrepris depuis mon arrivée la constitution d’un réseau de recherche Louis-Philippe afin de mettre en réseau toutes les collections privées et publiques qui conservent des œuvres de la galerie de Louis-Philippe pour créer une sorte de documentation en ligne afin de mettre à jour les provenances, les attributions : certains tableaux considérés espagnols étaient en réalité italiens, napolitains souvent.

Les peintures espagnoles ont-elles toujours été à leur emplacement actuel, près de la Grande Galerie ?

Elles ont beaucoup bougé, elles ont été dans la Grande Galerie, à deux reprises dans le salon Carré qui abrite les primitifs italiens aujourd’hui, une des salles les plus importantes du musée : la peinture espagnole fut à un moment une peinture sur laquelle on insistait fortement. Elle fut dans les années 60-70 dans le Pavillon de Flore, qui accueille actuellement les ateliers de restauration. Ne pas oublier le musée espagnol qui était en face de Saint-Germain l’Auxerrois, dont cinq salles au niveau de la colonnade mais qui était un musée à part et ne se mélangeait pas avec les collections du Louvre.

Les collections espagnoles du musée du Louvre
La collection espagnole du musée du Louvre

Depuis quand sont-elles entre les collections italienne et anglaise ?

Depuis les années 90 et le projet du Grand Louvre, elles ont pris la place de la galerie des Rubens.

Un rayonnement de la peinture italienne entre le XVe et le XVIIe siècle qui fait de l’ombre à la peinture espagnole, une idée préconçue ?

Le grand goût en France jusqu’au XIXsiècle, c’est la peinture italienne, il est normal qu’elle soit pléthorique au Louvre. On compte deux grandes écoles, l’école nationale (française) et italienne. Il y a ensuite des écoles liées à l’histoire du goût, en témoigne la présence importante de peintures flamandes et hollandaises qui traduisent cette histoire du goût au XVIIIsiècle. La peinture espagnole, sans l’accident du musée Louis-Philippe, compterait aujourd’hui 400 peintures de plus. Elle constituerait l’une des grandes écoles pour le coup. Avec Budapest et l’Hermitage, la collection est la plus importante en dehors de l’Espagne. La collection n’est pas petite, elle n’a pas de Velázquez certes, mais ce qui lui fait de l’ombre est le fait que comparativement on penche trop vers l’Italie, la France est trop italo-centrée.

Mais cela change, et j’espère que l’exposition Velázquez, qui fut une grande découverte pour beaucoup, a permis de faire rimer pendant quelques mois Espagne et bonne peinture, tout en enlevant l’idée réductrice que la peinture espagnole est une peinture italienne de moins bonne facture. Le niveau moyen de la peinture italienne est meilleur que celui de la peinture espagnole, pour des questions qui sont liées à la structuration du métier de peintre en Italie par rapport à l’Espagne, où ils furent très mal considérés pendant longtemps. En revanche, il y a des talents en Espagne : Zurbarán, Velázquez, Murillo, dès que l’on s’attarde sur des bons peintres, ils s’avèrent être d’excellents peintres. Il n’y a pas de grandes dynamiques de recherches comme l’on peut trouver sur l’art italien. Plutôt que de dire que les collections italiennes au Louvre écrasent les collections espagnoles, je trouve plutôt que c’est la recherche sur l’art italien en France qui est pléthorique et qui écrase la recherche sur l’art espagnol, ce qui est dommage car la pluralité est nécessaire, pour renouveler le regard sur l’Italie et sur la France.

Un mot sur l’exposition Velázquez dont vous avez assuré le commissariat ?

L’idée était de faire rencontrer Velazquez au public français. Les essais du catalogue ont pour but de servir de manuel aux historiens de l’art, avec des éléments structurants. Le premier de John Elliott, porte sur les échanges France-Espagne pour poser historiquement le débat. Le deuxième essai de Vicente Lléeo Canal, un excellent historien de l’art qui a réalisé des écrits fondamentaux et fondateurs que ne connaissent pas forcément les historiens de l’art français, parce qu’ils ne parlent pas forcément l’espagnol ou n’ont pas le réflexe d’aller vers l’Espagne. Le franquisme a aussi beaucoup refroidi les relations avec l’Espagne. J’ai voulu avec Vicente Lléeo Canal, tisser un lien scientifique entre la France et l’Espagne qui manque tant, par le biais de son essai sur Séville en 1600, et d’autres nombreuses thématiques qui peuvent donner de l’épaisseur au propos de Velázquez et qui, en même temps, puissent servir aux historiens de l’art pour avoir une incursion plus profonde dans la peinture espagnole.

L’exposition a-t-elle donné un nouveau coup de projecteur sur la collection espagnole du musée du Louvre ?

Je ne suis pas sûr que le transfert se fasse vraiment : nous n’avons pas de Velázquez mais il serait formidable que l’exposition du Grand Palais soit l’occasion pour le musée du Louvre d’acquérir une toile du peintre. Cela permettrait de lancer une souscription médiatisée et le public viendrait au musée redécouvrir la peinture espagnole avec Velázquez comme guide.

À quels artistes espagnols souhaiteriez-vous consacrer une autre exposition ?

Alonso Cano (XVIIe), assez bien représenté dans l’exposition Velázquez, est un artiste merveilleux qui pourrait parler au goût français et changer l’idée que l’on a de la peinture espagnole. Cano, c’est une peinture très douce, très vénitienne avec une exécution superbe. Antonio de Pereda, mal étudié, serait un très bon artiste à montrer, et toute la seconde école de Madrid avec la génération qui succéda à Velázquez de Careño de Miranda à Claudio Coello, des artistes merveilleux et inconnus. J’aimerais également travailler sur la Renaissance au Portugal, et plus globalement développer la collection portugaise du musée du Louvre.

Des peintures portugaises au Louvre ?

Nous avons deux tableaux portugais une Nature morte au poisson de Gomes Figueira et une esquisse de Sequiera, qui n’est pas en salle actuellement. J’aimerais aussi développer le XVIet le XVIIIespagnols, mais cela est difficile : les artistes espagnols n’étant pas très connus, cela est parfois difficile à plaider. Nous avons pu acquérir Cajès, artiste peu connu mais important en Espagne et qui a sa place dans les collections.

Peut-on parler d’une esthétique espagnole ?

Le mot esthétique est peut-être mal choisi, il est en tout cas galvaudé quand on l’utilise pour qualifier tout à la fois le style d’une école et le « génie » d’une nation. Ce qui différencie l’Espagne et caractérise sa production artistique découle avant tout des conditions de la création : un statut d’artiste inégalement reconnu, une forte dépendance de celui-ci à son commanditaire ; l’importance de la médiation de la gravure en Espagne : l’invention n’est pas rétribuée comme elle l’est en Italie, mais elle sert à faire valider une idée de composition à un commanditaire, et des artistes comme Zurbarán ou Murillo, vont beaucoup l’utiliser. Cet état de fait peut paraître infamant pour la peinture italienne mais ne l’est pas du tout pour la peinture espagnole. Cela a des conséquences. Il y a enfin une certaine sobriété dans la peinture espagnole : nous avons par exemple une collection largement andalouse, avec une palette réduite, terreuse et un peu terne, mais si nous pouvions montrer des artistes comme Claudio Coello, très colorés, très vénitiens de la seconde école de Madrid, cela donnerait une autre image de cette peinture. L’esthétique espagnole est difficile à déterminer car l’Espagne est un carrefour qui régna sur une partie de l’Italie, des Flandres et de la France, les artistes qui s’y croisent et les influences qui s’exercent créent cette esthétique composite. Dans la sculpture espagnole, il y a une tradition réaliste forte, avec une importante sculpture de dévotion. D’une certaine manière on pourrait dire qu’on sent plus l’âme espagnole dans la sculpture que dans la peinture, ou alors c’est réduire la peinture à Zurbarán, c’est faire rentrer dans nos apriori une certaine peinture plutôt que de regarder objectivement l’état de la peinture en Espagne.

Une toile que vous souhaiteriez voir dans la collection des peintures espagnoles du musée du Louvre ?

Ce qui est rageant est l’histoire de la Vénus au Miroir de Velázquez, tableau qui a été proposé au Louvre en 1904 mais le musée tarda à répondre, pour finalement se faire devancer par la National Gallery de Londres. Voilà une œuvre qui aurait pu changer la face du musée. Autre échec, les peintures noires de Goya ont été proposées au Louvre à la fin du XIXsiècle et le musée refusa d’acheter ces toiles, qui furent données par la suite au Prado, et auraient pu constituer une salle du musée du Louvre. J’aimerais vraiment faire entrer un tableau de Velázquez au Louvre, mais cela n’empêche pas de mener des missions parallèles qui consistent à piocher parmi des artistes qui sont moins connus, mais qui, si nous avons l’intelligence de les acheter aujourd’hui, feront demain de la collection du Louvre une collection de référence, qui aura élargi son spectre et saura montrer des artistes qu’on minorait jusqu’a présent, mais qui ne sont pas des artistes mineurs.

Nicolas Alpach

twittermail

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s