L’empire de l’encre contre-attaque au musée Guimet

Des plus petits poèmes inscrits sur papier doré aux monumentaux et dynamiques tracés à l’encre de Chine des plus grands maîtres calligraphes contemporains, la calligraphie contemporaine japonaise investit de nouveau les salles du musée Guimet.

Leçon d’élégance

Il y avait eu « Sho1 – 41 maîtres calligraphes contemporains du Japon » en mars 2012, et « Sho2 – 100 maîtres calligraphes contemporains du Japon » en octobre 2013. Jamais deux sans trois. Hommage à l’auteur de l’Empire des signes dont on célèbre le centième anniversaire de naissance cette année, l’Empire de l’encre met à l’honneur cet art du papier vivant. Les quarante-deux œuvres exposées ne manquent pas de dresser une remarquable palette d’expressions, propres à chaque artiste. Loin d’être simple d’exécution, la calligraphie japonaise pourrait s’apparenter aux arts martiaux tant la charge énergétique, la concentration et la précision du mouvement sont essentielles à la réalisation de ces poèmes peints. Le calligraphe debout, tient son pinceau perpendiculaire à la feuille de papier, et attaque d’un trait vif et déterminé, son tracé qui matérialise par l’encre de Chine, toute l’émotion qui traverse le pinceau. La calligraphie japonaise est une leçon d’élégance. Elle nécessite un apprentissage long et rigoureux, qui se traduit par une maîtrise du trait qui se doit d’être irréprochable. Rien n’est laissé au hasard. Un point à autant d’importance qu’un trait, l’épaisseur et la forme de ce dernier régissent à la pression plus ou moins forte du pinceau sur le papier. Si une calligraphie peut paraître simple de prime abord, il n’en n’est rien. Toute la force de ces expressions et émotions incarnées sur le papier par les tracés à l’encre de Chine, est d’arriver avec une esthétique graphique et minimaliste, à retranscrire une puissance manifeste, un véritable cri du maître calligraphe.

Refléter un état d’âme

Le cœur (l’esprit) de Maruo Renshi encre sur le papier, les émotions de son maître. Si le calligraphe présenta son œuvre avec la plus grande modestie qui soit, nul doute que ce cœur d’encre de Chine, exprime ce que contient celui de l’artiste. Un semblant de rage, une énergie étonnamment puissante difficile à contenir et qui se matérialise par cette sphère d’encre en perpétuel mouvement, ces traits irréguliers qui gagnent malgré tout en finesse dans la partie supérieure de l’œuvre : les sentiments ne sont pas uniques, et les plus puissantes émotions peuvent cohabiter dans un même cœur, avec les plus douces.

On retrouve cette finesse et cette légèreté avec Le doux bruissement du vent du maître Nagano Hokumei. Le pinceau traduit par la légèreté du trait, son incertitude maîtrisée, le bruissement d’un vent léger et passager, presque imperceptible. Prunus du maître Chiba Kazuko, tire son tracé d’un vers de Mayuzumi Modaka :

La fleur du prunier s’ouvre, et s’en échappe la délicatesse

Le pinceau léger, semble avoir effleuré le papier, remontant progressivement avec un trait incertain, telle une fleur qui s’ouvre, qui dévoile sa beauté, dont s’échappe toute sa délicatesse. La forme se met au service du fond, et inversement. Aussi spontanées soit-elles, les compositions sont réfléchies, la calligraphie parvient à travers cette discipline rigoureuse du corps, à refléter un état d’âme, à illustrer un vers, aussi délicat et léger que soit son sujet. Le caractère peint se fait chemin, cerisier, tintement de grelot, vague. Mais il sait aussi laisser éclater toute la puissance expressive du maître. Maître Maruo Renshi l’illustre avec son Cœur, maître Nakagawa Kyoji par son Paysage remarquable, joue avec la perméabilité du papier et plusieurs encres pour représenter différentes nuances de gris, tout en apposant un trait beaucoup plus libre et volumineux. Le trait ici, est paysage mais il peut aussi être Tonnerre et éclair chez le maître Yanagi Hekisen. À cette variété des thèmes et des émotions exploitées par les maîtres calligraphes se joint la volonté d’illustrer la variété des supports. Jouant avec l’espace restreint, l’exposition prend malgré tout le parti pris de proposer une variété dans la présentation de ses œuvres : calligraphies monumentales aux murs, paravent dans les salles, petits poèmes calligraphiés sur papiers peints dans les vitrines.

Trois prêts exceptionnels du Centre Pompidou viennent rejoindre ces quarante-deux calligraphies japonaises : une calligraphie de Christian Dotremont, de Henri Michaux et de Brion Gysin. Si l’expression est ici purement plastique et ne dessinent pas sur le papier des caractères ou vers, ces compositions et ces tracés vifs à l’encre de Chine sur la papier tissent un lien évident entre ces créations occidentales et orientales. Un seul regret néanmoins, celui de voir ces trois œuvres volontairement isolées dans la présentation, aussi bien dans le catalogue que dans les salles de l’exposition. Fondre ces trois calligraphies européennes parmi les œuvres japonaises aurait appuyé davantage sur les similitudes et lien forts entre les artistes français et les maîtres japonais. Ils ont néanmoins le mérite d’être présentés, et trônent non loin des plus belles œuvres de l’exposition.

La calligraphie, cet art le plus estimé au Japon, présente dans une composition graphique, dans la plus grande des sobriétés, un état d’âme, un sentiment, le sens d’un vers. L’encre de Chine sur le papier dévoile dans sa simplicité apparente, toute la puissance graphique et expressive du maître qui se livre à une véritable performance artistique et physique lors de la réalisation de son œuvre. La calligraphie japonaise se veut reine dans l’expression de cette harmonie entre le corps et le papier. L’Empire de l’encre parvient à dévoiler un panorama de la création calligraphique contemporaine japonaise, et offre un complément de visite idéal aux collections permanentes, qui se poursuivront dans les salles voisines dédiées à l’art japonais.

Nicolas Alpach

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L’empire de l’encre, calligraphies contemporaines japonaises
Musée National des Arts Asiatiques Guimet
21 octobre 2015 – 11 janvier 2016

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