Le Cosmos intime se dévoile à la Maison de la Culture du Japon à Paris

Une première. Une partie de la collection du psychiatre Ryutarô Takahashi s’expose en dehors du Japon. Vingt-trois artistes sont représentés avec parmi eux, des grands noms de la création contemporaine nippone. La Maison de la Culture du Japon à Paris explore l’univers de ces artistes, autant de cosmos intimes qu’il y a d’œuvres.

Décollage

Très tôt, le psychiatre s’intéressa à la scène contemporaine, boudée par les plus grandes institutions de l’archipel, mais illustrant une créativité débordante, tiraillée entre la tradition millénaire du pays et la création occidentale. Les œuvres de ces artistes nés pour la plupart après 1960, imprégnées de l’observation du quotidien, ouvrent pourtant le sas vers une dimension illimitée qui se porte aussi bien sur le monde extérieur que sur leur fort intérieur. Si le cosmos évoque l’immensité de l’univers, peuplé de galaxies, de planètes, d’étoiles, il se réfère aussi à l’exploration de soi, dont la seule limite à ce voyage intérieur se révèle être celle de notre propre imaginaire. Cosmos / Intime révèle que le cosmos n’est pas un. Qu’il y a autant d’univers qu’il y a d’artistes, autant de voyages qu’il y a d’œuvres. L’exposition nous ferait presque oublier les lois de la pesanteur et la horde de piétons qui se précipitent aux pieds de la Tour Eiffel, à deux pas de la Maison de la Culture du Japon, tant le(s) voyage(s) se révèlent pour la plupart étonnamment puissants.

Cosmic Trip

Pumpkin de Yayoi Kusama inaugure l’exposition. Si elle rebutera les personnes en proie à la tripophobie, elle ouvre le bal sur l’univers psychédélique de l’artiste avec ce motif qui lui est cher, qui lui évoque ce légume qu’elle mangea jusqu’a la nausée dans son enfance. Loin d’une simple nature morte, cette citrouille se décompose en une centaine de points, un univers de formes géométriques qui ouvrent sur un noir profond, sur un univers. Un univers propre à l’artiste. Le cosmos ne renvoie pas forcément aux constellations et aux étoiles, il peut être de soie. Chez Ruriko Murayama, son univers se déploie sur un rideau de couleurs, des couleurs volontairement utilisées à outrance, pour créer un espace sans aucune profondeur, sans aucune continuité. Cet espace n’est pas pour autant déshumanisé. Au revers de cet amas de couleurs et de ces formes géométriques qui n’ont ni début, ni fin, l’artiste a volontairement laissé les coutures afin de constamment se rappeler que malgré tout, cette multiplication de couleurs à l’excès comprend une part d’elle-même. L’œuvre de Murayama semble d’ailleurs avoir absorbé toutes les couleurs autour de son espace, en témoignent les trois toiles de Kôhei Nawa, ces trois Directions, exposées face au rideau et entièrement monochrome. Les amateurs de space art pourront se sentir frustrés de se trouver face à un triptyque en noir et blanc qui n’a pour forme que de simples bandes noires plus ou moins larges, plus ou moins parallèles. C’est pourtant l’attraction terrestre qui par sa force, écoule la peinture sur la surface : « J’incline la toile de 15°, puis je fais couler la peinture depuis le haut. Obéissant à la pesanteur cette dernière se déplace d’un point à l’autre, créant une ligne. » Avec Direction #117, Direction #118, Direction #119, Nawa rend ainsi les forces de la nature invisible, visible, et matérialise sur la toile la force de l’attraction terrestre, les mouvements dans l’espace.

Si le cosmos se présente comme le thème commun à toutes ces œuvres, pas une ne se ressemble visuellement. Toutes possèdent leur propre identité visuelle et malgré toutes les différences qui séparent ces univers plus ou moins rapprochés chez les artistes, la sauce cosmique prend. Une autre figure célèbre de la création contemporaine japonaise prend place sur les cimaises de l’espace d’exposition. La figure culte de Yoshitomo Nara se dévoile aux visiteurs sur trois toiles, trois macrocosmes : Dans la profonde flaque II, la figure récurrente du jeune enfant baigne dans une flaque ondulante qui n’appartient pourtant à aucun lac, à aucune mer. Elle baigne dans un espace blanc qui n’a pour limite que le cadre de l’œuvre, un espace infini qui en devient presque oppressant.

Cosmos Intime se compose d’une petite constellation d’œuvre savamment choisies ; tous les médiums artistiques se trouvent réunis, ou presque. Toiles de Kusama, tapisseries de Murayama, sculptures de Aiko Miyanaga, sublimes photographies de Naoya Hatakeyama qui par sa macro photographie, parvient à figer sur la pellicule des centaines de gouttes apposées sur une vitre au sein d’un paysage urbain nocturne. Chaque goutte brille de mille feux, telle une étoile qui scintille dans le ciel, telle une galaxie dans l’univers. Ces perles d’eau transforment la vitre sur lesquelles elles se sont déposées, en un gigantesque kaléidoscope qui décuple les trainées lumineuses de la ville, un light painting qui se retrouve ici magnifié et figé.

Moon Fever

Toutes ces propositions illustrent ces big bangs créatifs produits à un moment chez ces artistes, créant ces cosmos intimes qui enfantent les œuvres qui nous sont présentées. Si Naoya Hatakeyama fait briller de mille feux les lumières de la ville à travers des gouttes d’eau, Hiraku Suzuki présente une œuvre qui ne se dévoile que sous les flashs des appareils photos des visiteurs. Des réflecteurs sculptés en deux dimensions dessinent un Trou de serrure, et interrogent sur le temps et l’espace qui peuvent se trouver derrière ou devant cette porte. Autant de réponses que de visiteurs, sans aucun doute. Mais ce n’est qu’une fois l’obturateur et le flash déclenchés que se dessine ce cosmos éphémère. En face, une voie lactée de papier, mais qui peut aussi bien être un cyclone, un tourbillon marin ou une hélice d’ADN. Cosmic perspective de Tomoko Shioyasu sculpte la voie lactée dans le papier, et crée le mouvement dans notre esprit par son mouvement de tourbillonnement. Des éléments naturels aussi puissants que immensément grands, mais représentés avec le matériau le plus fragile qui soit. Une fois encore, le doute : les choses les plus colossales peuvent être périssables.

Retour sur terre

Ce cosmos peut parfois ne pas être dessiné par les étoiles ou les constellations, mais par le béton et le verre. Panique de Mikiko Kumazawa présente Tokyo comme un macrocosme aussi dynamique qu’oppressant, voire chaotique. Multipliant les angles de vue, plongée et contre plongée se mélangent avec une telle énergie que l’espace devient imperceptible, le ciel devient terre et la terre devient ciel. D’un trait énergique mais minutieux, des figures criarde s’écrasent, des taxis enchainés font office de char à des femmes enceintes, les quartiers de Shibuya et de Ginza cohabitent avec des figures monumentales ayant pour toile de fond les vues aériennes de la mégalopole aux autoroutes saturés.

Telle une nuée d’étoiles dans un espace défini, l’exposition de la Maison de la Culture du Japon à Paris confronte et instaure un dialogue entre les œuvres sans qu’aucun choix de parcours chronologique ou thématique soit établi : chaque toile, chaque sculpture, chaque installation semble imposer son propre thème, son propre univers. On se construit son propre parcours, tel un plan de vol à destinations multiples : celui de tous ces cosmos intimes.

Nicolas Alpach

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Cosmos \ Intime
Maison de la Culture du Japon à Paris
7 octobre 2015 – 23 janvier 2016
Entrée libre

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