Wifredo Lam, le solitaire nord-sud

Le parcours sinueux du peintre cubain (1902-1982) est présenté en ce moment au Centre Pompidou. Fruit d’une union multiculturelle, il a construit une œuvre fidèle à son visage : métissée.

Il y a matière à l’écriture d’un roman quand on se penche sur les origines de Wifredo Lam. Du côté de sa mère, une famille à moitié espagnole, à moitié congolaise, à moitié d’un peuple d’esclavagistes, à moitié d’un peuple d’esclaves, échouée sur le rivage de Cuba dans la période coloniale. Son père, lui, est un émigré chinois de la région de Canton qui a cherché du travail dans les Amériques au milieu du XIXe siècle. Homme lettré, écrivain public, il n’a pas moins de quarante-quatre ans de plus que sa femme. Un couple atypique et qui raconte déjà les surprenantes rencontres que le monde de cette époque commençait à créer.
De Cuba où il est né, Wifredo Lam ne va cesser d’enjamber les continents et les océans, comme un perpétuel nomade à la recherche d’une source pure. Madrid, Paris, New York, Haïti, La Havane… Dès 1924, à l’âge de vingt-deux ans, il a traversé l’Atlantique pour rejoindre l’Académie des Beaux-Arts de San Fernando à Madrid où il reçoit d’utiles leçons de peinture par le même maître que Salvador Dali.

Figures de la contrariété

Ses origines singulières expliquent peut-être ce que nous pouvons sentir dès les premières toiles qu’il réalise. Une interrogation profonde sur son identité qui s’exprime par la multiplicité des motifs et les voies qu’il explore. Une nature morte suit un Autoportrait qui s’ouvre sur des toiles surréalistes. Le lien n’est pas évident… Mais dès les premières années, émerge une série dont la trace restera dans la suite logique de son travail.
Wifredo Lam s’attaque à la figure qu’il veut mener dans toutes ses dimensions possibles. D’un visage où demeurent quelques éléments figuratifs, il va à l’effacement complet des formes (nez, œil, bouche) pour ne laisser que le contour d’une figure, comme le gommage volontaire de toute identité. Il passe d’ailleurs d’une toile intitulée « Jeune femme sur fond vert, 1938 », à une qu’il ne désigne plus que comme une « Figure, 1939 ». On comprend assez vite que Wifredo Lam s’immisce dans un thème qui ne le quittera plus. L’expression d’un être multiculturel aux origines multiples – un « homme monde » comme le présente avec justesse la commissaire de l’exposition Catherine David – qui sera tour à tour hanté et fasciné par sa particularité.

La construction du sacré

D’où l’importance que Wifredo Lam semble accorder à l’édification de racines alors qu’il est l’homme sans attache, sans territoire donné, sans pays évident. Le surréalisme l’a peut-être aidé dans cette tâche. L’exposition montre dès le début ses liens avec la bande d’André Breton où il s’amusera à créer de magnifiques collages aux côtés de Max Ernst, Oscar Dominiguez, André Masson. On y voit déjà les figures de ses origines se côtoyer (Afrique Noir et Chine). Le Jeu de Marseille aussi : formidable déclinaison du tarot par le groupe des surréalistes et exposé dans une vitrine du parcours.

Mais le peintre ne s’arrête pas au groupe des surréalistes. Il développe déjà une veine très personnelle et semble être à la recherche d’un univers monté de toute pièce dans lequel il pourrait aisément loger son identité tourmentée dans un monde qui n’en montre peu d’aussi riche et complexe.
Jungle en est peut-être le témoignage le plus probant. Dans cette forêt tropicale aux étranges visages d’hommes et d’animaux, d’immenses pieds et d’immenses mains cherchent une connexion avec le sol. On trouvera ici – comme sur de nombreuses autres toiles – une ressemblance avec Picasso. Les deux artistes se sont connus et le maître espagnol dira d’ailleurs un jour à Lam : « Je ne me suis jamais trompé sur toi. Tu es un peintre. C’est pour cela que j’ai dit la première fois que nous nous sommes vus que tu me rappelais quelqu’un : moi ». Un rappel qui se retrouve dans les œuvres de l’artiste cubain, mais qu’il serait dommageable de réduire à ça, comme si souvent, un « Picasso Noir »… Les noms des toiles portent elles-mêmes ce besoin de sacré et cette recherche d’un lien avec une nature sublimée : La rumeur de la TerreTotem à la lune

Le compagnon des poètes

Des noms poétiques qui révèlent le goût de Lam pour l’expression littéraire. Que ce soit avec André Breton, René Char, Aimé Césaire, Ghérasim Luca, Alain Jouffroy, le peintre cubain a nourri son œuvre de multiples collaborations avec les poètes de son temps. Comme eux, c’est un déraciné, un homme « aux semelles de vent », qui foule la peau du monde pour en extraire la quintessence. Wifredo Lam se fera souvent l’illustrateur merveilleux des recueils de ses amis. Exposés ici et là, ce sont les visages et les corps des poèmes qui se mettent à danser dans les pages d’ApostRoph’ApocaLypse de Luca ou celles d’A la santé du serpent de Char. Char qui lui écrira d’ailleurs ce mot formidable : « Je ne vois pas de forêt sur la mappemonde incandescente des hommes qui nous hèle mieux aujourd’hui que celle où Lam rassemble des créatures amaigries par le nervosisme de l’art mais rafraichies, multipliées, épaissies par la connaissance victorieuse du peintre ».

Comme ce mot, beaucoup d’autres documents sont exposés dans des vitrines qui jalonnent le parcours. Archives personnelles du peintre, elles ont été réunies par ses fils, émus que le Centre Pompidou consacre pour la première fois une rétrospective à l’œuvre de leur père. Photographies, notes, flyers d’expositions de l’époque, c’est une formidable mine de fragments intimes qui sont dévoilées et donne une note particulière à cette visite, comme si l’âme de Lam régnait un peu dans notre œil qui le regarde à Paris au milieu d’une bande d’amis ou à La Havane dans son atelier à la fin de sa vie. On y devine un homme discret, réfléchit, obsédé par son travail.

On aimerait cependant en savoir davantage sur son itinéraire. A ce titre, le commissariat de l’exposition a fait le choix délibéré de ne mettre aucun texte sur les murs, hormis une courte introduction dans la première salle. Catherine David s’en explique en disant vouloir laisser le visiteur décider et s’il veut en savoir plus qu’il aille consulter la brochure donnée au début de l’exposition ou bien le catalogue, les articles sur Internet… On comprend l’intention de ne pas surcharger l’espace par un texte lourd, fatiguant à lire, et qui est parfois l’apanage des grandes rétrospectives. Néanmoins, ici, l’absence complète de contextualisation et d’éléments biographiques créent un léger vide qui peut gêner, même s’il a aussi la vertu de déconcerter et donc, peut-être, de susciter l’irrémédiable envie d’en savoir plus…

Possesseur des orages

A noter aussi dans cette scénographie – et c’est une qualité – l’espace se veut résolument ouvert et aéré. La commissaire Catherine David avoue qu’elle dû faire avec la scénographie de la précédente exposition consacrée à Le Corbusier – rigueur budgétaire oblige – et qu’elle n’avait que la possibilité de casser des parois pour changer l’aménagement, pratiquement aucune autre pour construire du neuf. Elle a donc choisi d’ouvrir l’espace et créer des petites boîtes ici ou là, ouvertes sur les côtés, afin de multiplier les itinéraires. L’impression est celle d’une certaine grandeur qui fait du bien dans des expositions parisiennes où très souvent l’étroitesse du lieu trouble la lecture, d’autant quand la quantité est privilégiée…

Le parcours débouche logiquement sur la fin de l’œuvre. Ce qui est frappant, c’est l’union des voies qui d’un coup s’exprime. On dirait que le peintre a concilié ses recherches sur la figure – parfois surréalistes – à ses désirs d’une fabrique de sacré. A la fin de la nuit l’illustre parfaitement. Toile abstraite d’où jaillit néanmoins quelques figures ni vraiment humaines, ni vraiment animale. Cette eau forte aussi, intitulée joliment « Oiseau ferraille » et qui ferait justement écho à cette jonction entre le monde des plumes et celui des minéraux, entre le ciel ouvert et la terre marquante, entre la liberté de Wifredo Lam et ses attaches territoriales.

L’œuvre la plus touchante peut-être est l’une de celle qui clôt l’exposition. C’est une mappemonde sur laquelle le poète Alain Jouffroy a écrit un formidable hommage au peintre. Le support en dit déjà long sur le symbole multiculturel, multinational, d’homme monde que représentait Wifredo Lam aux yeux de ses contemporains. Jouffroy écrit :

Tu crées pour toi seul le groupe des solitaires nord-sud 
Dont le livre des Morts annonce la venue
(…)
Mais ta venue à l’existence, première forme de race,
Délivre les cimetières d’occidents de leur fatalité
(…)
Individu possesseurs des orages,
Tu court-circuites les habitudes morales du mental

Ta peinture est une fusée à tête de cheval. »

Alain Jouffroy, Le « Strum » de Wifredo Lam , 1976.

Alain Jouffroy, âgé aujourd’hui de 91 ans et qui est venu voir son œuvre accrochée dans l’exposition.

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Alain Jouffroy, Le « Strum » de Wifredo Lam, 1976

Un ami. Un fidèle. Un poète. Comme Ghérasim Luca qui achève de cette formule son recueil illustré par Wifredo et qui sonne terriblement bien avec l’impression d’ensemble de la quête du peintre :

« Silenxieusement autre ».

Jean-Baptiste Gauvin

« Wifredo Lam »
Au Centre Pompidou
30 septembre 2015 – 15 février 2016

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