Sous le charme de Vigée Le Brun, au Grand Palais

Elle traversa le crépuscule de l’Ancien Régime, les foudres de la Révolution française, les fastes de l’Empire. De 1755 à 1843, de Louis XV à Louis-Philippe, Elisabeth Louise Vigée le Brun s’imposa comme l’une des plus brillantes portraitistes de son temps. Il aura fallu attendre cette fin d’année pour qu’une première retrospective consacrée à l’artiste soit organisée en France : cette longue attente est enfin récompensée.

« Tu seras peintre mon enfant, ou jamais il n’en sera »

La toile L’artiste exécutant le portrait de la reine Marie-Antoinette qui inaugure l’exposition, sonne comme une première rencontre entre le public et Vigée Le Brun. Sur ce portrait, elle semble interrompre son entreprise, surprise par le visiteur qui fait irruption dans l’espace d’exposition, qui retrace la vie de l’artiste à travers un parcours chrono-thématique, des années de formation aux derniers feux de sa carrière. Elle semble, le sourire aux lèvres et le regard brillant, inviter le spectateur à contempler les 150 œuvres exposées, une petite partie du nombre immense de portraits qu’elle laissa derrière elle. Le premier contact est fort, mais le visiteur avant d’accepter l’invitation de la portraitiste auto-portraiturée, ne peut s’empêcher de s’arrêter sur l’exécution brillante des détails, où chaque texture, chaque tissu, semblent palpables. Les jeux de transparence sur la dentelle du col,  l’expression radieuse et pleine de vie, tout le savoir-faire de l’artiste semble déjà être insufflé dans cette toile et donne le ton. Un savoir-faire lié à un désir de reconnaissance et de popularité : ces autoportraits contribuèrent à la renommée de l’artiste, mais cela ne suffit pas. D’autres artistes immortalisèrent Vigée Le Brun, en témoigne le buste d’Augustin Pajou, exécuté en terre cuite et présenté à côté de l’autoportrait de l’artiste. Vigée Le Brun n’eut pas de grandes difficultés à se faire un nom au sein de la communauté artistique parisienne : son père, pastelliste admis à l’académie de Saint-Luc, propulsa sa fille dans l’apprentissage de la peinture, qu’elle continua dans les ateliers de Blaise Bocquet ou Gabriel Briard. Conseillée par Joseph Vernet et Gabriel François Doyen, protégée par la reine dont elle devint le peintre officiel, Vigée Le Brun s’aida d’un réseau influent pour se faire un nom et entrer en contact avec une clientèle de renom. Mais le réseau ne fait pas tout, et là intervient le talent.

Premiers pas dans le grand monde

De la peinture, elle en « éprouve tout le charme qui ne finira je l’espère, qu’avec ma vie. » Son entrée à l’Académie royale de peinture et de sculpture en 1783, marque la consécration pour l’artiste dont le morceau de réception, La Paix ramenant l’Abondance est exposé au Grand Palais, à côté de son esquisse préparatoire. L’artiste, en peintre d’histoire, n’omet aucun détail pour affirmer son savoir-faire : son traitement des carnations, des matières, de sa nature morte au premier plan, tout est exécuté avec une si grande maîtrise qu’il n’est pas excessif de définir certaines toiles du peintre comme illusionnistes. Philippe Henri Marie, marquis de Ségur illustre parfaitement cette impression : l’empâtement de couche picturale pour dépeindre l’or et l’argent sur certaines partie de la toile, font de cette œuvre, osons le penser, une pièce d’orfèvrerie. Si Vigée Le Brun est largement à l’honneur avec cette exposition, la vie artistique autour du peintre de la reine et notamment la concurrence féminine à cette époque, ne sont pas oubliées. On découvre Adélaïde Labille-Guiard, qui fut reçue la même année que Vigée Le Brun à l’Académie royale de peinture et de sculpture et qui s’illustra également à travers l’art du portrait, mais plus naturaliste et moins idéalisateur. Les portraits de Vigée Le Brun sont habités par un sentiment de vie, de spontanéité, une simplicité dans la représentation de ses modèles issues de l’aristocratie et de la cour. Ces caractéristiques propres à son œuvre, elle les tient peut être du conseil de Joseph Vernet qui lui prodigua de ne suivre aucun système d’école et de ne prendre pour modèle que la nature. La grande majorité de la production de Vigée Le Brun demeure le portrait, mais l’artiste parvint à diversifier sa production. Jamais un sentiment de redondance n’émerge chez le visiteur au cours de l’exposition. A Marie-Antoinette et ses enfants, toile monumentale de Versailles tendant à rétablir les vertus d’une reine accusée d’un goût trop prononcé pour le libertinage, s’oppose la Bacchante. Au portrait d’une mère vêtue d’une lourde robe de velours rouge, accompagnée de ses trois enfants et proche du berceau, s’oppose cette nymphe dévergondée, au regard provocant, aux joues rosées et au sein dénudé qui est loin d’être offert à la bouche d’un enfant.

89, année dramatique

La Révolution française clôt la première partie de l’exposition, et marque une rupture dans l’histoire du pays et dans la carrière de Vigée Le Brun : peintre officiel de Marie-Antoinette qui n’est plus que l’Autrichienne aux yeux du peuple français, l’artiste subit inéluctablement de virulentes attaques qui lui font quitter Paris pour l’Italie. La portraiturée royale elle, voyagera de Versailles à Paris pour ne plus jamais quitter la capitale. Vigée Le Brun entreprend un véritable voyage à travers l’Europe, qui est loin de marquer une pause dans sa carrière : elle tira une force et une énergie de cette émigration, en usant de sa capacité à s’insérer si brillamment dans les hautes sphères et de ses talents de peintre pour se faire reconnaître par les académies artistiques de Rome, Bologne, Parme, Florence et Saint-Pétersbourg. Une sorte de revanche contre toutes les critiques et menaces qui s’élevèrent contre elle du côté de la France. Sa carrière reste prolifique, les commandes impériales et de l’aristocratie européenne ne cesseront d’occuper l’artiste pendant son émigration 1789 à 1802. Elle cite parfois Dominiquin, comme dans ce portrait de Lady Hamilton en Sibylle de Cumes, très proche de celle de l’artiste bolonais. Elle s’essaye au paysage, et fixe sur la toile de hautes cascades, derrière La comtesse Anna Potocka. Elle ne se détourne également jamais des commandes prestigieuses et exécute le portrait des Filles des Paul Ier, les grandes-duchesses Alexandra Pavlovna et Eléna Pavlovna, qui ne séduisit pas l’impératrice, dubitative face à ces deux visages plus idéalisés qu’individualisés. À ces visages parfois trop idéalisés, Vigée Le Brun dépeint et dresse un véritable panorama des modes vestimentaires de l’époque, de l’Ancien Régime à l’Empire, en passant par de nombreuses cours européennes. Après Jean-Paul Gauthier qui s’exposait au même endroit quelques mois auparavant, les amoureux de modes et de textiles trouveront leur bonheur une fois encore dans les Galeries nationales du Grand Palais. Et les amoureux de belles peintures aussi.

Elisabeth Louise Vigée Le Brun se classe sans problème parmi les incontournables de cette rentrée culturelle. Cette première et généreuse exposition monographique rend justice à la carrière d’une femme peintre trop réduite à ses portraits de Marie-Antoinette et de l’amour maternel. Elle dévoile toute une galerie de portraits à l’exécution quasi-irréprochable, à travers un parcours chrono-thématique qui dépeint toute sa carrière et une part de la création artistique à la fin du XVIIIe. La scénographie, sobre et minimaliste, s’habille de couleurs très semblables à celles des salles du musée du Louvre, et ne fait jamais dans la caricature contrairement à ce que pouvait présager l’installation monumentale de Francis Kurkdijian autour de la porte de l’exposition, entrée Clemenceau. Difficile d’échapper au charme de la femme peintre, vous voilà prévenu(e)s.

Elisabeth Louise Vigée Le Brun
Grand Palais
23 septembre – 11 janvier 2016

Nicolas Alpach

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