Aux Archives nationales, les décors de la Chancellerie d’Orléans

Une curieuse exposition a ouvert ses portes aux Archives nationales, à l’hôtel de Soubise et ce pour une petite semaine. Le futur Régent de Louis XV, se fit construire un hôtel particulier près du Palais-Royal. Détruit au XXe siècle, ses décors ont été préservés et s’offrent une seconde jeunesse : après restauration et présentation au public, ils seront installés dans le musée en attendant de rejoindre définitivement l’hôtel de Rohan, actuellement en restauration.

Dès 1704-1705, Philippe d’Orléans (1674-1724), fils de Philippe de France et neveu de Louis XIV, fait construire rue des Bons-Enfants, un hôtel particulier (l’hôtel de la Roche-Guyon) pour sa maîtresse, la comtesse d’Argenton. Très proche du Palais-Royal – résidence du duc d’Orléans –, il choisit pour architecte Germain Boffrand (1667-1754) qui a notamment œuvré dans l’hôtel de Soubise. En 1725, Marc-Pierre Voyer d’Argenson, chancelier du duc d’Orléans, obtient de Louis d’Orléans (fils du Régent), l’usufruit de l’hôtel. À cette date, l’hôtel prend le nom de Chancellerie d’Orléans. Les vicissitudes de cet hôtel aux XVIIIe et XIXe siècles ne sont pas plus simples. En 1752, le nouveau duc d’Orléans (père de Philippe-Égalité) fait don de l’hôtel au marquis de Voyer qui met au goût du jour le décor entre 1760 et 1774.

De l’hôtel, ont été conservés les cinq pièces principales : deux antichambres (comprenant deux panneaux peints en grisaille et un plafond peint par Gabriel Briand sur le thème des travaux d’Hercule), une salle à manger ornée de pilastres en stuc, de cariatides, de sphinx et un plafond réalisé par Jean-Jacques Lagrenée sur le thème de Jupiter et Hébé. Le grand salon était décoré de quatre dessus de porte en bas-reliefs de stuc lapis-lazuli et or (en dépôt au Louvre), œuvres d’un stucateur et d’Augustin Pajou. Un plafond qu’Antoine Coypel réalisa en 1707 sur Le Triomphe des Amours sur les Dieux (le plus ancien décor de l’hôtel ; les autres datent d’une réfection de la seconde moitié du siècle), avant qu’il ne décore la voûte de la chapelle de Versailles. Enfin la chambre à coucher, dont Pajou a orné les dessus de porte de putti, et Louis-Jacques Durameau a réalisé entre 1768 et 1769, le plafond sur le Lever de l’Aurore, malheureusement présenté en fragments.

Cette exposition est une expérience étonnante, elle se concentre dans une vaste salle, plongée dans la pénombre en éclairant toutefois bien les œuvres. Toutes les pièces n’ont pas été montrées et certaines sont encore en restauration. On y découvre la maquette de l’hôtel réalisée dans les années 2000 pour imaginer les décors in situ, mais aussi des plans et relevés (là est l’avantage de faire une exposition aux Archives). On peut approcher au plus près ce qui nous semble plus loin et plus mystérieux : les sphinx en stucs sont présentés comme des rondes bosses, on peut en voir tantôt le devant peint, tantôt le derrière, comme un ouvrage de carton-pâte (voir ci-dessous). On s’étonne aussi devant des plafonds (ou fragments) face à nous, dont on peut calculer l’épaisseur et s’interroger de voir en face ce que l’on voit habituellement en haut. Comme cette Aurore de Louis-Jacques Durameau, censée être vue di sotto in sù (des figures vues en raccourci du dessous) : l’artiste a donné sa propre version du récit mythologique, là où Charles Le Brun et Guido Reni respectaient davantage les sources, comme ce manteau rose dont elle est vêtue. Du reste, la peinture est fraîche, le dessin est précis et le choix des couleurs est harmonieux fait de bleus, blancs et gris. Un autre plafond, de Gabriel Briard, Jean-Baptiste Guillet et Pierre-Hyacinthe Deleuze relate en grisaille les Travaux d’Hercule. De loin comme de près, l’effet du trompe-l’œil est saisissant. Ce plafond comme les décors de la seconde moitié du XVIIIe siècle sont issus d’une nouvelle campagne de décoration de l’hôtel par l’architecte Charles De Wailly : les meubles sont d’un goût à la grecque, les plafonds reçoivent de nouveau un décor peint (qui s’est faire rare sous Louis XV), marbres et stucs sont réalisés par des sculpteurs modernes ; on fit appel à Pajou, Lagrenée… mais aussi Fragonard dont le plafond a tristement disparu.

À la Révolution, l’hôtel est vendu ; en 1914, il est classé au titre des Monuments historiques. La suite de son histoire est plus étonnante. Malgré son titre, la Banque de France (qui s’est installée à côté, dans l’hôtel de Toulouse au XIXe siècle), désireuse de s’agrandir, demande en 1923 la destruction de l’hôtel à la Ville de Paris – année également de son « déclassement » au titre des Monuments historiques – et la promesse de le reconstruire à sa charge ; demande qui est accordée. Aucune reconstruction n’a été faite depuis et on peut se réjouir que les décors aient été préservés, bien qu’abîmés. Mais on veut bien faire. En 1925, la Banque de France envisage au moins de remonter les décors dans ses locaux, l’ancien hôtel de La Vrillière (l’hôtel de Toulouse). Ce déplacement n’aboutit pas non plus et malgré d’autres projets (les remonter au musée du Louvre, au musée Carnavalet), les décors dormaient dans des caisses depuis près d’un siècle à Asnières. La crise de 1929, la Seconde Guerre mondiale et d’autres événements ont suffi à mettre le projet en suspens. Jusqu’en 1979, lorsqu’un passionné, Bertrand de Vignaud, découvre l’existence de ces décors au travers d’une exposition consacrée à Charles de Wailly. Pendant vingt ans, germait dans sa tête le projet de sortir ces décors ; pour lui c’était « un rêve, un conte de fée ». Président du World Monuments Fund (WMF), il a pour lourde charge de sauver les monuments historiques. Avec le ministère de la Culture et de la Communication et la Banque de France – qui est propriétaire des décors, et des pierres, s’il en reste –, se sont accordés en 2011. Avant cela, Bertrand de Vignaud a pu réaliser un inventaire des caisses en 2000, grâce au soutien permanent du gouverneur de la Banque de France ; c’est dire si le projet a mis du temps à arriver à maturité. En juillet dernier, une convention entre l’État et la Banque de France est signée permettant ainsi au projet d’aboutir.

C’est donc très rapidement que les Archives nationales ont organisé cette « exposition », visant à montrer du 12 septembre au week-end des Journées européennes du patrimoine, quelques pièces de cet ensemble décoratif. Ils sont à terme destinés à rejoindre le rez-de-chaussée de l’hôtel de Rohan, appartenant aux Archives nationales. Il a, quant à lui, été construit pour le prince Armand Gaston Maximilien de Rohan, futur cardinal lors de la construction de son hôtel à deux pas de celui de ses parents, le prince et la princesse de Rohan-Soubise. Il a été construit la même année que l’hôtel de la Chancellerie d’Orléans. Pour autant, il ne semble pas si adapté à recevoir les décors puisqu’il vient d’entrer dans une phase de restauration afin de recevoir, plafonds, boiseries, chapiteaux et mobilier, d’ici 2018. Fort heureusement, ils seront installés dans l’hôtel de Soubise, voisins du salon de la princesse, et présentés au public jusqu’à leur prochain déménagement.

D’autres photographies (maquettes, restaurations en cours, détails d’autres décors) sur le site du WMF.

Archives nationales, Paris
Renaissance d’un chef-d’œuvre : les décors de la Chancellerie d’Orléans
Du 12 au 20 septembre

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Damien

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