Villa Flora : la passion d’une collection

En Suisse, à l’aube du XXe siècle, un couple de collectionneurs atypiques a passé sa vie à réunir des Van Gogh, Cézanne, Vuillard, Matisse, Manet, Renoir… Complices et protecteurs de Félix Vallotton, Pierre Bonnard ou encore Henri Manguin, ils ont constitué une incroyable collection guidés par leur amour de l’art et les innombrables amitiés nouées avec les peintres de leur époque. Pour la première fois en France, une exposition présente un panorama de la collection. A voir au musée Marmottan Monet à Paris.

Quand il parlait de la Villa Flora, le peintre Henri Manguin l’appelait tout simplement « La Flora ». Ce n’était pas pour réduire son importance. Bien au contraire. C’était le signe de toute la complicité qui l’unissait au lieu et dont il laissera d’ailleurs la trace sur une toile présentée au tout début de l’exposition. Elle livre d’emblée le caractère d’exception qui entoure cette maison : celle d’Arthur et Hedy Hahnloser, un couple de Suisses un peu fou qui s’est consacré à la collection des plus grands artistes Fauves et Nabis de leur époque.

L’exposition s’ouvre justement sur leurs visages peints par un ami qu’ils ont hébergé, nourri, et dont ils ont collectionné tant d’œuvres : Félix Vallotton. L’artiste, qui était également d’origine suisse et vivait à Paris, a trouvé en eux d’inestimables mécènes, mais surtout des amis qui seront ses fidèles et dont il deviendra le confident privilégié.

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Mais avant de parler plus amplement de Vallotton, rappelons qui sont ces intrigants Arthur et Hedy Hahnloser. Hedy Hahnloser, née Hedy Bühler, touche un héritage important à la fin de sa jeunesse. En 1898, elle décide d’acheter la Villa Flora ; maison bourgeoise cossue située en bordure de la vieille ville suisse de Winterthur. Peu après son mariage, elle s’y installe avec son mari Arthur. Lui est ophtalmologiste et ouvre un cabinet d’abord dans la maison avant de rejoindre un hôpital. Tous les deux, passionnés par l’art de leur époque, vont constituer une collection sans cesse grandissante et qui va finir par envahir chaque recoin de la maison – même la salle de bain !

Les débuts : Giacometti et Hodler

Tout commence logiquement avec les peintres de leur entourage. Au début, le couple se tourne vers des peintres suisses. Ils se lient assez rapidement avec Giovanni Giacometti (le père d’Alberto et Diego) ainsi que le peintre Ferdinand Hodler. D’emblée, ils tiennent à développer une relation directe avec l’artiste ; ce qui se voit d’ailleurs dès leurs premières acquisitions. Ils rendent ainsi visite à Giovanni Giacometti au village de Stampa situé au sud du canton des Grisons. Ils lui achètent une toile. Idem avec Ferdinand Hodler qu’ils vont aller voir à la montagne, plus exactement à Mürren, dans l’Oberland bernois et d’où ils repartiront avec une représentation du massif de la Jungfrau, toile aux teintes bleutées qui évoque la finesse Nabis et la couleur fauve d’un paysage monumental.

L’intime Vallotton

En 1908, introduit par un ami marchand d’art et artiste à ses heures perdues – à moins que ce ne soit l’inverse – le couple rencontre Félix Vallotton à Paris. C’est le coup de foudre avec l’œuvre de celui qui fait du « feu sous la glace » et donne à voir déjà son soleil froid dans des toiles où il saisit d’étonnantes situations, des points de vue travaillés, en éclaireur de la photographie moderne. Les Hahnloser achètent immédiatement. Une toile d’envergure d’abord. Baigneuse de face. Vallotton est invité à la Villa Flora. Il découvre un havre de paix, le charme du couple, de beaux enfants, une cuisine soignée, une vie délicate…Un répit sur sa vie parisienne, parfois tumultueuse, souvent chagrine, mais qui a fondé en lui le savoir de la douleur et qu’il sera visiblement prêt – peut-être même enthousiaste – à partager avec Hedy Hahnloser. Hedy est une femme fragile, atteinte de tuberculose, qui souffrira toute sa vie à certaines heures, plongée parfois dans de violentes dépressions. Elle et Vallotton nourriront un vaste échange épistolaire. Malheureusement toutes les lettres ont été perdues. Mais probablement Vallotton devait mettre un peu de baume sur les plaies d’Hedy en lui parlant d’art et en lui prodiguant ses conseils.

En tout cas Vallotton mettra de la couleur sur les murs du couple. Car Arthur et Hedy ne cessent pas d’acheter ses toiles. Le Chapeau violet. L’Estérel et la baie de Cannes. Une nature morte intitulée Viande et œufs. Ils suivent l’artiste dans son dédale, dans ses détours et ils prouvent du même coup qu’ils se veulent fidèles, ne cèdent pas à une mode et que, quand ils aiment, ils aiment. A tel point que Félix Vallotton leur offre une toile, Baigneuse en chemise, cadeau de Noël à son amie Hedy ; sublime étude préparatoire à l’huile pour l’une des figures du fameux Bain au soir d’été qui vaudra à Vallotton de provoquer un scandale dans la bonne société parisienne de l’époque. Surtout, Vallotton va peindre les enfants du couple, Hans et Lisa. Une toile d’envergure présentée au début de l’exposition.

Pour la visite dédiée à la presse ce 9 septembre au musée Marmottan, est présente la petite-fille du couple, Elisabeth Lasserre. Elle regarde le portrait de sa mère et de son oncle quand ils étaient à l’aube de l’adolescence. « C’est très ressemblant ! Je reconnais tout à fait ma mère », dit-elle avec émotion et avant d’ajouter : « même si ma mère avait d’habitude les yeux plus ouverts. Là, elle n’était pas très contente de devoir poser aussi longtemps. Surtout, elle ne comprenait pas pourquoi elle devait rester debout alors que son frère avait le droit de s’asseoir… ». Autre détail amusant sur cette toile : un morceau d’une autre toile de Vallotton qui était elle-même exposée chez le couple et que le peintre a fidèlement reproduit sur le portrait des deux enfants. Le musée Marmottan a eu l’intelligence de les placer en face-à-face.

L’ami Bonnard

Autre couleur sur les murs de l’exposition, autre toiles, autre peintre : Pierre Bonnard. Le couple commence à le collectionner sur le conseil de Vallotton. Arthur et Hedy achètent leur premier Bonnard en 1911 et ils en possèdent pas moins d’une vingtaine quand ils le rencontrent pour la première fois en 1916. L’artiste est alors convié à une exposition où certaines de ses œuvres sont présentées dans le musée attenant à la Villa, le Kunstmuseum. Le couple, qu’il ne connaît pas encore, l’invite à loger à la Villa Flora. Bonnard accepte. Il tombe des nues ! Même s’il avait entendu parler d’eux, même s’il savait qu’ils possédaient déjà un certain nombre de toiles, il découvre d’un coup une petite collection privée de son propre travail qui peuple tous les murs de la maison.

Bonnard s’installe à la Villa, y passe de nombreux jours heureux et développe – ainsi que Vallotton – une réelle amitié pour Hedy Hahnloser. Un jour, Hedy lui demande de faire un portrait d’eux. Bonnard lui répond que ça ne se commande pas, qu’il lui faut pour ça un « aspect enchanteur », que ça viendra ou ça ne viendra pas. Les jours passent. Ils vont faire du bateau en mer. Soudain, Bonnard s’exclame. « Le voilà mon aspect enchanteur ! ». C’est le couple sur le voilier, Hedy dans une tenue extraordinaire et bien différente de ses atours bourgeois habituels : elle porte alors une blouse en laine dans un bleu gris délavé qu’elle a mis spécialement pour cette sortie.

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Pierre Bonnard, Promenade en mer, 1924 et Pierre Bonnard, Débarcadère de Cannes, 1928-1934

Le plein air, Bonnard, le soleil du midi et sa lumière… Etrange contraste avec le soleil froid de Vallotton, mais le même amour du couple et la même fidélité. Plus tard, c’est Hedy qui offre à Bonnard un bouquet de fleurs alors qu’ils se retrouvent à Cannes où le peintre a convaincu le couple de s’acheter une maison de vacances. Bonnard place le bouquet dans un pot provençal et le peint. Alors qu’elle lui rend visite, Hedy est frappée de trouver les fleurs toutes fanées dans le pot. Bonnard lui explique alors que c’est précisément ce qui le fascine, le tourmente et l’obsède à la fois : la flétrissure des pétales, la lente agonie des fleurs. On peut se demander comment la femme bourgeoise, sans doute plus habituée aux bouquets de première communion qu’aux fleurs du mal des amoureux passionnés, devait prendre l’information. Probable en tout cas que cette femme, qui vécut un temps avec le désir de devenir artiste elle-même, trouva là une explication atypique qui la conforta plus pleinement dans l’intuition qu’elle avait de suivre et nourrir ces amis artistes Nabis et Fauves.

Le discret Vuillard

Mais tous ne deviendront pas des intimes au même titre que Vallotton et Bonnard. D’autres sont plus réservés, plus discrets peut-être. D’une nature plus silencieuse. D’une façon de faire plus ombrageuse encore. D’une façon de faire plus cachée des mécènes et des grandes maisons accueillantes. C’est le cas d’Edouard Vuillard, pourtant ami de Vallotton et Bonnard, qui gardera ses distances. Cela n’empêche pas le couple de collectionner son œuvre qu’il apprécie beaucoup. Reculant d’abord devant le prix élevé des toiles, les Hahnloser optent pour des lithographies. Mais grâce au frère de Félix Vallotton – le marchand d’art Paul Vallotton – ils parviennent à finalement mettre la main sur une toile d’importance : La Partie de dames à Amfreville. Présentée à un tournant de l’exposition, elle dévoile toute la poésie si particulière de l’œuvre de Vuillard. C’est la teinte effacée d’un instant fugace… C’est la trace d’un homme sensible à l’extrême qui a su si bien imprimer les émotions qui viennent devant une scène de la vie ordinaire, d’une scène intime dans un foyer, où les papiers peints se mêlent aux motifs des robes et évoquent la beauté des coraux dans une cuisine où une vieille douairière est affairée à coudre.

Le surprenant Redon

Voisin de Vuillard dans le parcours de l’exposition, une série de toiles signée Odilon Redon retient toute l’attention. A l’époque, Odilon Redon, de la même génération que Monet, est un homme âgé. Or, entendant parler de son travail par Vallotton, Hedy se précipite pour le rencontrer dans son atelier en 1913. Un rendez-vous est fixé. Il lui ouvre la porte de chez lui et elle lui lance : « Pardon Monsieur, je cherche quelqu’un… Peut-être votre fils… Le peintre : Odilon Redon ! ». Et l’homme d’éclater de rire : « Mais c’est moi ! ». Hedy, parce qu’elle voulait absolument collectionner de l’art contemporain, n’avait pas imaginé que le peintre touchait à la fin de sa carrière et qu’il faisait partie de la génération précédente. Le Rêve. Le Bateau rouge. Les Anémones. Quoi qu’il en soit, la série Redon ajoute formidablement à la suite des toiles signées Vallotton, Bonnard, Vuillard. Ainsi présenté, le travail de Redon apparaît comme le père, sinon comme le parrain ou l’oncle, des Nabis. Bien sûr, est souvent cité Gauguin. Mais, ici, l’effacement des teintes conjugué à l’inquiétante étrangeté des grandes fleurs et des navires vaporeux font croire qu’elles ont baptisé à jamais le mouvement Nabis.

Le nid des précurseurs : Van Gogh, Manet, Cézanne, Renoir

D’où la suite logique de la collection du couple et de l’exposition au musée Marmottan Monet. En décidant de s’ouvrir à l’aune du passé avec Odilon Redon, Hedy ne pouvait pas s’arrêter là. Sur les conseils de Bonnard et de Vallotton, elle s’intéresse aux générations précédentes et va acquérir une série d’impressionnistes. Elle ne les appelle pas « impressionnistes » ni « postimpressionnistes », mais elle préfère le terme de « précurseurs ». Ceux qui ont ouvert la voie aux Nabis et aux Fauves. Pour elle, il n’y a pas de coupure. C’est dire aussi comment elle tenait à rendre sa collection cohérente et avait le souci de le faire apparaître. Néanmoins, elle n’a pu empêcher qu’un certain désordre se glisse et qu’il y ait comme un sentiment d’inaccomplissement. Si les Bonnard se suivent et s’enchevêtrent, si les Vallotton donnent un concert mélodieux, si les Vuillard et les Redon forment un habitacle de couleurs discrètes et élégantes, les œuvres des peintres précédents échappent à toute série et rendent d’un coup l’exercice du regard plus difficile, forcé d’avaler autant de différences en aussi peu de place. La faute au lieu, peut-être… Le musée Marmottan Monet ne possède pas une salle d’exposition temporaire très vaste, ce qui provoque souvent des encombrements parmi les visiteurs – l’un des plus grands reproches que l’on peut faire au musée – même si pour cette scénographie les espaces semblent plus larges que les précédentes expositions. La faute surtout aux prix des œuvres à l’époque des collectionneurs. Le couple n’a pas pu acheter autant qu’il le désirait et le nombre d’œuvres des « précurseurs » fait du coup un peu pâle si on le compare à celui des Nabis.

Il y a Cézanne d’abord. Trois toiles sont présentées dans l’exposition, dont un fascinant autoportrait sur petit format réalisé pendant pas moins de dix ans par l’artiste. L’œuvre de Cézanne, déjà à l’époque des collectionneurs, est cher. Il faudra aux Hahnloser leur bonne relation avec le marchand d’art Ambroise Vollard pour que ce dernier leur envoie une caisse remplie de toiles du peintre. Des toiles moins chères parce que Cézanne n’y a pas posé sa signature. Le marchand leur demande de choisir parmi elles. Même difficulté ensuite pour acquérir des Van Gogh. Les Hahnloser vont devoir envoyer leur fils Hans, à peine âgé de 19 ans, à une exceptionnelle vente aux enchères qui a lieu à Amsterdam autour du peintre des tournesols. Le fils s’en sort assez bien. Mais ils ne pourront acquérir autant qu’ils l’aimeraient et qui feraient de Van Gogh l’un des maîtres de leur collection.

Celui du siècle nouveau : Matisse

La même situation leur arrive, enfin, avec un autre peintre, qui est pourtant vivant et qu’ils vont rencontrer à plusieurs reprises. Grâce à Bonnard, qui connaît les recoins merveilleux du Midi et de la côte d’Azur, le couple se rend à Nice pour faire la connaissance d’Henri Matisse et de son œuvre. A ce moment-là, les toiles du peintre sont abordables. Mais le couple n’a pas le véritable coup de cœur. Ils aiment bien. Ils hésitent. Ils hésiteront trop longtemps. Quand ils décident enfin d’acquérir des travaux de Matisse, quand ils prennent conscience de l’étendue de son œuvre, il est trop tard. La côte du peintre est bien trop élevée. Les Hahnloser parviendront tout juste à mettre la main sur deux toiles, mais, surtout, sur une série de statuettes de Matisse. Des œuvres moins fréquentes de l’artiste et qui clôturent formidablement bien l’exposition au musée Marmottan, comme si elles étaient là pour fermer le cercle des Nabis en annonçant la suite.

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Etonnante exposition donc, parce qu’elle raconte la vie d’un couple et sa bienheureuse passion de collectionneurs intrépides ; ici l’anecdote intime rejoint la grande histoire et c’est une façon nouvelle, puisque singulière, de regarder une collection particulière. Néanmoins, les grands noms – Van Gogh, Cézanne, Manet – mis en avant par le musée sur l’affiche de l’exposition ne donnent qu’une idée très approximative du caractère inédit des chefs-d’œuvres que recèle la Villa Flora. C’est bien le couloir magnifique des Bonnard, puis l’antichambre des Vuillard et le salon des Redon qui retiennent le souffle et provoquent un sentiment d’allégresse, sinon la joie de voir d’aussi douces couleurs auprès de Monet.


 Une famille soudée pour une Villa fleurie

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Henri Manguin, « La Flora », Winterthur, 1912 (détail)

La Villa Flora a été parfaitement conservée et elle était, jusqu’à peu, ouverte au public. Fermée il y a deux ans, elle cherche en ce moment de nouveaux partenaires financiers afin de rouvrir ses portes. Elle avait été inaugurée dans sa forme muséale en 1995. C’est une décision de la famille de conserver ainsi le lieu et la collection. Des proches insistent pour dire que c’est un vrai choix qui prouve la valeur affective des descendants pour l’œuvre du couple Hahnloser et de leurs amis artistes. Toujours selon eux, il y a eu pour certain un sacrifice. Certains membres de la famille qui ne « roulent pas sur l’or » ont accepté de ne rien vendre pour préserver l’intégrité de la collection. Depuis la fermeture du lieu, la collection tourne un peu partout en Europe.


Exposition « Villa Flora, les temps enchantés »
Musée Marmottan Monet
Jusqu’au 07 février 2016

Jean-Baptiste Gauvin

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