[Lieux inexplorés du Louvre] La cour Lefuel

Cour Napoléon, cour Carrée, cour Visconti, cour du Sphinx, cour Marly et cour Puget ; le nombre de cours fermées au Louvre est sans doute proportionnel à la taille du palais. Parmi celles-ci, la cour créée par Hector-Martin Lefuel permettait sous Napoléon III, l’entrée des carrosses dans le Manège du palais impérial. Aujourd’hui, et malgré son décor de qualité, elle est désertée.

Son histoire commence au Moyen Âge, lorsque Philippe Auguste entreprend la construction d’une forteresse située à l’extérieur de Paris. Dès François Ier, jusqu’à Henri IV, on projette le Grand Dessein, construire un palais qui réponde à celui des Tuileries de Catherine de Médicis et relier les deux résidences. De ce beau palais de la Renaissance, les transformations et ajouts des siècles suivants ont parfois humblement respecté l’héritage de Pierre Lescot et Jean Goujon, architecte et sculpteur de la Cour carrée, comme le pavillon de l’Horloge de Jacques Lemercier, parfois proposé une solution toute autre comme le firent Le Bernin et Claude Perrault pour la Colonnade du Louvre. Après la chute définitive de la monarchie en 1848, et le retour de l’Empire en 1852, il convient, comme à chaque régime politique, de marquer dans la pierre ses ambitions politiques. Napoléon III entreprend très tôt un agrandissement du palais du Louvre en tentant de parachever le Grand Dessein d’Henri IV (l’idée a germé sous Henri II), en reliant le Louvre au palais des Tuileries (résidence de l’Empereur) par la Grande Galerie. En réalité, il s’agissait avant tout de poursuivre les travaux de Louis Visconti (mort en 1853) qui avaient débuté pendant la monarchie de Juillet.

Hector-Martin Lefuel (Versailles, 1810 – Paris, 1880), prix de Rome en 1839, fut chargé de continuer l’œuvre de Visconti. Remarqué par l’Empereur au château de Fontainebleau alors qu’il réalisait une nouvelle salle de théâtre, il obtint la direction du chantier du Louvre qu’il dirigea pendant vingt-sept ans, jusqu’à sa mort en 1880. Aujourd’hui, et bien qu’il soit difficile de se lancer dans le jeu des attributions pour cet immense palais, on sait que Lefuel réalisa au Louvre de nombreux escaliers (de la Bibliothèque des ministres, de Flore, de Mollien, de Colbert ou encore celui qui porte son nom, l’impressionnant escalier Lefuel), des salles (des États, Denon, du Manège…), le pavillon de Flore…

Parmi ses réalisations, une mérite le détour, tant elle est inexplorée, oubliée et désaffectée lorsque l’on pense à sa destination d’origine. La construction de la cour Lefuel – ou la cour du Manège –, a commencé dans les années 1850 ; c’est un « vestibule » extérieur permettant l’entrée des chevaux et voitures dans le Manège qui la jouxte et qui, aujourd’hui, accueille des sculptures antiques et modernes qui se répondent et fait ainsi le lien entre les deux départements. Visible depuis les salles du musée uniquement, elle est fermée par quatre ailes du palais de différentes époques, s’ouvre à l’ouest et permet l’accès à la salle du Manège par un escalier dont la forme fait directement écho à un fer à cheval, mais également à celui de Fontainebleau du XVIIe siècle, que notre architecte côtoya lorsqu’il apporta sa pierre à l’édifice On imagine encore la montée des chevaux par les deux volées des escaliers sinueux qui encadrent un abreuvoir, aujourd’hui sec.

Le Louvre de Lefuel cohabite avec trois siècles de construction durant lesquels le vocabulaire architectural n’a cessé de se transformer, d’évoluer, de multiplier les références aux architectures antique et moderne… Mais sa force réside certainement dans la capacité qu’eurent ses différents maîtres d’ouvrage et maîtres d’œuvre à respecter le module de base du palais : la façade de la cour Carrée de Pierre Lescot (1546). Hector-Martin Lefuel contribue à donner à la demeure de l’Empereur, une unité de l’ensemble. En effet, sur un soubassement s’élève un premier niveau dont les fenêtres sont encastrées dans des segments d’arcs, au niveau supérieur, les fenêtres sont séparées de pilastres encastrés, et celui encore supérieur est un attique (un étage plus petit). Une balustrade coiffe l’ensemble qui est recouvert d’un toit. Les façades de part et d’autre de l’escalier sont elles aussi des références à la façade de Lescot, bien qu’elles soient organisées différemment ; un fronton circulaire couronne la travée centrale pour la mettre en avant et créer ainsi un rythme à la façade. Talentueux, l’architecte ne copie pas la façade de la Renaissance, il l’observe attentivement et propose sa version où l’ornement rempli la moindre parcelle vide. Pour autant, l’impression d’unification avec l’ensemble du palais fonctionne.

Les bronzes ornant les têtes de départ (l’élément marquant le début de la rampe) des escaliers et le relief au-dessus de la porte d’entrée de l’écurie impériale sont certainement les attractions de la cour. Le sculpteur est assez peu connu aujourd’hui bien qu’étudié ; ses œuvres animalières sont aussi saisissantes que celles d’un Barye. On en croise une souvent, le Cheval à la herse voisin du Rhinocéros d’Henri-Alfred Jacquemart sur le parvis du musée d’Orsay. Pierre-Louis Rouillard (Paris, 1820 – id., 1881) a été professeur de sculpture et d’anatomie, distingué de la Légion d’honneur, et fut le professeur de nombreux jeunes sculpteurs. Au Louvre, il dirigea une équipe de trois cents sculpteurs. Il est l’auteur des rondes-bosses dont le thème fait directement écho à la chasse, et de facto, qui s’accorde bien au décor des écuries : chiens, sanglier et loup se faisant face, prêts à bondir et s’attaquer si le bronze ne les avait pas pétrifiés trop tôt. On pourrait aussi les imaginer défendant la rampe de l’escalier qu’ils surmontent. Le temps a transformé ces œuvres d’un vert-de-gris les rendant encore plus perceptibles à l’œil si bien qu’on pourrait ne pas remarquer le relief du tympan circulaire de la porte d’entrée. Un peu comme Les Chevaux du Soleil de Robert Le Lorrain au-dessus de la porte des écuries de l’hôtel de Rohan, Rouillard a fait jaillir son relief du mur : les chevaux présentent leur avant-train en ronde-bosse et semblent se jeter comme les (vrais) chevaux qui sortiront du Manège par la porte dessous, pour ensuite dévaliser les escaliers et en même temps, donnent un indice sur l’activité et la fonction du lieu. Entourés de laurier, les chevaux pourraient être une évocation au char d’Apollon qui se trouve encore dans la salle du Manège et qui traverse le mur pour se retrouver à l’extérieur. Par ailleurs, le traitement du bronze est bien différent des chiens et animaux sauvages plus bas. Alors que les chevaux du tympans sont dans un bronze noir patiné, les autres – au niveau de quiconque, quand les chevaux sont à une distance plus grande – ont le poil travaillé qui semble rugueux et dessiné, comme les détails de l’impétueuse chienne allaitant ses chiots, les poils hérissés et les oreilles qui s’envolent. Plus étonnant encore, lorsque le bassin est rempli, les sculptures deviennent fontaines.

Au XIXsiècle, le décor fut plus que jamais le préambule du palais, une des premières choses que les visiteurs pouvaient admirer. En 1998, le café Denon s’y installa, pour laisser place plus récemment aux bureaux du Louvre-Lens. Aujourd’hui, la cour Lefuel est abandonnée, occupée par les employés du Louvre qui y prennent leur pause, ou bien par des rubans de balisages et des barrières de métal tant le sol est dégradé… Un bien triste destin pour une cour qui, autrefois, abritait un café qui pour certain était le « lieu le plus calme et un des plus agréables du musée » (P. Rosenberg). On espère qu’un jour, elle sera restaurée et peut-être ouverte au public ?

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Damien

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