À Avignon, le cri paisible de Patrice Chéreau

L’exposition consacrée au metteur en scène – disparu en octobre 2013 – oscille entre traces inédites et vibrants hommages. De son œil à son écho, parcours dans le dédale d’un musée éphémère conçu à sa mesure.

L’air pensif, les deux mains sur les joues, le regard sombre, perplexe, les yeux tristes d’un égaré, le visage plié comme une vague, le visage d’un homme qui se noie et contemple sa noyade… Visage peint par Miquel Barceló sur une toile qu’il a intitulée  Le cri paisible (1990) et qui, exposée ici, évoque très justement l’ensemble de l’œuvre de Chéreau, comme si ce titre s’appliquait implicitement au parcours du monstre sacré du théâtre français – le cri d’Hamlet qui a perdu son père et veut tuer son oncle, le cri de l’exclu dans La Nuit juste avant les forêts qui clame sa colère, le cri de Peer Gynt qui se perd dans les montagnes de Norvège, le cri de Phèdre avalée par la mâchoire d’une passion sans limite. Un cri que s’efforcera de faire entendre toute sa vie Patrice Chéreau à force de spectacles d’une grandiose sobriété qui donnent toute la place aux voix des personnages.

Et c’est une voix qui ouvre justement l’exposition. La voix douce, ronde, tombante, qui vibre d’une gravité rappelant le poids de sa charge ; la voix de Patrice Chéreau qui cueille l’oreille du visiteur avant même qu’il ne pose un pied dans la première salle de l’exposition. Cette voix raconte : « Mon père m’a éduqué le regard… Il m’emmenait au Louvre quand j’avais cinq ou six ans… Il me montrait ce que c’était que la peinture ». A côté du haut-parleur, une photographie du salon des peintures françaises au Louvre – époque romantique, Géricault, Delacroix – là où le metteur en scène a puisé tant d’images et dont il sera si fier d’y donner un spectacle un jour à l’invitation d’Henri Loyrette.

Cette première salle affiche le goût très tôt prononcé de Patrice Chéreau pour une palette de peintres qui le poursuivront toute sa vie. Son père, Jean-Baptiste, est peintre. Dans la première salle de l’exposition, quelques toiles signées Jean-Baptiste Chéreau sont exposées. Elles annoncent d’emblée le parti pris intimiste qui forme l’un des fils conducteurs de l’exposition et qui présentent des facettes moins connues de l’artiste. Les salles se succèdent dans un parcours chronologique, de l’enfance de Patrice Chéreau à ses derniers opéras (De la maison des morts, Elektra), en passant par chaque étape incontournable de sa vie (Années Sartrouville, Théâtre national Populaire, Les Amandiers…), d’où émergent peu à peu les dessous de l’édifice d’un homme qui s’est construit et consumé en homme de théâtre.

Voir les restes, les fragments, d’une vie dévouée corps et cri à la scène : carnets, dessins, études pour un décor, lettres, notes, photographies de répétitions, interviews… Des dizaines de documents inédits invitent à parcourir les coulisses de l’homme et prouvent quel travailleur acharné il était. Des extraits de ses correspondances aussi, notamment avec Barthes, Foucault et Badiou, révèlent une réflexion sans cesse en marche et une remise en cause pratiquement permanente de ce qui fait et défait ses spectacles.

Particulièrement touchantes sont les présences des œuvres de son complice, Richard Peduzzi, qui jalonnent le parcours. Richard Peduzzi, qui n’a eu de cesse d’inventer les décors capables de recevoir des incontournables du répertoire classique (La Dispute, Hamlet, Phèdre) tout autant que des inédits contemporains (Bernard-Marie Koltès) ; on découvre (ou redécouvre) cette note si singulière qu’il a de pouvoir s’accorder avec le vouloir de Patrice Chéreau tout en creusant un sillon très personnel. Ainsi le vestige d’une porte antique pour Phèdre ou les containers rouges, jaunes et bleus pour Quai Ouest. Les maquettes de Richard Peduzzi exposées ici ou là, mais aussi ses aquarelles, comptent parmi les traces les plus visibles et les plus révélatrices de l’œuvre du metteur en scène. Elles ravivent son souvenir, là où le regard peut se régaler des formes venues de justes voix de personnages, comme l’hommage le plus humble qu’on puisse rendre à son œuvre.

Car cette exposition est aussi un hommage permanent, avec grands bouquets de fleurs – parfois maladroits – et petits mots – souvent très émouvants. Construit dans l’idée d’un musée imaginaire du metteur en scène, l’espace mêle des toiles anciennes à des œuvres contemporaines. Si Chéreau n’était pas collectionneur, il a néanmoins laissé à travers ses spectacles et ses entretiens, une matière à puiser pour le conservateur. Le pari de la collection Lambert est de croiser les temps et les sources, des œuvres classiques aux plus récentes. Ainsi  un tableau d’Anselm Kiefer, une sculpture d’Adel Abdessemed, une vidéo de Cyprien Gaillard, côtoient des dessins de Géricault et de Delacroix (notamment une gravure d’Eugène Delacroix qui représente Hamlet au-dessus de la tombe creusée par le fossoyeur, le crâne à la main, l’heure où il cerne toute la pensée sur la vanité de l’existence humaine…) ; croisent l’Homme qui marche d’Alberto Giacometti ou la souffrance d’un corps sur une toile de Francis Bacon. Exemple aussi de cette pièce où une gravure de Géricault représentant deux boxeurs, l’un noir et l’autre blanc, est voisine d’une série de photographies de Robert Malppethorpe et d’un portrait de Jean Genet dessiné par Alberto Giacometti. Ici, dans cette pièce, c’est le chant du corps – surtout masculin – exploré par Chéreau et que le méli-mélo d’œuvres exposées rappelle brutalement au visiteur.

Si on peut reprocher un côté légèrement fourre-tout (« Il y a de tout ici » lancera un visiteur à son ami), si on peut regretter le peu de didactisme pour les néophytes, on peut aussi saluer la très grande qualité des œuvres en général, et les rencontres intéressantes qu’elles génèrent, la toile de Barceló comme un emblème de l’Homme blessé, le masque mortuaire de Théodore Géricault (1824) non loin de la maquette pour De la Maison des morts, ou encore ces couronnes en or de l’Antiquité exposées à côté du décor de Phèdre et des haut-parleurs d’où sortent la voix d’Isabelle Adjani racontant son interprétation de la reine Margot.

Une exposition comme un poème qui veut rendre la voix d’un deuil difficile, peut-être même impossible. Et un poème d’ailleurs, récité et exposé dans un petit coin de l’exposition, poème écrit cette année même à Berlin de la main d’un autre géant du théâtre : Bob Wilson. Hommage d’ami et d’éternel reconnaissant : « For Patrice… For my friend… This my Hymn… For Him. »

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Poème de Bob Wilson en hommage à Patrice Chéreau / © Benjamin Hoffman

La collection Lambert, temple de l’art contemporain au cœur d’Avignon

Depuis plus de cinquante ans, le galeriste Yvon Lambert collectionne les plus grands noms de l’art contemporain. Cy Twomly, Robert Ryman, Andres Serrano, Sol LeWitt, Nan Goldin, Miquel Barceló, Daniel Buren… Des œuvres qui s’inscrivent principalement dans les domaines de l’art minimal, l’art conceptuel et le Land art. En 2000, il décide d’exposer une partie de sa collection dans un sublime hôtel particulier, l’hôtel de Caumont, située au cœur d’Avignon. Douze ans plus tard, Yvon Lambert effectue – après quelques hésitations liées à la lourdeur administrative –0une donation exceptionnelle à l’Etat français. 556 œuvres sont inscrites sur l’inventaire du Fonds national d’art contemporain. C’est la plus importante donation effectuée en France depuis celle de Moreau-Nélaton au profit du Louvre en 1906, avec notamment des œuvres de Géricault, Corot, Delacroix, Manet, Monet, Renoir… Les œuvres de la collection  Lambert sont estimées à près de 100 millions d’euros. Dans le cadre de cette donation, la collection a ouvert un nouvel espace de 3000 mètres carrés en investissant l’hôtel particulier mitoyen de l’hôtel de Caumont, l’hôtel de Montfaucon. Rénové par les architectes Berger&Berger, l’espace a ouvert ses portes au public à l’été 2015, avec l’inauguration des salles permanentes et celles de l’exposition temporaire consacrée à Patrice Chéreau.

« Patrice Chéreau, un musée imaginaire » Jusqu’au 15 octobre 2015
Collection Lambert
Hôtel Coumont
5 rue Violette
Avignon

Jean-Baptiste Gauvin

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