Marion Catusse – Cellules

« L’alliance de l’art et des sciences mène-t-elle forcement à dénoncer les avancées scientifiques et technologiques de notre société ? Les artistes ne peuvent-ils pas puiser leur inspiration en la science comme les peintres l’ont fait avec la nature ? »

Alors que nous pénétrons dans l’ère de l’anthropocène, l’homme est devenu la force géologique prédominante. Pourtant, la nature demeure au cœur du mythe de la création, réactivé par un certain nombre de jeunes artistes fascinés par son hybridation avec la science. A une époque où l’on a l’impression de vivre dans une planète trop étroite, cette interrelation entre les domaines scientifiques et artistiques étend nos horizons. Les biotechnologies, l’intelligence artificielle, la génétique, l’astrophysique, l’entomologie, la robotique, constituent aujourd’hui des sources d’inspiration majeures pour les artistes contemporains. Ainsi, l’art est-il confronté à l’apparition toujours plus rapide et brutale des technologies, la prolifération du numérique, stimulant l’imaginaire des artistes, comme voie possible d’exploration d’un monde en train de se faire. La frontière entre l’art et la science tend à s’estomper, alors que se forge une sensibilité collective autour de ce métissage des catégories. Pour autant, « la science se forme plutôt sur une rêverie que sur une expérience et il faut bien des expériences pour effacer les brumes des songes » disait Bachelard. Ce que la science imagine, l’art va l’illustrer, de manière plus ou moins « réaliste » ou chimérique.

C’est certainement cette voie brumeuse, onirique et intime qu’a choisi Marion Catusse pour son exploration des microstructures anatomiques. La jeune artiste de 23 ans, actuellement exposée au 60ème Salon de Montrouge, qualifie son travail de « colonisation des matériaux organiques et minéraux ». Elle réinvente une iconographie biomédicale, par analogie à l’observation microscopique : ses « cellules imaginaires » prolifèrent sur des plaques de verre, des blocs de résine, des crânes d’animaux, dents et ossements collectés, développant une esthétique minimale, voire clinique. Séduisantes ou intrigantes, ses réalisations interrogent le regard du spectateur qui est amené à méditer sur les principes de vie et de mort. Ses recherches déclinent des matériaux inusuels, organiques, minéraux, le plus souvent laissés à l’état brut : os, roche, coquilles, graine – auxquels viennent s’incorporer la colle, l’agar-agar ou la résine.

Formée aux arts appliqués, à l’Ecole de Condé, Marion a été l’élève de Lionel Sabatté. Un jour, vidant un sac rempli de matières et objets récupérés devant elle, il l’invite à « expérimenter ». Elle fait entrer la coquille d’œufs dans ses compositions, premier élément organique constitutif de son travail, auquel elle injecte de l’encre et de la colle. Cette notion d’expérimentation sera décisive dans son travail par la suite. Depuis, ses recherches se concentrent sur des variations à partir de l’unité de base que constitue la cellule, premier état de la vie humaine, entité autonome et processus créatif vertigineux, par la réunion des unités en tissus puis en organes. De même, une œuvre est d’abord un tissage et s’élabore par strates.

Ainsi, engage-t-elle une nouvelle définition, du rapport de l’artiste à la nature et au vivant, par biomimétisme. Elle tente de recréer les processus organiques et leurs logiques internes et hasardeuses de création. Cette attitude se situe à la lisière entre différents champs : l’art, la création, l’invention et le non-art. Interrogeant l’art et la science, Marion adopterait la posture du chercheur scientifique. Si le hasard est par nature insaisissable, il peut néanmoins être provoqué. Marion examine les réactions physiques qui s’opèrent entre ses divers matériaux, incluant des réussites comme des échecs. Elle explique elle-même que son travail « est basé sur l’expérimentation, le hasard, les accidents ». Les matériaux qu’elle emploie sont à considérer comme un laboratoire pour ses créations : substituant pinceaux et crayons aux pipettes, elle initie un mouvement mécanique, parfois répétitif et analyse la part incontrôlée du geste qu’elle opère. C’est l’enchaînement des phénomènes chimiques qui font évoluer l’œuvre indépendamment de tout contrôle qu’elle recherche. Ce réseau de déterminations inextricable constitue la matrice de ces créations. Les structures des cellules et leur système d’expansion dans l’espace présentent des analogies avec les pierres rares que renferme la galerie de minéralogie du Muséum national d’Histoire naturelle et se font aussi la métaphore des macrostructures du cosmos. Elles font appel à tout un réseau suggestif de connotations qui varie selon le regard qu’on leur porte.

« Je crée des cellules imaginaires : je pars du principe que le microscopique c’est ce que l’on ne voit pas, c’est mon univers que j’invente et je viens insérer par inclusion dans la résine, les pierres les failles des objets des cellules pour le redonner une seconde vie. »

« Je colonise l’organique « mort » et lui redonne vie à travers mon univers plastique », déclare-t-elle. Surgissent alors des formes organiques et aléatoires résultant d’injections de colle, d’encre figée dans la résine. La cellule se colore en variations bleues, ondoie, devient un motif précis, minutieux qui évoque aussi bien les réseaux sanguins que les planches de papiers à la cuve florentin répétitifs et décoratifs. Une autre part de son travail consiste à apposer ses empreintes cellulaires aux roches et ossements qu’elle récupère. Ainsi, elle élabore une nouvelle unité organique, entre des formes empruntées à la nature qu’elle assemble autrement, faisant converser la roche et la cellule habituellement dissociées. Pour réaliser ce projet, Marion a été accueillie par le Muséum national d’Histoire naturelle, qui lui fournissait une grande part des os nécessaires à son travail. Ces os, ce sont « les enfants perdus », un nom poétique que le Muséum emploie pour désigner les rebuts, les squelettes d’animaux morts qui ne présentent pas d’intérêt aux yeux des ostéologues et que Marion collecte pour leur redonner vie. Elle propose une perception humaine et poétique du vivant.

Marie Siguier

Son travail est à découvrir au 60ème Salon de Montrouge du 5 mai au 3 juin.

2 place Emile Cresp, du 5 mai au 3 juin,

Ouvert tous les jours de 12h à 19h – entrée gratuite pour tous.

http://www.marioncatusse.com

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